Écosocialisme contre décroissance : un faux dilemme

Giacomo D’Alisa

Traduction – source : Ecosocialism versus degrowth: a false dilemma – février 2021

Les écosocialistes et les décroissants doivent cartographier les nombreux points communs entre leurs points de vue afin d’améliorer l’efficacité de leur lutte commune pour un monde écologiquement sain et socialement équitable, libéré de l’héritage patriarcal, racial et colonial.

Dans un article récent, Michael Löwy se demande si la gauche écologique doit adopter le « drapeau » écosocialiste ou celui de la décroissance, une préoccupation qui n’est pas totalement nouvelle. Löwy est un philosophe marxiste franco-brésilien et un éminent écosocialiste. Avec Joël Kovel, un sociologue et psychiatre américain, il a rédigé en 2001 le Manifeste écosocialiste international, document fondateur pour plusieurs organisations politiques dans le monde. Ainsi, entamer une discussion avec Löwy n’est pas un simple caprice académique, mais une exigence que se posent de nombreuses personnes politiquement engagées de la gauche écologique.

Récemment, les membres d’un groupe écosocialiste au sein de « Catalogne en commun », qui fait partie de Unidas Podemos (elle-même membre de la coalition de centre-gauche qui gouverne l’Espagne), m’ont invité à débattre de la fin du paradigme de la croissance économique. Cela laisse entendre que les écosocialistes s’intéressent à la vision et aux propositions de décroissance. D’autre part, au cours des conférences, des discours et des discussions auxquels j’ai participé, j’ai également constaté que les projets écosocialistes intriguent et inspirent de nombreux décroissants. En effet, les membres des deux groupements ont le sentiment d’être des mouvements frères. La réflexion qui suit est une première et humble contribution au rapprochement entre les deux.

Dans l’article cité ci-dessus, Löwy soutient une alliance entre les écosocialistes et les décroissants, et je ne peux qu’être d’accord avec cette conclusion. Cependant, avant de justifier cette tentative stratégique, il ressent le besoin d’expliquer pourquoi la décroissance montre des lacunes en tant que vision politique. Il ramène son évaluation critique à trois questions. Premièrement, Löwy soutient que la décroissance en tant que concept est insuffisante pour exprimer clairement un programme alternatif. Deuxièmement, les décroissants et leurs discours ne sont pas explicitement anticapitalistes. Enfin, pour lui, les décroissants ne sont pas capables de faire la distinction entre les activités qui doivent être réduites et celles qui peuvent continuer à prospérer.

Concernant la première critique, Löwy soutient que le mot « décroissance » n’est pas convaincant ; il ne traduit pas le projet progressif et émancipateur de transformation sociétale dont il fait partie ; cette remarque fait écho à un vieux débat non résolu pour beaucoup. Une discussion que Löwy devrait connaître, ainsi que celles qui ont suivi la dernière décennie de débat sur la décroissance. Une critique sophistiquée a mobilisé l’étude du linguiste cognitif et philosophe américain George Lakoff sur le cadrage. Kate Rowarth, par exemple, a suggéré aux décroissants d’apprendre de Lakoff que personne ne peut gagner une lutte politique ou une élection s’ils continuent à utiliser le cadre de leur adversaire ; et la décroissance a en elle-même sa vision antagonique : la croissance. Des économistes écologiques ont soutenu le même argument de manière plus articulée, suggérant que pour cette raison, la décroissance se retourne contre elle-même.

En 2015, mon compagnon intellectuel Giorgos Kallis, a quant à lui cité neuf raisons claires pour lesquelles la décroissance est un mot qui s’impose. Je voudrais y ajouter une raison supplémentaire. En observant les tendances de recherche sur Google, on constate qu’après dix ans, la décroissance continue à susciter plus d’intérêt dans le monde que l’écosocialisme. L’écosocialisme peut peut-être donner des résultats plus clairs en un coup d’œil. Néanmoins, cela ne signifie pas que la population sera immédiatement convaincue. En effet, le concept d’écosocialisme présente également des problèmes de cadrage similaires, voire pires, étant donné l’aversion post-soviétique pour le « socialisme », mais cela ne signifie pas que nous devons abandonner le terme. Le récent regain de popularité aux États-Unis du « socialisme démocratique » suggère que l’association négative d’un terme peut être surmontée.

Google trends of degrowth and ecosocialism. Source: Author’s elaboration.

