Dead man walking

Antonio Turiel (*)

Traduction IA – Article paru dans The Oil Crash

L’article original est daté du 23 mars 2026

Chers lecteurs,

La guerre en Iran entre dans sa quatrième semaine. Une fois de plus, afin d’éviter une panique et un effondrement généralisé des marchés à l’ouverture de la séance de lundi, on a dû inventer une nouvelle pour apaiser les marchés. Dans ce cas, Donald Trump a décrété une trêve de 5 jours (uniquement du côté américain, Israël suit sa propre voie), selon lui grâce à des conversations fructueuses avec l’Iran ce week-end (conversations déjà démenties par les autorités iraniennes).

Nous sommes dans le temps additionnel. Dans les prochaines semaines arriveront les derniers navires qui ont quitté Ormuz avant sa fermeture, et lorsque cela se produira, la pénurie se manifestera dans toute sa brutalité et son intensité. En réalité, les choses vont déjà horriblement mal. La liste des pays souffrant de problèmes d’approvisionnement en carburant ou ayant même imposé des mesures de rationnement (Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, Inde, Thaïlande…) s’allonge de jour en jour. La Chine a restreint l’exportation d’engrais, et aux États-Unis, on estime qu’il manquera entre 25 et 35 % des engrais habituellement utilisés pour cette campagne. La pénurie d’hélium entraînera une forte baisse de la production de puces dans quelques semaines, sans parler de la situation désastreuse de l’aluminium ou du cuivre, pour ne citer que quelques matières premières. En réalité, tout est affecté. Sans surprise pour les lecteurs habituels de ce blog, l’une des choses qui manque le plus en ce moment est le diesel, et cela affecte absolument tout, la chaîne d’approvisionnement de toutes sortes de matières premières.

Il ne semble pas y avoir de solution simple. L’Iran ne cédera pas sans un engagement crédible de non-agression de la part des États-Unis et d’Israël, garanti par de grandes puissances comme la Russie et la Chine, ainsi qu’une réparation de guerre à la hauteur des dommages causés. Il ne peut pas faire moins, car il sait que s’il cède maintenant, il sera attaqué de nouveau dans quelques mois, une fois ses adversaires réarmés. Mais ces conditions sont totalement inacceptables pour les États-Unis et Israël. En réalité, il n’existe aucune issue simple à cette impasse. Tout indique qu’un dommage structurel immense va être infligé à l’économie mondiale.

En me plaçant maintenant dans le contexte de l’Espagne et de l’Europe, soyons honnêtes : à moins qu’il ne se produise quelque chose d’absolument inimaginable (littéralement un miracle), nous allons nous écraser. Aucun autre dénouement n’est envisageable. Nous allons subir une perte très durable, peut-être même permanente, de 25 % ou plus de notre consommation énergétique, et cela se produira dans les prochains mois. Nous verrons une bonne partie de nos industries s’effondrer sans jamais se relever. Nous verrons le chômage exploser. Et dans les phases avancées de cette débâcle, nous verrons des pénuries de carburants et même de nourriture.

Peut-être que les maîtres du monde disposent de leviers que nous ne pouvons pas imaginer, peut-être ont-ils un moyen de stopper net cette guerre et avec elle ce désastre. Je ne le sais pas. Je ne sais pas et ne peux pas savoir ces choses. Ce que je sais, en revanche, c’est que sans un changement radical de cap, nous allons sombrer, et profondément. Et même si ce miracle se produisait, rien que par les dégâts déjà causés, les conséquences seraient déjà assez dures dans les années à venir. Bien sûr, rien en comparaison de l’effondrement actuel.

En ce moment, nous perdons environ 20 millions de barils par jour de pétrole et de produits pétroliers, soit environ 20 % de la consommation mondiale et, ce qui est le plus important pour nous, cela représente 40 % du pétrole disponible pour l’exportation. Il manque également environ 20 % du gaz naturel liquéfié, 30 % des engrais azotés, 30 % de l’hélium, 30 % de l’aluminium, 30 % du soufre (nécessaire pour produire de l’acide sulfurique pour les procédés industriels, y compris l’extraction du cuivre)… Il y a un embouteillage de conteneurs incroyable dans la zone. Le manque de pétrole brut moyen provenant du Golfe persique affecte particulièrement la production de diesel, mais aussi celle de kérosène. D’ailleurs, certaines compagnies aériennes commencent à annuler des vols. Quant au tourisme, Dieu seul sait ce qu’il adviendra.

Ce ne sera pas une crise de plus. Ce sera une catastrophe économique. Combinée à l’éclatement des bulles financières démesurées gonflées ces dernières années, il est difficile de comprendre l’ampleur de ce qui va se produire.

