Des scientifiques de renom mettent en garde…

Traduction

Article paru dans The Guardian le 13 01 2021:
Top scientists warn of ‘ghastly future of mass extinction’ and climate disruption


Des scientifiques de renom mettent en garde contre « l’effroyable avenir au niveau de l’extinction de masse » et le dérèglement climatique.

Un nouveau rapport qui donne à réfléchir affirme que le monde ne saisit pas l’ampleur des menaces que constituent la perte de biodiversité et la crise climatique. La planète est confrontée à un « avenir épouvantable d’extinction de masse, de déclin sanitaire et de bouleversements climatiques », qui menacent la survie de l’humanité en raison de l’ignorance et de l’inaction, selon un groupe international de scientifiques. Ces derniers avertissent que les gens n’ont toujours pas saisi l’urgence des crises de la biodiversité et du climat.

Les 17 experts, dont le professeur Paul Ehrlich de l’université de Stanford, auteur de « La Bombe P » (The Population Bomb), et des scientifiques du Mexique, d’Australie et des États-Unis, affirment que la planète est dans un état bien pire que ce que la plupart des gens – même les scientifiques – pensent.

« L’ampleur des menaces qui pèsent sur la biosphère et toutes ses formes de vie – y compris l’humanité – est en fait si grande qu’elle est difficile à saisir, même pour des experts bien informés », écrivent-ils dans un rapport publié dans Frontiers in Conservation Science, qui fait référence à plus de 150 études détaillant les principaux défis environnementaux mondiaux.

Le délai entre la destruction du monde naturel et les impacts de ces actions signifie que les gens ne reconnaissent pas l’ampleur du problème, affirme le document. « [Le] courant dominant a du mal à saisir l’ampleur de cette perte, malgré l’érosion constante du tissu de la civilisation humaine ».

Le rapport avertit que les migrations de masse induites par le climat, les nouvelles pandémies et les conflits concernant les ressources seront inévitables si des mesures urgentes ne sont pas prises.

Nous n’appelons pas à la capitulation. Notre objectif est de fournir aux dirigeants une « douche froide » réaliste sur l’état de la planète, essentielle pour éviter un avenir horrible, ajoute le rapport.

Pour faire face à l’énormité du problème, il faut apporter des changements profonds au capitalisme mondial, à l’éducation et à l’égalité, indique le document. Il s’agit notamment d’abandonner l’idée d’une croissance économique perpétuelle, d’évaluer correctement les externalités environnementales, de mettre un terme à l’utilisation des combustibles fossiles, de limiter le lobbying des entreprises et d’autonomiser les femmes, affirment les chercheurs.

Le rapport est publié quelques mois après que le monde ait échoué à atteindre un seul objectif d’Aichi pour la biodiversité de l’ONU, créés pour enrayer la destruction du monde naturel. Il s’agit de la deuxième fois consécutive que les gouvernements ne réussissent pas à atteindre leurs objectifs de biodiversité sur dix ans. Cette semaine, une coalition de plus de 50 pays s’est engagée à protéger près d’un tiers de la planète d’ici 2030.

Selon un récent rapport des Nations Unies, un million d’espèces sont menacées d’extinction, dont beaucoup d’ici quelques décennies.

« La détérioration de l’environnement est infiniment plus menaçante pour la civilisation que le trumpisme ou la Covid-19 », a déclaré Paul Ehrlich au Guardian.

Dans « La Bombe P » (The Population Bomb), publié en 1968, Ehrlich met en garde contre l’explosion démographique imminente et les centaines de millions de personnes qui mourront de faim. Bien qu’il ait reconnu certaines erreurs au niveau du timing, il a déclaré qu’il s’en tenait à son message fondamental, à savoir que la croissance démographique et les niveaux élevés de consommation des nations prospères mènent à la destruction.