Les écosocialistes, tout comme les décroissants, doivent continuer à expliquer le contenu réel de leur rêve politique car l’étiquette ne suffit pas à tout expliquer. Notre mission est inachevée ; il est vrai que dans certains contextes, l’écosocialisme aboutira à un message plus direct, mais dans d’autres, la décroissance pourrait se révéler plus convaincante. Pour la gauche écologique, plus de cadres pourraient être plus efficaces qu’un seul ; et, utiliser le plus approprié dans différents contextes et géographies est très probablement la meilleure stratégie.

Il convient de noter que ces différents cadres partagent des arguments et des stratégies de base. Permettez-moi donc de passer à la deuxième critique de Löwy, la prétendue divergence entre les écosocialistes et les décroissants à propos du capitalisme. Selon Löwy, les décroissants ne sont pas suffisamment ou explicitement anticapitalistes. Je ne peux pas nier que tous les décroissants ne se définissent pas comme des anticapitalistes et que pour certains d’entre eux, le fait de se déclarer en tant que tel n’est pas une priorité. Cependant, comme Kallis l’a déjà précisé, les spécialistes de la décroissance fondent de plus en plus leurs recherches et leurs politiques sur une critique des forces et des relations du capital. De plus, Dennis et Schmelzer ont montré que les décroissants partagent largement la conviction qu’une société décroissante est incompatible avec le capitalisme. Et Stefania Barca a expliqué comment l’articulation de la « décroissance et de la politique du travail vers une conscience de classe écologique » est la voie à suivre pour une société de décroissance écosocialiste.

À ces arguments, je voudrais ajouter une observation. Dans leur manifeste écosocialiste de 2001, Löwy et Kovel ont affirmé que pour résoudre le problème écologique, il est nécessaire de fixer des limites à l’accumulation. Ils poursuivent en précisant que cela n’est pas possible tant que le capitalisme continue de régner sur le monde. En effet, comme ils l’affirment, ainsi que d’autres écosocialistes éminents, le capitalisme doit croître ou mourir. Ce slogan efficace est probablement la phrase anticapitaliste la plus explicite écrite dans le manifeste écosocialiste, et je ne doute pas que la plupart des décroissants signeraient cette déclaration sans hésiter – d’autant plus en ces temps de pandémie, lorsque le système capitaliste existant semble être basé sur le slogan : nous (les capitalistes) croissons et vous mourez ! En effet, il est de plus en plus évident qu’au cours de cette pandémie l’inégalité n’a cessé de croître de façon spectaculaire. Si ces observations sont exactes, alors les décroissants et les écosocialistes sont plus d’accord que pas d’accord et, comme beaucoup d’autres dans le camp de la gauche écologique, ils partagent le même bon sens : un système écologique et social sain au-delà de la pandémie n’est pas compatible avec le capitalisme.

La dernière critique de Löwy est que les décroissants n’arrivent pas à faire la différence entre les caractéristiques quantitatives et qualitatives de la croissance. À première vue, cela semble un retour en arrière par rapport à la discussion animée des années 1980 sur la différence entre croissance et développement. Cependant, je suis sûr que Löwy et d’autres écosocialistes sont bien conscients de l’évaluation critique que de nombreux penseurs d’Amérique latine ont faite du développement et de son héritage colonial. Je vais donc interpréter cette critique en termes plus généraux : il est essentiel d’être sélectif en matière de croissance et de préciser les secteurs qui doivent croître et ceux qui doivent décroître ou même disparaître. Rien de nouveau sous le soleil, je pourrais dire. En 2012, alors qu’il développait des scénarios de croissance nulle pour faire face à la menace du changement climatique, Peter Victor a discuté du scénario de croissance sélective montrant ses effets modestes et à court terme pour atténuer le changement climatique. Dans son livre « Petit traité de la décroissance sereine », publié en 2007, Serge Latouche a fait valoir que la décision concernant la décroissance sélective ne peut être laissée aux forces du marché. Et Kallis a expliqué que la croissance est un processus complexe et intégré, et qu’il est donc erroné de penser en termes de ce qui doit augmenter et de ce qui doit diminuer.

C’est une erreur d’utiliser la décroissance comme synonyme de diminution (comme Timothée Parrique en a longuement parlé), et de penser que ce qui est considéré comme « bon » (hôpitaux, énergie renouvelable, vélos, etc.) doit augmenter sans limite comme le commande l’imaginaire de la croissance. Ceux qui perpétuent cette logique, comme semble le faire Löwy, restent dans le camp de la croissance. Ce faisant, Löwy n’a pas suivi sa suggestion d’accorder plus d’attention à une transformation qualitative.