C’est de la pure arithmétique. Il n’y a aucune bonne issue si Ormuz reste fermé. Le fait que le monde ne tombe pas dans un abîme dépend uniquement de la réouverture de cette voie critique.

Certes, la fermeture d’Ormuz signe la fin du capitalisme nécroterminal, un système destructeur et vorace qui ne nous manquera pas. Le problème n’est pas tant la fin du capitalisme que la manière dont elle va se produire. Car au lieu de passer à un système de réseaux résilients capables d’accueillir l’humanité, la majeure partie de la planète chutera littéralement sans filet.

C’est probablement ce qui pouvait arriver de mieux. Avec un changement climatique incontrôlé et de nombreux autres problèmes environnementaux, nous ne pouvions pas espérer une décroissance ordonnée et contrôlée. Il fallait sans doute quelque chose de drastique, un arrêt brutal, s’il devait rester une marge pour construire quelque chose à l’avenir. Malgré tout, la principale inquiétude est de savoir comment éviter que l’effondrement du capitalisme ne devienne une hécatombe avec des millions de morts.

Dans ces circonstances, les mesures qui devraient être adoptées tous azimuts devraient concerner la souveraineté alimentaire, la garantie des besoins vitaux, la définition de secteurs stratégiques, la subordination de tous les biens à l’objectif commun de garantir la survie de tous, et l’adaptation la plus rapide possible à ces temps de tribulation et d’incertitude qui nous attendent.

Mais non. Rien de tout cela ne figure dans la feuille de route.

Hier, j’ai passé une partie de l’après-midi à examiner les grandes lignes du décret de mesures urgentes que le gouvernement espagnol a proposé pour faire face à cette nouvelle crise trumpienne. En vérité, je ne m’attendais à aucune surprise, et la plupart des mesures allaient dans le sens attendu. D’un côté, une réduction de la fiscalité de l’énergie, une mesure peu utile et à effet limité dans le temps, car en faisant baisser le prix, la demande augmente et le prix remonte jusqu’à s’ajuster à l’offre disponible, revenant ainsi au prix initial en quelques semaines, avec la différence que les entreprises conservent une marge plus importante et l’État une plus faible. De l’autre, des mesures pour accélérer la transition énergétique, toujours dans le cadre du modèle des renouvelables électriques industrielles, bien que l’on mentionne désormais les gaz renouvelables — de bulle en bulle. Quelques surprises positives : le rétablissement de la distance de 5 km pour définir les communautés énergétiques, qui avait été remise en cause dans le décret anti-blackout de l’année dernière ; et d’autres moins positives, comme la création de zones d’accélération renouvelable, où l’on veut imposer rapidement de grandes installations éoliennes et photovoltaïques.

Je lisais ces mesures et je pensais : pour quoi faire ? et quelle importance ? Ces jours-ci, alors que j’étais interviewé par divers médias, la question de la transition énergétique revenait souvent, notamment sur la manière dont la plus forte pénétration des renouvelables en Espagne a permis jusqu’à présent de maintenir des prix de l’électricité plus bas qu’en Europe. Des prix plus bas maintenant que la pénurie n’a pas encore commencé : nous verrons ce qui se passera lorsque les partenaires européens commenceront à se battre pour le gaz. Dans la plupart des interviews, on supposait que la fermeture du détroit d’Ormuz favoriserait la transition énergétique, sans comprendre que tout le système dépend d’une méga-machine industrielle qui produit tout ce qui est nécessaire à ce modèle, du ciment au méthacrylate, des cadres en aluminium à la fibre de verre des pales, en utilisant d’énormes quantités de combustibles fossiles. Et c’est précisément cette méga-machine industrielle qui va maintenant s’arrêter, et nous n’aurons même plus la possibilité de fabriquer une simple vis.

Dans la situation actuelle, penser que la réponse est la transition vers le renouvelable revient à se dire que c’est le bon moment pour appeler un maçon afin d’installer des portes coupe-feu alors qu’un incendie a pris dans la maison. Cela aurait pu être utile à un autre moment, mais plus maintenant. Il n’y a plus de temps pour cela. Nous devons maintenant nous préparer réellement à l’impact. Le système est encore debout et continue d’avancer, mais il est mort, et il s’effondrera à tout moment. Nous devrions nous y préparer.

Et si vous, cher lecteur, espérez qu’un miracle se produise et que le flux énergétique et matériel via Ormuz reprenne, sachez que cela garantirait une chute encore plus grave plus tard. En réalité, ce qui ne peut plus attendre, c’est l’organisation de l’avenir au-delà du capitalisme extractiviste.

Salutations,



3ième guerre mondiale ?

Doit‑on se préparer à une Troisième Guerre mondiale ?