Il a déclaré au Guardian : « La croissancemania est la maladie fatale de la civilisation – elle doit être remplacée par des campagnes qui font de l’équité et du bien-être les objectifs de la société. Il faut arrêter de consommer de la merde. »

Les populations importantes et leur croissance continue entraînent la dégradation des sols et la perte de biodiversité, met en garde le nouveau document. « Plus de gens signifie que l’on fabrique plus de composés synthétiques et de plastiques jetables dangereux, dont beaucoup contribuent à la toxification croissante de la Terre. Cela augmente également les risques de pandémies qui alimentent des chasses toujours plus désespérées aux ressources rares ».

Les effets de l’urgence climatique sont plus évidents que la perte de biodiversité, mais la société ne parvient toujours pas à réduire les émissions, affirme le document. Si les gens comprenaient l’ampleur des crises, les changements politiques et les politiques menées pourraient répondre à la gravité de la menace.

« Notre point principal est qu’une fois que l’on réalise l’ampleur et l’imminence du problème, il devient clair que nous avons besoin de bien plus que des actions individuelles comme utiliser moins de plastique, manger moins de viande ou prendre moins l’avion. Notre point de vue est que nous avons besoin de grands changements systématiques et cela rapidement », a déclaré au Guardian le professeur Daniel Blumstein de l’Université de Californie à Los Angeles, qui a participé à la rédaction du document.

Le document cite un certain nombre de rapports clés publiés ces dernières années, à savoir :

  • le rapport du Forum économique mondial en 2020, qui a désigné la perte de biodiversité comme l’une des principales menaces pour l’économie mondiale ; (En)
  • le rapport d’évaluation globale de l’IPBES en 2019, qui indique que 70 % de la planète a été altérée par l’homme ; (En)
  • le rapport Planète vivante 2020 du WWF, qui indique que la population moyenne de vertébrés a diminué de 68 % au cours des cinq dernières décennies ; (En)
  • un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 2018, qui indique que l’humanité a déjà dépassé le réchauffement climatique de 1°C par rapport aux niveaux préindustriels et qu’elle devrait atteindre un réchauffement de 1,5°C entre 2030 et 2052. (En)

Le rapport fait suite à des années d’avertissements sévères sur l’état de la planète de la part des plus grands scientifiques du monde, notamment une déclaration de 11.000 scientifiques en 2019 selon laquelle les gens seront confrontés à « des souffrances indicibles dues à la crise climatique » si des changements majeurs ne sont pas apportés. En 2016, plus de 150 climatologues australiens ont écrit une lettre ouverte au Premier ministre de l’époque, Malcolm Turnbull, pour demander des mesures immédiates de réduction des émissions. La même année, 375 scientifiques – dont 30 Prix Nobel – ont écrit une lettre ouverte au monde entier pour exprimer leur frustration face à l’inaction politique en matière de changement climatique.

Le professeur Tom Oliver, écologiste à l’Université de Reading, qui n’a pas participé au rapport, a déclaré qu’il s’agissait d’un résumé effrayant mais crédible des graves menaces qui pèsent sur la société si l’on continue comme si de rien n’était. « Les scientifiques doivent maintenant aller au-delà de la simple documentation du déclin environnemental et trouver les moyens les plus efficaces de catalyser l’action », a-t-il déclaré.

Le professeur Rob Brooker, responsable des sciences écologiques à l’Institut James Hutton, qui n’a pas participé à l’étude, a déclaré que celle-ci soulignait clairement la nature urgente des défis.

« Nous ne devrions certainement pas douter de l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés et des changements que nous devons apporter pour les relever », a-t-il déclaré.


Seule une discussion sur l’effondrement permettra de s’y préparer

Lettre publique – traduction

En tant que scientifiques et universitaires du monde entier, nous appelons les décideurs politiques à s’engager ouvertement face au risque de perturbation, voire d’effondrement, de nos sociétés. Cinq ans après l’accord de Paris sur le climat, nous n’avons pas réussi à réduire nos émissions de carbone, et nous devons maintenant en tirer les conséquences.

S’il est essentiel de déployer des efforts courageux et équitables pour réduire les émissions et ré-absorber naturellement le carbone, les chercheurs de nombreux domaines considèrent désormais l’effondrement de la société comme un scénario crédible pour ce siècle. Les avis diffèrent sur le lieu, l’étendue, la date, la durée et la cause de ces perturbations ; mais la manière dont les sociétés modernes exploitent les hommes et la nature est une préoccupation commune à tous.