Dans une société écosocialiste, orienter la production vers plus d’hôpitaux et de transports publics, comme le suggère Löwy, n’implique pas de surmonter la logique de croissance et ses difficultés. Une société de décroissance, avec un mode de vie plus sain et des soins plus écologiques, n’aurait probablement pas besoin d’autant d’hôpitaux supplémentaires. En effet, comme Luzzati et ses collègues l’ont constaté, l’augmentation du revenu par habitant est en corrélation significative avec l’augmentation de la morbidité et de la mortalité liées au cancer. Dans une société de décroissance, les gens prendraient beaucoup moins l’avion, ce qui pourrait contribuer à réduire la vitesse des contagions pandémiques. Les systèmes agro-écologiques empiéteront sur moins d’habitats ; ces deux changements qualitatifs dans l’organisation de la société pourraient réduire la nécessité d’augmenter le nombre d’unités de soins intensifs.

D’autre part, l’augmentation d’un nombre croissant de « bonnes choses », comme les vélos en ville, n’est pas entièrement positive : comme dans le cas d’Amsterdam, où les piétons ont ressenti un manque d’espace en raison du nombre considérable de vélos dans l’espace public, ou de la Chine, où des dizaines de milliers de vélos ont été jetés parce que la perspective de la croissance du vélo partagé dans les villes a entraîné des problèmes sociaux et écologiques, le conseiller municipal ayant décidé de plafonner la croissance du vélo et de réglementer les secteurs partagés. En résumé, l’idée d’une (dé)croissance sélective n’aide pas à désapprendre la logique de croissance qui persiste encore chez beaucoup dans le camp de la gauche écologique. Ce qu’il faut, en effet, c’est un changement qualitatif de notre esprit, de notre logique et de nos actes performatifs.

Écosocialistes et décroissants sont moins éloignés les uns des autres que ne le laisse entendre l’article de Löwy. Les deux visions avancent sur le même chemin, apprenant l’une de l’autre au passage. Discuter de certaines thèses ou politiques que l’un ou l’autre propose permettra d’améliorer et de clarifier leurs visions, et de les rendre moins discutables aux yeux des sceptiques et des indifférents. Un dialogue constructif nous aidera à faire en sorte que nos arguments et nos pratiques soient largement conformes au bon sens. Les écologistes de gauche n’ont pas à décider quel est le meilleur et le plus complet des discours entre l’écosocialisme et la décroissance. Ces visions, que j’ai essayé d’exposer ci-dessus, partagent en effet des arguments de base, et contribuent toutes deux à la construction d’un discours persuasif et d’actions performatives.

A bicycle graveyard in Wuhan in 2018. Photo: Wu Guoyong. Source: South China Morning Post

Au contraire, créer un faux dilemme n’est pas très utile pour nos luttes quotidiennes. En 2015, avec certains collègues, nous avons suggéré d’explorer la redondance de six cadres différents (croissance, organisations de mouvements communautaires durables, territorialisme, biens communs, résilience sociale et actions sociales directes) pour relancer des initiatives plus solides et plus complètes contre l’expansion continue du capitalisme et les injustices environnementales. Nous avons conclu que le fait de favoriser la redondance plus que la nuance devrait motiver les défenseurs de ces approches lorsque l’objectif général est de relancer efficacement des alternatives au capitalisme qui soient solides et moins aléatoires. En d’autres termes, nous demandons que l’on se concentre sur la consolidation de ce que toutes ces approches ont en commun plutôt que de se concentrer sur leurs divergences. Cette suggestion est également valable pour les écosocialistes et les décroissants.

Il est sans aucun doute crucial que les écosocialistes et les décroissants continuent à affiner leurs discours, leurs pratiques et leurs politiques pour avancer vers un monde écologiquement sain et socialement juste, libéré de l’héritage patriarcal, racial et colonial. Néanmoins, il est tout aussi important qu’ils cartographient les redondances de leurs points de vue pour améliorer l’efficacité de leur lutte commune à différentes échelles.

Giacomo D’Alisa est chercheur post-doctorat (FCT) au Centre d’études sociales de l’Université de Coimbra, au Portugal, où il fait partie du groupe de travail « Écologie et société ». D’Alisa est membre fondateur du collectif Recherche & Décroissance à Barcelone, en Espagne.