Antony Dabila

Reprise – texte publié le 22 mars par The Conversation

Alors que l’opération « Epic Fury » frappe l’Iran depuis le 28 février 2026, la multiplication des conflits armés marque la fin d’une certaine idée de la dissuasion. De l’Ukraine à Gaza, du Caucase au Moyen-Orient, quelque chose s’est déréglé dans l’architecture de sécurité qui empêchait depuis 1945 le retour des guerres de conquête. Non pas une Troisième Guerre mondiale identique aux deux premières, mais quelque chose de potentiellement plus insidieux : une mise en série de conflits que plus personne ne semble en mesure de contenir.

Depuis 1945 et le premier usage des explosifs nucléaires, une conviction a structuré la pensée stratégique occidentale : l’existence de ces « armes absolues » rend impensable toute guerre de conquête entre grandes puissances, rendant inviolable le territoire des États dotés de l’arme nucléaire. Ces derniers ne pouvaient donc plus s’affronter qu’indirectement, dans des guerres limitées, dont l’intensité n’atteindrait jamais la violence hyperbolique des deux premiers conflits mondiaux.

Pourtant, cette certitude s’est fissurée. En envahissant l’Ukraine, un pays dont elle avait pourtant garanti l’indépendance et la sécurité dans le cadre du mémorandum de Budapest en 1994, la Russie a utilisé son arsenal atomique comme bouclier (sans risquer d’implication directe des États-Unis) pour mener une guerre de conquête conventionnelle. Cette invasion russe a provoqué une profonde perturbation des mécanismes de dissuasion, dont les conséquences n’ont peut-être pas été pleinement diagnostiquées.

Un seuil qui s’est déplacé

L’étendue de ce qu’il est possible de faire sous « la voûte nucléaire », sans en provoquer l’effondrement, s’est considérablement accrue. La guerre d’Ukraine a démontré qu’un affrontement conventionnel de haute intensité, poursuivant des objectifs d’annexion territoriale explicites, pouvait se dérouler sans que la menace nucléaire soit activée ni par l’agresseur pour protéger ses gains ni par les États soutenant la défense ukrainienne pour y mettre fin.

La notion de « seuil » nucléaire, telle que théorisée en 1960, supposait une ligne précise au-delà de laquelle la guerre atomique devenait certaine. Depuis la guerre d’Ukraine, cette notion ne peut plus être comprise de façon stricte. Dans la réalité, en effet, les comportements obéissent à des mécanismes plus complexes : il existe une zone d’incertitude, un espace intermédiaire où un nombre indéfini d’actes hostiles restent possibles sans pour autant mener automatiquement à l’escalade ultime.

En d’autres termes, on constate une élévation du seuil à partir duquel le comportement de certains acteurs devient intolérable. Et c’est précisément cette élévation qui ouvre une fenêtre d’opportunité aux puissances « révisionnistes », c’est-à-dire souhaitant modifier les règles du système à leur avantage.

Par exemple, en utilisant la force pour annexer de nouvelles provinces, et faire fi d’un principe cardinal des Nations unies : l’intangibilité des frontières. Selon ce principe clé, les frontières ne peuvent être modifiées par la force et toute modification de leur tracé ne peut être fait que selon des limites administratives intérieures déjà existantes. Ce principe a notamment été appliqué lors des décolonisations et de la fin de l’URSS. Il n’avait connu que de rares exceptions en soixante-dix ans (le Tibet acquis par la Chine en 1950, le Cachemire, la frontière entre les deux Corées, les guerres israélo-arabes, Chypre-Nord).

Le retour des guerres de conquête

Nous voyons ici se dessiner le risque le plus sérieux : non pas une Troisième Guerre mondiale déclarée sciemment par une puissance ou un groupe de puissances, entraînant une guerre atomique totale, mais une multiplication de conflits conventionnels simultanés épuisant les capacités et la volonté de réaction américaines que l’on pourrait appeler guerre mondiale « sous le seuil » (c’est-à-dire ne provoquant pas, dans un premier temps, d’utilisation d’armes nucléaires).

Depuis cinq ans, les ruptures les plus significatives sont le fait des puissances nucléaires elles-mêmes. La Russie a tenté de soumettre l’Ukraine par une offensive-éclair et d’annexer formellement cinq provinces, avant de s’installer dans une guerre d’usure aux conséquences durables pour l’ordre européen. Israël, puissance nucléaire non déclarée, a répondu à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 par des opérations militaires d’une ampleur inédite à Gaza, au Liban, en Syrie, contre les houthistes du Yémen et, enfin, contre l’Iran, selon sa doctrine de « réponse disprortionnée ». Enfin, les États-Unis, loin d’être spectateurs de la dérégulation du système, en sont devenus l’un des agents : l’opération en Iran a été lancée sans mandat onusien ni consultation du Congrès et Washington menace ouvertement des membres de l’Otan, sapant ainsi les institutions qu’il avait lui-même contribué à bâtir. Le garant de l’ordre précédent, las de contribuer au financement de l’alliance, a ainsi lancé une réforme brutale qui en perturbe l’architecture et menace de la faire vaciller.