Ce n’est que si les décideurs politiques ouvrent le débat sur cette menace d’effondrement de la société que les communautés et les nations pourront commencer à s’y préparer et à en réduire la probabilité, la rapidité, la gravité et les dommages infligés aux plus vulnérables et à la nature.

Les armées de plusieurs pays considèrent déjà l’effondrement comme un scénario crédible, nécessitant une planification. Des enquêtes publiques montrent qu’une partie importante des populations anticipent désormais l’effondrement de la société. Malheureusement, c’est déjà le quotidien ou même l’histoire de nombreuses communautés du Sud. Cependant, le sujet n’est pas traité équitablement dans les médias, et est généralement absent de la société civile et de la politique.

Lorsque les médias couvrent le risque d’effondrement, ils citent généralement des personnes qui condamnent la discussion sur le sujet. Les spéculations mal informées, comme celles citant des campagnes de désinformation venant de l’étranger ou les répercussions sur la santé mentale et la motivation ne favorisent pas une discussion sérieuse. De telles affirmations ne tienne pas compte des milliers d’activistes et représentant des mouvements citoyens qui anticipent l’effondrement comme une motivation supplémentaire pour demander des changements sur le climat, l’écologie et la justice sociale.

Les citoyens qui se préoccupent des questions environnementales et humanitaires ne devraient pas être découragées de débattre des risques de perturbation ou d’effondrement de la société, faute de laisser ce sujet être dominé par des acteurs moins soucieux de ces valeurs.

Certains d’entre nous pensent qu’une transition vers une nouvelle forme de société est possible. Elle impliquera une action déterminée pour réduire les dommages causés au climat, à la nature et aux humains, en incluant la préparation à des perturbations majeures de la vie quotidienne. Nous percevons les efforts cherchant à supprimer le débat sur l’effondrement comme une entrave à cette possibilité de transition.

Nous avons constaté à quel point il est difficile, sur le plan émotionnel, de reconnaître les dommages infligés au quotidien, et la menace croissante qui pèse sur notre propre mode de vie. Nous connaissons également le grand sentiment de fraternité qui peut naître une fois que ce débat s’ouvre. Il est temps de s’engager ensemble dans des conversations difficiles, afin de réduire notre participation aux détériorations en cours, et d’être créatifs pour faire émerger le meilleur d’un avenir turbulent.

Présentation, version originale, signataires :
https://iflas.blogspot.com/2020/12/international-scholars-warning-on.html

Consolider nos phares et nos clochers

« Ce serait une consolation pour notre faiblesse et nos œuvres si toutes choses devaient périr aussi lentement qu’elles adviennent ; mais il est ainsi, la richesse est lente, et le chemin de la ruine est rapide. » Sénèque, Lettres à Lucilius, n. 91

Paul Blume

19 – 10 – 2020

Que l’on nous nomme collapsologues ou autrement, nous – femmes et hommes particulièrement attentifs aux signaux systémiques – sommes confrontés à une réalité qui dépasse l’appréciation inquiète que nous pouvions en avoir il y a cinq ans à peine. L’emballement tant redouté se matérialise sous nos yeux.

Le dessin de la courbe de Sénèque (illustration – réf : http://adrastia.org/effet-seneque/ ) mise dans le contexte de l’avenir de notre société industrialisée alerte les sens ; se tenir tout en haut, au début de la forte décroissance de la courbe, est tout simplement effrayant.

L’accélération de l’effondrement est vertigineuse.

Rappelons que si des penseurs ont, il y a déjà très longtemps, évoqué les potentielles limites à toute forme de croissance dans un environnement fini, les premières modélisations modernes de ces contraintes systémiques sur les activités humaines n’ont été publiées que dans les années septante (réf : http://meadows.cdeclin.be/). On n’y parlait pas encore du climat !

Les « trente glorieuses » étaient encore bien présentes dans la conscience collective.

Depuis, nous avons vécu des périodes de croissances économiques de plus en plus entachées par une croissance exponentielle des inégalités sociales mondiales.