Des scientifiques de renom mettent en garde…

Traduction

Article paru dans The Guardian le 13 01 2021:
Top scientists warn of ‘ghastly future of mass extinction’ and climate disruption


Des scientifiques de renom mettent en garde contre « l’effroyable avenir au niveau de l’extinction de masse » et le dérèglement climatique.

Un nouveau rapport qui donne à réfléchir affirme que le monde ne saisit pas l’ampleur des menaces que constituent la perte de biodiversité et la crise climatique. La planète est confrontée à un « avenir épouvantable d’extinction de masse, de déclin sanitaire et de bouleversements climatiques », qui menacent la survie de l’humanité en raison de l’ignorance et de l’inaction, selon un groupe international de scientifiques. Ces derniers avertissent que les gens n’ont toujours pas saisi l’urgence des crises de la biodiversité et du climat.

Les 17 experts, dont le professeur Paul Ehrlich de l’université de Stanford, auteur de « La Bombe P » (The Population Bomb), et des scientifiques du Mexique, d’Australie et des États-Unis, affirment que la planète est dans un état bien pire que ce que la plupart des gens – même les scientifiques – pensent.

« L’ampleur des menaces qui pèsent sur la biosphère et toutes ses formes de vie – y compris l’humanité – est en fait si grande qu’elle est difficile à saisir, même pour des experts bien informés », écrivent-ils dans un rapport publié dans Frontiers in Conservation Science, qui fait référence à plus de 150 études détaillant les principaux défis environnementaux mondiaux.

Le délai entre la destruction du monde naturel et les impacts de ces actions signifie que les gens ne reconnaissent pas l’ampleur du problème, affirme le document. « [Le] courant dominant a du mal à saisir l’ampleur de cette perte, malgré l’érosion constante du tissu de la civilisation humaine ».

Le rapport avertit que les migrations de masse induites par le climat, les nouvelles pandémies et les conflits concernant les ressources seront inévitables si des mesures urgentes ne sont pas prises.

Nous n’appelons pas à la capitulation. Notre objectif est de fournir aux dirigeants une « douche froide » réaliste sur l’état de la planète, essentielle pour éviter un avenir horrible, ajoute le rapport.

Pour faire face à l’énormité du problème, il faut apporter des changements profonds au capitalisme mondial, à l’éducation et à l’égalité, indique le document. Il s’agit notamment d’abandonner l’idée d’une croissance économique perpétuelle, d’évaluer correctement les externalités environnementales, de mettre un terme à l’utilisation des combustibles fossiles, de limiter le lobbying des entreprises et d’autonomiser les femmes, affirment les chercheurs.

Le rapport est publié quelques mois après que le monde ait échoué à atteindre un seul objectif d’Aichi pour la biodiversité de l’ONU, créés pour enrayer la destruction du monde naturel. Il s’agit de la deuxième fois consécutive que les gouvernements ne réussissent pas à atteindre leurs objectifs de biodiversité sur dix ans. Cette semaine, une coalition de plus de 50 pays s’est engagée à protéger près d’un tiers de la planète d’ici 2030.

Selon un récent rapport des Nations Unies, un million d’espèces sont menacées d’extinction, dont beaucoup d’ici quelques décennies.

« La détérioration de l’environnement est infiniment plus menaçante pour la civilisation que le trumpisme ou la Covid-19 », a déclaré Paul Ehrlich au Guardian.

Dans « La Bombe P » (The Population Bomb), publié en 1968, Ehrlich met en garde contre l’explosion démographique imminente et les centaines de millions de personnes qui mourront de faim. Bien qu’il ait reconnu certaines erreurs au niveau du timing, il a déclaré qu’il s’en tenait à son message fondamental, à savoir que la croissance démographique et les niveaux élevés de consommation des nations prospères mènent à la destruction.

Il a déclaré au Guardian : « La croissancemania est la maladie fatale de la civilisation – elle doit être remplacée par des campagnes qui font de l’équité et du bien-être les objectifs de la société. Il faut arrêter de consommer de la merde. »

Les populations importantes et leur croissance continue entraînent la dégradation des sols et la perte de biodiversité, met en garde le nouveau document. « Plus de gens signifie que l’on fabrique plus de composés synthétiques et de plastiques jetables dangereux, dont beaucoup contribuent à la toxification croissante de la Terre. Cela augmente également les risques de pandémies qui alimentent des chasses toujours plus désespérées aux ressources rares ».