D’autres conflits, sans faire intervenir d’arsenal nucléaire, ont été lancés non sans corrélation avec ces affrontements. En septembre 2020, l’Azerbaïdjan lance sa première offensive victorieuse sur l’Arménie, menant progressivement à la disparition de la République d’Artsakh et à l’exil de plus de 100 000 Arméniens, sans que la communauté internationale parvienne à empêcher cet exode. À ce conflit s’ajoutent les guerres entre le Cambodge et la Thaïlande, entre l’Inde et le Pakistan ou entre le Pakistan et l’Afghanistan. Autant de situations qui montrent que le retour des guerres locales restreintes n’était pas un accident, mais une tendance lourde, venant s’ajouter aux luttes insurrectionnelles des décennies précédentes.

Certes, ces guerres n’ont pas toutes amené des changements de frontière importants, mais ni les États-Unis ni ses compétiteurs stratégiques ne sont en mesure de les réguler tous à la fois. Les États-Unis pouvaient autrefois rééquilibrer l’ensemble des régions et des tensions par une intervention extérieure (traditionnellement appelée offshore balancing), mais la multiplication des situations d’urgence et des conflits ne leur permettent plus, à budget égal, d’agir suffisamment. La multiplication des conflits montre que cela est devenu beaucoup plus difficile. Cela laisse donc une marge de manœuvre bien plus importante aux acteurs locaux pour modifier le rapport qu’ils entretiennent avec leurs voisins.

La Russie, en particulier, a démontré aux autres puissances révisionnistes que les sanctions économiques pouvaient être absorbées, que l’effort de guerre occidental avait des limites industrielles et politiques réelles, et que la protection nucléaire offrait une marge d’action conventionnelle bien plus large qu’on ne le pensait. Tout ceci constitue une « incitation », au sens précis que donne à ce terme la théorie des jeux (une hausse de la récompense pour une action, ou bien une réduction du risque), à utiliser la force pour remodeler son territoire et les équilibres entre puissances. Jusqu’à remettre en cause la nature même du système international ?

Quand les conflits menacent de fusionner

Raymond Aron, dans les Guerres en chaîne, paru en 1951, avait relevé que les stratèges américains de l’immédiat après-guerre n’avaient envisagé que deux scénarios : la paix armée sans affrontement direct ou la guerre totale à déclenchement nucléaire. Selon lui, ils en omettaient une troisième, les « guerres chaudes limitées », comme la guerre de Corée, lancée en 1950, qui avait pris par surprise l’Amérique.

Cependant, malgré les pertes terribles qu’elles occasionnèrent parfois, aucune de ces « guerres chaudes » ne dégénéra en conflit impliquant deux coalitions intervenant directement. Les interventions extérieures, comme celle de l’Union soviétique et de la Chine en faveur du Vietnam du Nord, se devaient d’être discrètes, ou bien de se cantonner à une aide défensive, destinée à protéger l’intégrité des frontières de l’allié.

La dissuasion nucléaire avait donc jusque-là permis de confiner les guerres locales au territoire des États concernés. Mais les conflits multiples, distribués, intenses, sans front unique, auxquels nous assistons sans pouvoir les arrêter, ont à présent pris une telle ampleur qu’une possibilité s’est ouverte : celle de la création d’une chaîne de conflits intégrée (ou plus précisément d’une concaténation), où l’ensemble des « guerres chaudes locales » produisent un seul et même conflit incontrôlable, sur le modèle des guerres mondiales du XXe siècle.

Pour prendre une métaphore tirée du domaine de l’électricité, pendant la guerre froide (1947-1991, ndlr) et la période de monopole de puissance américain, les conflits fonctionnaient en dérivation sur le circuit international. Chacun pouvait éclater ou s’éteindre indépendamment des autres, sans perturber le système dans son ensemble. Un court-circuit sur un point n’affectait pas le reste.

Notre époque est peut-être en train de les réinstaller en série : les conflits sont désormais connectés les uns autres autres, de sorte que chaque nouveau foyer de tension amplifie les précédents et accroît la charge pesant sur l’ensemble du circuit.

Quel ordre pour éviter l’emballement ?

Qu’adviendrait-il alors si un nombre important de conflits s’installait en série ? Aucune puissance ne serait en mesure de réguler les conflits locaux par une projection de puissance suffisante.

Conçue théoriquement pour conduire deux guerres majeures simultanément, l’armée américaine ne peut, dans les faits, en mener qu’une seule à pleine intensité. Les États-Unis paient ici une des conséquences de leur prééminence mondiale : ils doivent être forts sur tous les théâtres à la fois, quand chacun de leurs adversaires n’a qu’à dominer sa propre région.