Cela – pour une partie seulement de l’humanité – dans un confort certes disparate, en fonction de sa place dans l’ordre social, mais dans un cadre général où divers indices des Nations Unies se révélaient globalement de moins en moins négatifs, générations après générations.

Et voici qu’en l’espace de quelques années seulement, les vices cachés de notre ordre économique mondial dévoilent les uns après l’autre, l’ampleur de leur potentiel destructeur. (ref : article réservés aux abonnés – Le Monde)

Avec, au premier plan, une réalité extrêmement contraignante. L’environnement dans lequel nous vivons, nous est devenu globalement hostile.

Respirer, s’alimenter, s’abreuver, se soigner impliquent le plus souvent de recourir à des processus de contrôle de l’impact potentiel des résidus de nos processus industriels. Des baromètres, indices, campagnes d’information nous alertent sur nos façons de consommer biens et services.

Le temps de la recherche d’une relation équilibrée avec un environnement présupposé salvateur est révolu. Il y a sans doute, heureusement, encore moyen de favoriser des oasis de vie plus ou moins équilibrée, mais la prévalence des risques est incontestable.

Plusieurs aspects révélateurs de l’hostilité de notre environnement à nos façons d’exister se matérialisent très douloureusement, tels l’effondrement de la biodiversité, l’explosion de pollutions diverses, l’emballement du réchauffement climatique.

Sans oublier le tsunami social qui pointe son nez à l’occasion d’une seule pandémie, dont nous allons fêter cet hiver le premier anniversaire.

A l’évidence, le recours aux mirages d’un monde en croissance continue n’est plus de mise et nous ne sommes pas encore assez matures collectivement pour entrevoir une forme globale d’adaptation.

Le temps est venu, comme nous l’enseignent les épisodes sombres de notre histoire, de tester rapidement toute forme possible d’entraide et de solidarité.

Terminés les débats byzantins sur l’architecture du lieu, le bâtiment est en train de s’effondrer. Rien ne sert de râler sur les éventuelles incompétences du conseiller en prévention, il faut en sortir au plus vite. Utiliser les sorties de secours en l’état, en créer d’autres en urgence.

Faut-il pour autant oublier nos engagements humanistes ? L’équité sociale, l’égalité des genres, l’antiracisme, la solidarité, … ? Certainement pas. Mais la course au sauve-qui-peut est lancée.

C’est cela l’emballement. Les évènements se succèdent de plus en plus vite et ne suivent que leurs logiques propres. Le temps de l’analyse des risques potentiels est dépassé.

Nous allons inévitablement tâtonner longtemps encore. Heureusement, dans un monde où l’obscurantisme le plus crasse occulte les issues, l’élévation de balises, de repères, constitue un outil qui peut « sauver des vies ».

Ce rôle de phare dans la brume, de clocher dans le paysage vaut aussi bien pour notre santé mentale, que pour l’ensemble de nos activités.

En utilisant les outils les plus performants connus pour gérer les catastrophes – les sciences, l’expérience, la culture, l’humanisme, l’empathie, l’entraide, la solidarité – nous pouvons au moins rendre une cohérence à nos actes, un avenir à nos pensées.

Clôturons les recherches d’un seul chemin pour l’humanité. La globalisation de l’économie a, paradoxalement, fait éclater la notion d’avenir commun. Nos futurs se déclinent désormais au pluriel.

Pour les zones concernées par un dépérissement rapide des conditions agricoles, la recherche d’une réappropriation des sols pour leur redonner vie ne freine pas les départs massifs vers les villes, voire les pays ou continents moins impactés. Les formes d’adaptations locales cohabitent avec la fuite vers des zones moins hostiles.

Face à la disparition de plus en plus rapide d’emplois suffisamment rémunérateurs, des expérimentations sur les différentes formes de seuils de subsistance voient timidement le jour.

La création de seuils sociaux dignes de ce nom devrait intervenir rapidement, tant que nous en avons les moyens. Peu importe l’éventuelle diversités des formes. Du revenu universel à l’accès non monétarisé aux ressources essentielles, appliquons ces outils.