Les effets de l’urgence climatique sont plus évidents que la perte de biodiversité, mais la société ne parvient toujours pas à réduire les émissions, affirme le document. Si les gens comprenaient l’ampleur des crises, les changements politiques et les politiques menées pourraient répondre à la gravité de la menace.

« Notre point principal est qu’une fois que l’on réalise l’ampleur et l’imminence du problème, il devient clair que nous avons besoin de bien plus que des actions individuelles comme utiliser moins de plastique, manger moins de viande ou prendre moins l’avion. Notre point de vue est que nous avons besoin de grands changements systématiques et cela rapidement », a déclaré au Guardian le professeur Daniel Blumstein de l’Université de Californie à Los Angeles, qui a participé à la rédaction du document.

Le document cite un certain nombre de rapports clés publiés ces dernières années, à savoir :

  • le rapport du Forum économique mondial en 2020, qui a désigné la perte de biodiversité comme l’une des principales menaces pour l’économie mondiale ; (En)
  • le rapport d’évaluation globale de l’IPBES en 2019, qui indique que 70 % de la planète a été altérée par l’homme ; (En)
  • le rapport Planète vivante 2020 du WWF, qui indique que la population moyenne de vertébrés a diminué de 68 % au cours des cinq dernières décennies ; (En)
  • un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 2018, qui indique que l’humanité a déjà dépassé le réchauffement climatique de 1°C par rapport aux niveaux préindustriels et qu’elle devrait atteindre un réchauffement de 1,5°C entre 2030 et 2052. (En)

Le rapport fait suite à des années d’avertissements sévères sur l’état de la planète de la part des plus grands scientifiques du monde, notamment une déclaration de 11.000 scientifiques en 2019 selon laquelle les gens seront confrontés à « des souffrances indicibles dues à la crise climatique » si des changements majeurs ne sont pas apportés. En 2016, plus de 150 climatologues australiens ont écrit une lettre ouverte au Premier ministre de l’époque, Malcolm Turnbull, pour demander des mesures immédiates de réduction des émissions. La même année, 375 scientifiques – dont 30 Prix Nobel – ont écrit une lettre ouverte au monde entier pour exprimer leur frustration face à l’inaction politique en matière de changement climatique.

Le professeur Tom Oliver, écologiste à l’Université de Reading, qui n’a pas participé au rapport, a déclaré qu’il s’agissait d’un résumé effrayant mais crédible des graves menaces qui pèsent sur la société si l’on continue comme si de rien n’était. « Les scientifiques doivent maintenant aller au-delà de la simple documentation du déclin environnemental et trouver les moyens les plus efficaces de catalyser l’action », a-t-il déclaré.

Le professeur Rob Brooker, responsable des sciences écologiques à l’Institut James Hutton, qui n’a pas participé à l’étude, a déclaré que celle-ci soulignait clairement la nature urgente des défis.

« Nous ne devrions certainement pas douter de l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés et des changements que nous devons apporter pour les relever », a-t-il déclaré.


2021, l’Anthropocène absolu ?

Paul Blume

Dans le Journal de l’Économie du 7 janvier dernier, Philippe Cahen ( Conférencier prospectiviste) nous propose la notion d’Anthropocène absolu.

Un article passionnant qui correspond bien à ce ressenti collectif : il y aura un avant et un après 2020.

Bonne lecture.


Pourquoi le XXIe siècle – l’Anthropocène absolu – commence en 2021


Lien vers l’article sur JDE :
https://www.journaldeleconomie.fr/Pourquoi-le-XXIe-siecle-l-Anthropocene-absolu-commence-en-2021_a9563.html


Je ne sais pas par qui et quand le Moyen-Age a été daté entre la chute de l’Empire romain en 476, et la redécouverte de l’Amérique ou de l’imprimerie en 1492. Ces dates sociales, technologiques et politiques ont marqué le temps. En France, 1515, 1610, 1715, 1815, ont marqué les siècles par des faits politiques, technologiques, philosophiques. Ces dates sont arbitraires, mais elles aident à jalonner le temps, à le mémoriser. Elles organisent l’Histoire à partir des histoires.
1815-1914 est le XIXe siècle ; 1914-2020 le XXe siècle. Le XXIe siècle commence aujourd’hui. Voici pourquoi.

1818-1914. XIXe siècle : les temps modernes

Certains datent les temps modernes à 1789. C’est l’exploitation industrielle de la machine à vapeur qui marque les temps modernes : premier train expérimental 1804 en Angleterre par Richard Trevithick sur 14 kilomètres, 1823 première concession française d’état pour la ligne Saint-Étienne à Andrézieux sur 23 kilomètres.