Cette asymétrie structurelle est au cœur du risque de mise en série des conflits : une seule crise supplémentaire, à Taïwan, dans le Golfe ou dans le sous-continent indien, suffirait à placer Washington en situation de surcharge stratégique, c’est-à-dire dans l’incapacité de contenir simultanément tous les foyers de tensions.

L’Europe, encore indécise sur la direction à prendre, entre fidélité au lien transatlantique et autonomie stratégique, n’est pas assez unie pour remplacer les États-Unis. La Chine, quant à elle, malgré sa montée en puissance incontestable, est à la fois privée des moyens (flotte de haute mer, bases à l’étranger en nombre suffisant) et de la volonté d’intervenir dans les conflits (sa discrétion dans le conflit en Iran montre qu’elle préfère voir les problèmes liés à son approvisionnement en hydrocarbures réglés par d’autres, à moindres frais pour elle).

Or, un monde sans puissance régulatrice serait un monde où la dérégulation de la dissuasion pourrait finir de produire ses effets : la création d’un chapelet de conflits qui signerait peut-être le retour aux formes de violence hyperbolique des deux premiers conflits mondiaux. Une fois enclenchée, cette violence incontrôlée pourrait mettre en danger la sécurité des États nucléaires eux-mêmes. On se rapprocherait ainsi des conditions d’une utilisation des armes de destruction massive, non pas en début de conflit comme on le pense souvent, mais après l’installation dans un état de violence durable.

La fin de la « nation indispensable » est inscrite dans le rééquilibrage entre les PIB des grandes puissances. Le système international est incontestablement en train de basculer vers un autre modèle. Mais celui-ci peut prendre deux formes très différentes : soit il sera plus distribué et polycentré, ce que le politiste Jean Baechler nommait le monde « oligopolaire », soit il s’agira d’un nouveau système bipolaire organisé autour de Washington et de Pékin. Reste à savoir si, dans la période intermédiaire, le monde sera à l’abri d’un dérèglement de la dissuasion et de la maîtrise des conflits, qui lui ferait connaître à nouveau un épisode de violence incontrôlé semblable à celui de 1914-1945.

Une politique de sécurité passive, fondée sur la seule existence d’arsenaux nucléaires et d’alliances défensives, ne suffit plus à protéger les démocraties. Il leur faut donc contribuer, par leur réaffirmation, à bâtir de nouveaux mécanismes de régulation capables de maintenir les conflits en dérivation, c’est-à-dire de les empêcher de fusionner. Cela suppose non seulement de restaurer des normes partagées sur l’usage de la force, mais aussi de construire un nouveau régime de sécurité, fondé sur des équilibres de puissance régionaux capables de fonctionner sans dépendre d’un seul garant de plus en plus erratique.


Troisième guerre mondiale – références


Relire Hans Jonas

Cédric Chevalier

Une opinion de Cédric Chevalier qui nous invite à lire ou relire Hans Jonas et le « principe de responsabilité« 

Paru précédemment sur Linkedin

Hans Jonas
Google

Pour moi, Hans Jonas est le philosophe qui a le mieux compris le plus grand problème de notre époque, qui sera définitivement, pour toujours, le problème existentiel de l’espèce humaine, depuis la Shoah et l’attaque nucléaire américaine sur Hiroshima, en 1945.

La boîte de Pandore a été ouverte et ne pourra plus être refermée.
  • L’humanité a les moyens technologiques de se suicider. Génocide industriel bureaucratique. Armes de destruction massive. Écocide planétaire. Aujourd’hui l’IA et les nouvelles technologies qui menacent le continuum de la vie. accompagnées par une métaphysique qui nie l’humain, le vivant, la Limite.

-L’humanité n’a pas (encore) réussi à instituer la Limite, à créer des institutions robustes qui lui permettent de réguler voire interdire les moyens technologiques et les usages qui créent une menace inacceptable à l’existence humaine et vivante. Nous transgressons les limites d’un espace d’existence sûr pour les humains et les autres vivants.

  • L’humanité n’a pas encore inscrit dans sa métaphysique ces éléments critiques : 1) sa technologie menace sa propre existence, 2) la Limite doit être instituée 3) nous devons vouloir consciemment persister en tant qu’humanité, et non considérer que cela va se soi.

Nous devons vouloir exister en tant qu’espèce à très long terme, et être convaincus de la nécessité de nous autolimiter à cette fin, également pour garantir une existence authentique.

Je ne vois rien de plus existentiel comme question philosophique, politique, pratique. Toutes les autres questions philosophiques n’existent que parce que l’humanité existe : notre existence matérielle collective (y compris la vie sur Terre) précède, préconditionne la possibilité de notre existence authentique tout court (existentialisme, spiritualité, sens ultime).