Et les impératifs économiques ? La sacro-sainte compétition ?

Pas mal d’idées circulent. Dont celle visant à la création de monnaies locales, régionales ou sectorielles. Monétariser différemment les parties salvatrices de l’économie pourrait donner un sérieux coup de pouce en différenciant les intérêts vitaux de la recherche du profit.

Vivre, par essence, c’est recourir à des ressources, dissiper de l’énergie pour traiter ces ressources et renvoyer dans l’environnement les résidus du processus.

Le temps est venu de privilégier ce qui est indispensable, de se débarrasser de ce qui est purement spéculatifs.

Nous continuerons à avoir besoin de roues, de grues, de livres. Les SUV, l’aviation de loisir, le réseau 5G sont à l’évidence des produits intéressants uniquement en terme de profit. Leurs coûts environnementaux n’est plus assumable.

Vue depuis le confort dont bénéficie encore la majorité d’entre nous, l’analyse pourrait paraître exagérée.

C’est oublier qu’en plus de ces constats, rien que pour contenir l’emballement climatique, nous devrions déjà réduire toute forme d’activités génératrices de gaz à effet de serre dans des proportions énormes. Il s’agit, ni plus ni moins, que d’un impact économique annuel supérieur à celui de l’actuelle pandémie …

Pour le dire autrement, non seulement nous devons parer les chocs en cours (chocs économiques, sociaux, sanitaires, environnementaux,…), mais sacrifier dans un même temps toutes les activités qui alimentent déjà aujourd’hui la puissance des catastrophes de demain.

Souvenons-nous, les conditions météorologiques actuelles sont l’expression de nos émissions des années 80-90. Et celles-ci ont crû de façon exponentielle depuis.

Et l’espoir ? Où est-il ? Comment gérer nos ascenseurs émotionnels ?

Sur ce plan également, les propositions « évidentes pour toutes et tous » n’ont plus cours. Méfions-nous des sciences occultes, des gourous plus ou moins bon marché, des idées toutes faites, des négationnismes et conspirationnismes.

Pour certaines et certains, ce sont les actes de solidarité qui apporteront de l’espoir. La fabrication en réseaux à bas coûts de matériel médical. L’organisation de distributions alimentaires. L’entraide concrète et matérielle.

Pour d’autres, ce seront d’autres types d’activités favorisant le lien social. Culture, sport, …

La psychologie nous apprend que dans les phases du deuil, passées celles du déni, de la sidération et de la colère, les « possibles » reviennent.

Sur des bases nouvelles. Sans oublier le passé. Mais en envisageant les opportunités avec un regard rationnel. Et nouveau.

Pas les « possibles » chantés par les adeptes de comportements sectaires ou messianiques, mais des possibles – encore mal perceptibles aujourd’hui – réalisables en fonction des contraintes du réel (physiques, chimiques, biologiques, …).

Prôner l’entraide, la solidarité pour que soient testés dans l’urgence des chemins différents, tout en restant rationnel, peut paraître être contradictoire.

Sans doute. Mais, n’est-ce pas le propre de l’efficacité dans le cadre d’une catastrophe ?

On s’appuie sur ses connaissances, mais aussi sur l’appréciation rationnelle immédiate.

La porte de secours est condamnée ? Rien ne sert de s’apitoyer. Il faut en chercher une autre en se servant des balises et repères existants.

Collapsologie, les choses de la vie

Paul Blume

12 – 09 – 2020

Les passagers dorment. Dépassées la périphérie, la zone industrielle, l’insipide autoroute. La départementale serpente sous un soleil d’automne. La brume matinale se dissipe.

On accélère.

Il n’y a personne, le moteur conçu pour faire dix fois mieux ronronne de puissance.

On accélère.

Il ne peut y avoir d’obstacle. La douceur de l’imaginaire d’un monde infini, infiniment généreux, de l’invulnérabilité de la technologie, de la prodigalité de la nature ne laisse place à aucune ombre.

On accélère.

Que se taisent les oiseaux de mauvaise augure, les chantres de la prudence, les curés de la systémique. Rien ne nous est interdit.