Avec la machine à vapeur, pour la première fois de son histoire l’Homme se déplace plus vite que le cheval, grâce au train, puis grâce à la voiture (1875), se déplace plus longtemps grâce aux péniches motorisées et aux bateaux à vapeur (1803). Il rejoint les oiseaux en 1903 avec le Wright Flyer, le premier avion. La première pile électrique date de 1800 (Volta), et surtout Thomas Edison crée l’ampoule électrique en 1879. Le bois, le charbon, le pétrole (1855/56 en Pennsylvanie) et l’électricité ont été les sources d’énergie, pour l’essentiel des sources locales.

Corrélativement, et par la création de l’industrie, les hommes ont commencé à quitter la campagne, dépendant des saisons et du temps, pour aller vers la ville et avoir des revenus plus réguliers sans les aléas météorologiques. La ville se crée avec de nouveaux matériaux (Eiffel), une nouvelle organisation (Haussmann à partir de 1852), une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie. Les communications s’améliorent avec Morse (1843), puis le télégraphe public en France en 1851. Les empires coloniaux atteignent leur maximum. Les arts (musique, peinture, sculpture …) et la réflexion économique et sociale font des bonds gigantesques marquant la libéralisation des esprits. Une première mondialisation des échanges (canal de Suez 1869, canal de Panama 1914) se terminera avec 1914.

1914-2020. XXe siècle : le siècle des guerres, libéralisme, nationalisme, technologie

Si le XIXe siècle a été la naissance des puissances, il s’est terminé sur des guerres idéologiques intellectuelles. Le XXe siècle est marqué par la victoire du libéralisme, la victoire des nationalismes, la victoire de la technologie dans des temps asynchrones qui ont vu parmi les plus grands massacres de l’histoire de l’humanité, le plus grand nombre de renversements de grandes puissances jamais observé en si peu de temps, une explosion technologique jamais constatée. Les compétences locales ont été remplacées par des compétences mondiales.

Le libéralisme économique est sorti victorieux des différents courants de pensée qui ont marqué la fin du siècle précédent, dont le marxisme (sous sa forme de communisme soviétique), la liberté de conscience, et ce qui est devenu le fascisme. Aujourd’hui, on parle de capitalisme libéral, au siècle précédent on parlait de paternalisme, il s’agit en fait d’un équilibre entre l’initiative personnelle et le bien-être des salariés ou les équipes. La protection sociale et les droits sociaux sont acquis : santé, famille, retraite, travail, chômage, dépendance.

La victoire des nationalismes signe la revendication d’indépendance des États-nations et des peuples, encore inachevée en 2020. Mais y a-t-il une fin ? Les 51 états fondateurs de l’ONU en 1945 sont devenus 197. Au long de la seconde partie de ce siècle, deux formes supranationales ont cependant atténué la victoire des nationalismes : la première est le groupement d’états par zones géographiques avec une visée économique, mais aussi culturelle (Union européenne) avec la libre circulation des personnes et donc des idées. Le second est le retour des religions (islam, catholicisme, évangélisme, etc.) et le développement de la religiosité.
Enfin la victoire de la technologie dans une progression exponentielle (nanotechnologie, biotechnologie, information et connaissance : NBIC) facilitée par la communication (Internet), le bas coût de l’énergie et la rapidité de calcul (Artificial Intelligence). Sa progression semble se faire sans limites. Il y a pourtant une limite : celui qui a la connaissance, la data, gagne la bataille. Celle-ci est en cours et l’issue est indécise, mêlant états et entreprises tentaculaires.

De ces trois victoires il faut retenir pour l’Humain que jamais le savoir n’a été autant partagé, jamais la santé des humains n’a été aussi bonne, jamais l’humain n’a disposé autant de temps autre que pour travailler.
Trois nouvelles puissances sont nées à l’issue de ce siècle qui peuvent déséquilibrer le monde : l’argent, GAFA et BATX, « notre maison brûle … ». Voir XXIe siècle.

La Covid-19 (19, car c’est l’année de découverte de la maladie, on devrait dire que le siècle se termine ou commence en 2019) résume la fin du XXe siècle qui avait débuté par la Grippe espagnole : une zoonose (maladie transmise de l’animal à l’Homme, ici un virus) se transmet en quelques semaines quasiment aux 7,8 milliards de Terriens. Un vaccin est imaginé, testé et industrialisé en 11 mois pour vacciner des milliards de Terriens. Ce qui se passait localement au début du siècle est mondial à sa fin. Le monde est devenu un village.