Nous devons adopter une nouvelle maxime d’inspiration kantienne : « Agis de telle manière que ton action soit compatible avec la persistance d’une existence authentiquement humaine (vivante) sur Terre. »

Tout l’acquis philosophique doit se revoir via un ensemble de contraintes et de finalités écologiques, sans quoi il n’est plus garanti matériellement et existentiellement.

Cette nouvelle métaphysique de la Limite exige paradoxalement une transgression des nombreuses limites imaginaires de notre ancienne métaphysique.

C’est l’élan essentiel des Lumières, tel que défini par Kant et puis réinterprété par Foucault : actualiser notre conception des Limites, pour une transgression consciente à des fins de libération.

Cela implique de revoir : constitutions, contrat social, lois, normes sociales, politiques concrètes…



Les États-Unis ébranlés ?

Des États-Unis ébranlés par leur offensive de « domination énergétique » ?

Patrice Geoffron

Professeur d’Économie, Université Paris Dauphine – PSL

Republication d’un article paru sur le site Connaissance des Énergies

Un an s’est écoulé depuis que Donald Trump a prêté serment pour son second mandat. Sa campagne de 2024 s’était construite sur la promesse du « retour de l’abondance ». L’un des engagements était de diviser par deux les factures énergétiques des Américains en douze à dix-huit mois, en « libérant » les hydrocarbures des réglementations de l’administration Biden. Un an après, le bilan d’étape de cette politique énergétique révèle un contraste saisissant entre promesses et réalités.

L’exploitation massive des énergies fossiles a effectivement battu des records, faisant des États-Unis le premier producteur et exportateur mondial de pétrole et de gaz. Mais cette « domination énergétique » se construit aux dépens des ménages et des entreprises américaines, qui font face à des coûts en nette hausse, à rebours des espoirs suscités. Analyse d’un piège économique qui se referme sur la base électorale du président républicain et résonne mal avec les promesses de l’America First.

Le retour de l’inflation

Le 20 janvier 2025, jour de son investiture, le nouveau président signait une déclaration d’« urgence énergétique nationale ». Ce texte a activé des leviers d’exception, notamment pour contourner les études d’impact environnemental. L’offensive s’est poursuivie avec le One Big Beautiful Bill Act, promulgué en juillet 2025, qui a enclenché le démantèlement de l’Inflation Reduction Act (IRA), ciblant les subventions à l’éolien et au solaire.

L’idée maîtresse de ces trumponomics était que la suppression de ces subventions, couplée à une dérégulation massive, permettrait de baisser le prix des « vraies énergies », c’est-à-dire les fossiles. Pourtant, le ruissellement de cette abondance vers les ménages s’est brisé sur deux écueils : l’intégration mondiale des marchés et la révolution de l’IA.

Les chiffres de l’inflation publiés par le Bureau of Labor Statistics pour l’année 2025 dessinent un tableau problématique. Une baisse est certes enregistrée sur les carburants liquides (- 7,5 % sur 12 mois), mais sans rapport avec ce qui avait été promis (passer de 3 à 2 $, entre 2,54 et 1,69 €, le gallon, soit une baisse d’un tiers). L’administration Trump ne manque évidemment pas de mettre en scène la baisse (même timide) de cet indicateur qui s’affiche en lettres néon au bord des routes. Mais, dans l’intimité des foyers, l’inflation énergétique est douloureusement ressentie. Sur la même période, l’électricité a augmenté de 6,3 % et le gaz naturel de 9,8 %.

Les États républicains en première ligne

L’organisation Public Citizen estime que, sur les neuf premiers mois de 2025, les consommateurs américains ont payé 12 milliards de dollars (plus de 10 milliards d’euros) de plus pour leur gaz par rapport à 2024. Ce choc frappe de plein fouet les États du Nord et du Midwest, souvent des bastions électoraux clés pour les républicains, où l’hiver 2025-2026 est particulièrement rude.

Ces tensions sont d’autant plus aiguës que la Maison-Blanche a également rendu plus difficile l’accès des Américains aux aides, avec la suppression de crédits d’impôt pour les améliorations énergétiques des logements visant à réduire les coûts. Elle a également restreint le programme d’aide énergétique aux ménages à faibles revenus (LIHEAP), qui soutenait chaque année 6 millions de familles américaines pour le paiement de leurs factures. Le programme a survécu, mais il a été considérablement entravé après que l’administration avait licencié l’ensemble du personnel du LIHEAP, dès le début du mandat.