On accélère.

Bien sûr, cela tangue un peu. A partir d’une certaine vitesse, on vole presque. On pense échapper aux contraintes de la physique mécanique. On quitte presque le sol en s’intégrant dans un ciel radieux.

On accélère.

On rêve. On rêvasse. On se rappelle que dans « Les choses de la vie » (réalisé par Claude Sautet en 1970), c’est Boby Lapointe qui conduisait la bétaillère. C’est dingue, c’est Boby Lapointe qui … « merde » la bétaillère ! L’obstacle !

Tout s’accélère.

Les neurones s’affolent, la tension monte, la concentration est à son paroxysme. L’imprévu. Ou ce que l’on n’a pas voulu prévoir…

L’obstacle, la bétaillère, le mur,… et ce sentiment que LE moment est venu. Adieu le soleil d’automne. Que restera-t-il de la puissante machine ? Comment s’en sortiront les passagers ? Que faire ?

Tout s’accélère.

Le ciel s’obscurcit, les orages pointent à l’horizon, les oiseaux se taisent, le futur ne sera plus ce qu’il était.

Tout s’accélère.

A l’évidence, il eu fallu freiner beaucoup plus tôt. Mais le pied est toujours sur l’accélérateur. Même extraordinairement rapides, les neurones ne peuvent « avoir eu » le bon réflexe. Le passé ne s’écrit pas.

Tout s’accélère.

En une fraction de seconde, l’analyse ! Vitesse, tenue de route, largeur disponible, où est le frein ?

Tout s’accélère.

Que restera-t-il de nos amours ? Des poèmes et chansons aimés ? Qui regardera les innombrables photos ? Angoisse.

Tout s’accélère.

On en est là.

A nous d’écrire la suite de l’histoire. Il nous faut choisir. Soit on accélère encore, soit on décélère le plus rapidement possible. Décélérer, freiner, piler, mais en aucun cas ré-accélérer.

Un choix binaire.

D’un côté, le suicide assumé. De toute façon on ne s’en sortira pas. Autant ne pas souffrir. Que s’enrichissent encore les plus riches. On verra ce qui restera.

De l’autre, la recherche d’un « sauve ce que l’on peut ». La compréhension du contexte.

A droite de la bétaillère, même à vitesse fortement réduite, aucune chance. Le mur de la ferme…

A gauche, le champ. Risques de tonneaux, si on arrive à éviter la bétaillère, qui, elle, avance de son pas d’obstacle inéluctable…

A l’échelle du temps de l’Anthropocène, l’étude des risques d’effondrement – ou collapsologie – ce sont ces milliardièmes de seconde qui font la différence.

La route est en partie luisante. Premières petites gelées au sol, ne pas bloquer les roues !

On en est là. Juste là. Rien ne sert de réécrire le passé. Les pensées philosophiques, économiques et politiques des années de folles croissances sont définitivement obsolètes.

Tout est à écrire ou réécrire. Y compris les éco-féminismes, éco-socialismes, éco-libéralismes, éco- quoi que ce soit.

L’obstacle est là. Partir à l’assaut du Palais d’hiver ne sert à rien. Formuler des propositions alléchantes dans un monde qui s’effondre, c’est accélérer «les choses de la vie ».

Même le volant ne répond plus comme prévu. La boîte de vitesse va-t-elle résister à si haut régime moteur ? Décélérer n’est pas facile avec le pied sur l’accélérateur…

Parmi les outils susceptibles d’aider : la compréhension du système, la surveillance continue des indices de risques, l’adaptation continue, la bienveillance, l’entraide.

Toute démarche qui n’intègre pas la priorité :
. à l’arrêt de la destruction de la biodiversité,
. à la réduction de la préemption des ressources,
. à la réduction du recours aux énergies fossiles,
. à la réduction des activités – de quelques ordres que ce soit – fortement émettrices de CO2,
accélère un processus mortifère.

Les adaptations de la conduite sont à inventer. Et à réinventer à chaque moment sur la route glissante des choses de la vie.

Il est plus que temps de s’y mettre.