2020 : Début du XXIe siècle : l’anthropocène absolu

Pour certains, l’anthropocène est arrivé avec la machine à vapeur. Pour d’autres, c’est l’agriculture en marquant la fin du chasseur-cueilleur, il y a environ 10.000 ans, qui a initié l’anthropocène. Dans l’anthropocène absolu, la Nature est soumise à l’Homme. C’est ce qui se passe depuis les années 90.

La Covid-19 interroge sur la première bataille des temps à venir. C’est « notre maison brûle et nous la regardons brûler » de Jacques Chirac (2002 à Johannesburg). Avec les disparitions des milieux naturels (déforestation, mais aussi pollution des océans) les pandémies vont se multiplier, c’est ce qui se constate depuis une vingtaine d’années. Or la puissance de destruction est immense d’autant que plus de la moitié des Terriens vivent en ville, donc dépendent d’un système alimentaire industrialisé (mais aussi d’un système social) et soumis à de plus fortes exigences, car les humains sont de plus en plus nombreux (tout au moins jusqu’au mi-temps du siècle, 9 à 10 milliards) et en désir de plus manger qu’antérieurement. C’est la première facette de la bataille existentielle de ce nouveau siècle. Comment concilier l’Homme et la Nature, la Nature et l’Homme.

La seconde bataille de ce nouveau siècle est l’argent ou plutôt le trop-plein d’argent ou plutôt le manque d’argent. C’est un retour aux siècles précédents le XIXe siècle : la rémunération du capital se fait à un taux supérieur à celui du travail. Aux États-Unis, on considère que l’américain moyen n’a pas amélioré son pouvoir d’achat depuis plus de quarante ans. De l’autre côté du spectre, la finance est de plus en plus rémunératrice à tel point que les millionnaires et milliardaires se multiplient malgré la crise en cours. Or là aussi, la Covid-19 a mis en avant le déséquilibre en développant dans de nombreux pays des aides financières prenant la forme des prémices d’un revenu universel tandis que les riches devenaient plus riches. Un exemple simple : le tourisme est à l’arrêt et représente environ 15% des actifs mondiaux sans travail, officiel ou pas. Comment aider ces gens, comme d’autres ? Comment assurer que notamment la ville permette à l’Homme d’y vivre selon les aléas de la société ou de sa vie ?

La troisième bataille appelée à tort « GAFA BATX », représente des unités économiques sans état, l’Entreprise Sans Etat (ESA) par analogie avec Vers une société sans état de David Friedman (1973, paru en France en 1992). Il faut y ajouter les cryptomonnaies et toutes formes économiques qui détachent des entreprises ou organismes d’un pays ou des pays en accélération avec la 6G attendue pour 2030. Le numérique est un moteur prodigieux de ces systèmes. La multiplication des constellations de satellites ne pourra que les multiplier. Là aussi, la Covid-19 et la crise économique et sociale qui touche chaque pays, met en avant l’insolent succès de ces entités.

Si les États-Unis entament pour certains la mise en route de la loi antitrust, la Chine exerce une pression similaire sur l’empire d’Alibaba. Certains pays seront tentés de les héberger, la leçon de la fin des paradis fiscaux du siècle précédent devrait les en dissuader. Comment concilier des États et des entités ou organismes sans nécessité de base physique et éventuellement mondialisée ? Le monde devient-il un village virtuel ?

La Covid-19 accélère la mutation en cours. La Nature, l’Homme et l’Entreprise Sans Etat sont les trois batailles principales de ce début de XXIe siècle, le siècle de l’anthropocène absolu. Ce nom – Anthropocène absolu – sera-t-il retenu au long et à la fin de ce siècle ?

Je repars en plongée …

Philippe Cahen – Conférencier prospectiviste – dernier livre : « Méthode & Pratiques de la prospective par les signaux faibles  », éd. Kawa)


Collapsologie, les choses de la vie

Paul Blume

12 – 09 – 2020

Les passagers dorment. Dépassées la périphérie, la zone industrielle, l’insipide autoroute. La départementale serpente sous un soleil d’automne. La brume matinale se dissipe.

On accélère.

Il n’y a personne, le moteur conçu pour faire dix fois mieux ronronne de puissance.