L’importation de la volatilité mondiale

La politique d’exportation produit des effets mécaniques, à rebours des promesses présidentielles de baisse des factures énergétiques. Sous l’administration précédente, un moratoire et des contraintes logistiques limitaient les exportations de gaz naturel liquéfié (GNL). Donald Trump, en levant tous les freins à l’exportation dès janvier 2025 et en inaugurant de nouveaux terminaux sur la côte du Golfe du Mexique, a contribué au bond des exportations de près de 25 % en un an. Mais, cela a une conséquence : le prix du gaz américain ne dépend plus seulement de facteurs locaux, mais de la demande à Paris, Berlin ou à Shanghai.

En voulant faire des États-Unis la « superpuissance énergétique », l’administration a importé la volatilité mondiale sur le sol américain. Et le pire est à venir, car si l’Energy Information Administration (EIA) prévoit une pause en 2026, les prix de gros du gaz pourraient croître de… 33 % en 2027 (avec la mise en service de nouvelles infrastructures d’exportation).

Ce dilemme révèle l’impossibilité à maximiser la rente d’exportation des producteurs et tout en protégeant les consommateurs locaux d’une hausse de prix. Entre les profits de l’industrie gazière (soutiens majeurs du Parti républicain) et le pouvoir d’achat des ménages, la politique a tranché en faveur des premiers, créant une tension interne au sein même de la coalition trumpiste, entre les « globalistes » de l’énergie et les « localistes » du pouvoir d’achat.

Voracité électrique des data centers

Le prix de l’électricité est à la fois tiré vers le haut par celui du gaz et par les besoins de l’IA, qui a cessé d’être virtuelle pour devenir un problème d’infrastructure physique lourde. Les data centers nécessaires pour faire tourner les modèles de langage et le cloud computing sont devenus de nouveaux ogres énergétiques, de sorte que la demande électrique de ce secteur est en train de doubler, voire de tripler dans certaines régions.

Et le réseau électrique américain, déjà vieillissant, sature par endroits. La loi de l’offre et de la demande joue à plein face à une capacité de production qui peine à suivre et des goulets d’étranglement dans les lignes à haute tension, de sorte que les prix de gros s’envolent. Selon l’EIA, la moyenne des prix de gros régionaux a augmenté de 23 % en 2025, progression qui pourrait se poursuivre à hauteur de 8 % en 2026.

La responsabilité de l’administration Trump est, a minima, engagée par omission. En supprimant les incitations aux énergies renouvelables, elle a réduit le déploiement de nouvelles capacités rapides à installer (solaire, éolien, batteries). Et le One Big Beautiful Bill Act a créé un attentisme chez les investisseurs verts, alors même que la demande explosait. Pour combler le trou, le réseau s’est tourné vers les solutions de dernier recours, souvent les plus chères à opérer dans un contexte de prix du gaz croissant.

Le retour du charbon

Face à la pénurie, les États-Unis ont également réactivé leur assurance-vie du XXe siècle : la production électrique charbonnière a augmenté de 13 % en 2025, une première après des années de déclin. Des centrales thermiques qui devaient fermer ont été prolongées par décrets. Si cela a permis d’éviter des black-out majeurs, ce choix a un coût, car le charbon n’est plus l’énergie « bon marché » d’antan. Extraire, transporter et brûler du charbon dans des centrales en fin de vie, coûte cher, surtout comparé au coût marginal nul du solaire. D. Trump, habile à orchestrer les symboles, a même obligé le Pentagone à signer un contrat d’approvisionnement en électricité produite au charbon. Sans surprises, ce retour du charbon a fait repartir les émissions de CO₂ à la hausse (+ 2,4 % en 2025).

Autre contradiction : la promesse de réindustrialisation reposait sur un avantage compétitif majeur : une énergie abondante et à prix cassé par rapport à l’Europe ou l’Asie. Or, cet avantage s’érode avec un gaz plus cher et une électricité volatile, les secteurs électro-intensifs (acier, aluminium, pétrochimie, engrais) voient leurs atouts érodés, d’autant que les droits de douane rehaussent le coût de certaines matières premières importées. L’incertitude réglementaire créée par l’abolition de l’IRA réduit, en outre, la capacité des industriels à signer des contrats d’achat d’énergie verte à long terme, qui leur offrent une visibilité sur quinze ou vingt ans.

Des gagnants et des perdants

Cette crise énergétique ne frappe pas les États-Unis de manière uniforme. Une géographie des tensions sur les prix émerge, débouchant sur des tensions politiques régionales. Les États du Sud-Est (comme la Floride ou la Géorgie), très dépendants du gaz naturel pour leur électricité et historiquement réticents aux renouvelables, subissent les hausses les plus fortes.

À l’inverse, des États comme l’Iowa ou le Kansas, qui ont massivement investi dans l’éolien au cours de la décennie précédente, ou la Californie avec vaste parc solaire, amortissent mieux le choc. Bien que l’électricité californienne reste chère dans l’absolu, ses prix ont tendance à se stabiliser voire à baisser légèrement grâce à la pénétration massive des renouvelables, à rebours de la tendance nationale.