On accélère.

Il ne peut y avoir d’obstacle. La douceur de l’imaginaire d’un monde infini, infiniment généreux, de l’invulnérabilité de la technologie, de la prodigalité de la nature ne laisse place à aucune ombre.

On accélère.

Que se taisent les oiseaux de mauvaise augure, les chantres de la prudence, les curés de la systémique. Rien ne nous est interdit.

On accélère.

Bien sûr, cela tangue un peu. A partir d’une certaine vitesse, on vole presque. On pense échapper aux contraintes de la physique mécanique. On quitte presque le sol en s’intégrant dans un ciel radieux.

On accélère.

On rêve. On rêvasse. On se rappelle que dans « Les choses de la vie » (réalisé par Claude Sautet en 1970), c’est Boby Lapointe qui conduisait la bétaillère. C’est dingue, c’est Boby Lapointe qui … « merde » la bétaillère ! L’obstacle !

Tout s’accélère.

Les neurones s’affolent, la tension monte, la concentration est à son paroxysme. L’imprévu. Ou ce que l’on n’a pas voulu prévoir…

L’obstacle, la bétaillère, le mur,… et ce sentiment que LE moment est venu. Adieu le soleil d’automne. Que restera-t-il de la puissante machine ? Comment s’en sortiront les passagers ? Que faire ?

Tout s’accélère.

Le ciel s’obscurcit, les orages pointent à l’horizon, les oiseaux se taisent, le futur ne sera plus ce qu’il était.

Tout s’accélère.

A l’évidence, il eu fallu freiner beaucoup plus tôt. Mais le pied est toujours sur l’accélérateur. Même extraordinairement rapides, les neurones ne peuvent « avoir eu » le bon réflexe. Le passé ne s’écrit pas.

Tout s’accélère.

En une fraction de seconde, l’analyse ! Vitesse, tenue de route, largeur disponible, où est le frein ?

Tout s’accélère.

Que restera-t-il de nos amours ? Des poèmes et chansons aimés ? Qui regardera les innombrables photos ? Angoisse.

Tout s’accélère.

On en est là.

A nous d’écrire la suite de l’histoire. Il nous faut choisir. Soit on accélère encore, soit on décélère le plus rapidement possible. Décélérer, freiner, piler, mais en aucun cas ré-accélérer.

Un choix binaire.

D’un côté, le suicide assumé. De toute façon on ne s’en sortira pas. Autant ne pas souffrir. Que s’enrichissent encore les plus riches. On verra ce qui restera.

De l’autre, la recherche d’un « sauve ce que l’on peut ». La compréhension du contexte.

A droite de la bétaillère, même à vitesse fortement réduite, aucune chance. Le mur de la ferme…

A gauche, le champ. Risques de tonneaux, si on arrive à éviter la bétaillère, qui, elle, avance de son pas d’obstacle inéluctable…

A l’échelle du temps de l’Anthropocène, l’étude des risques d’effondrement – ou collapsologie – ce sont ces milliardièmes de seconde qui font la différence.

La route est en partie luisante. Premières petites gelées au sol, ne pas bloquer les roues !

On en est là. Juste là. Rien ne sert de réécrire le passé. Les pensées philosophiques, économiques et politiques des années de folles croissances sont définitivement obsolètes.

Tout est à écrire ou réécrire. Y compris les éco-féminismes, éco-socialismes, éco-libéralismes, éco- quoi que ce soit.

L’obstacle est là. Partir à l’assaut du Palais d’hiver ne sert à rien. Formuler des propositions alléchantes dans un monde qui s’effondre, c’est accélérer «les choses de la vie ».

Même le volant ne répond plus comme prévu. La boîte de vitesse va-t-elle résister à si haut régime moteur ? Décélérer n’est pas facile avec le pied sur l’accélérateur…

Parmi les outils susceptibles d’aider : la compréhension du système, la surveillance continue des indices de risques, l’adaptation continue, la bienveillance, l’entraide.

Toute démarche qui n’intègre pas la priorité :
. à l’arrêt de la destruction de la biodiversité,
. à la réduction de la préemption des ressources,
. à la réduction du recours aux énergies fossiles,
. à la réduction des activités – de quelques ordres que ce soit – fortement émettrices de CO2,
accélère un processus mortifère.

Les adaptations de la conduite sont à inventer. Et à réinventer à chaque moment sur la route glissante des choses de la vie.

Il est plus que temps de s’y mettre.