Cette disparité met à mal le récit national unifié de D.Trump. Les gouverneurs républicains des États producteurs (Texas, Louisiane) se félicitent du boom économique local lié aux exportations. Simultanément, les élus du même parti dans les États consommateurs doivent répondre à la colère de leurs électeurs, confrontés aux factures qui flambent.

Vers une « gilet-jaunisation » états-unienne ?

À l’orée de 2026, l’administration Trump se trouve face à une impasse stratégique. Le pari de la baisse des prix par la seule production fossile a échoué car il a ignoré le levier de la demande (sobriété et efficacité énergétique) et la réalité des marchés internationaux. Politiquement, le danger est réel, car l’inflation énergétique nourrit un sentiment de déclassement et d’injustice. Tyson Slocum, directeur du programme énergie de l’organisation Public Citizen, résume la situation :

« La priorité donnée par Trump aux exportations de GNL est directement en contradiction avec les efforts pour rendre l’énergie abordable. Les coûts énergétiques des ménages ont grimpé trois fois plus vite que l’inflation générale. »

Même si le pouvoir cherche à reporter la responsabilité sur les responsables démocrates, le slogan « Drill, baby, drill » risque de virer au « Pay, baby, pay »…

Pour sortir du piège, Donald Trump devra peut-être commettre l’impensable pour son camp : admettre que dans un monde globalisé et numérisé, l’indépendance énergétique et les prix bas ne passent plus seulement par des puits de pétrole et de gaz, mais aussi par la maîtrise de la demande, la modernisation des réseaux et, ironiquement, ces énergies renouvelables qu’il met toute son énergie à démanteler.

Sous pression, le pouvoir trumpiste pourrait également décider de réduire les volumes d’exportation de gaz, notamment vers l’Europe qui en est la principale destination, revenant aux racines de l’America First. Motivation essentielle de l’effort de décarbonation dans l’Union européenne (UE), pour réduire ces menaces sur la sécurité d’approvisionnement, et sortir de la zone de domination énergétique américaine.



Le dossier Climat, ce grand oublié ?

Daniel Menschaert

Reprise d’un post Facebook daté du 9 février 2026

Aujourd’hui mon esprit, comme le vôtre très certainement, est submergé par les catastrophes politiques, sociales, géopolitiques qui nous assaillent. Et nous pouvons nous poser la question : cela vaut-il encore la peine de parler de la nature et du climat ?

Nos valeurs, nos principes, notre vision du débat social et politique, volent en éclat sous la pression d’une droite extrême au pouvoir et ils sont même moqués, ridiculisés. Nous sommes attaqués dans notre dignité de citoyen, de démocrate, de maçon.

Cela n’est-il pas plus important que le Climat ?

Mais ne baissons pas la garde, restons vigilants car ce sont ceux qui ont toujours été hostiles aux mesures à prendre qui sont à la manœuvre et qui trouvent pour le faire des alliés dans l’extrême droite. Ils profitent de la peur et de la souffrance des gens qui voient leurs protections sociales s’envoler brutalement.

Mais c’est peut-être quand la détresse est à son paroxysme et que les drames successifs nous déboussolent qu’il faut faire connaître les raisons les plus profondes, certaines évidentes et d’autres cachées, qui poussent des responsables politiques à tergiverser, à nier la réalité avec cynisme, à oser faire ce qu’ils font à notre monde, à notre planète, à nos sociétés, à chacun de nous.

Certes, nous continuerons à soutenir les Ukrainiens, les Palestiniens, les Soudanais, à condamner le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie, à nous battre pour un accueil digne des migrants, la liberté de la presse, parce que nous ne pouvons pas moralement, prendre de la distance par rapport à ces enjeux-là.

Nous ne tomberons pas dans le piège de ceux qui veulent reléguer le dossier du climat, de la biodiversité au bas de la liste des préoccupations voire à le supprimer totalement.

Car, il s’agit, ne l’oublions pas, aussi d’une question de survie de l’humanité. À quoi bon se battre pour elle si nous ne lui donnons aucune chance de survivre à la catastrophe climatique. Dire cette vérité là c’est aussi se battre contre le mensonge, le mépris, la violence, l’arrogance, le complotisme, de déni de la réalité ?

Ce déni atteint son paroxysme quand l’usage même de ces mots sont interdits, que les recherches relatives à ces enjeux ne sont plus financées, quand un ministre belge nous dit que dans l’intérêt de l’économie il faut faire une pause dans les mesures à prendre contre le réchauffement climatique.

S’il fallait encore donner une ultime raison, elle nous est offerte par Donald Trump, lui-même, qui vient de signer un décret retirant les États-Unis de 66 organisations internationales qui dit-il ne servent pas les intérêts américains. Parmi elles 31 sont liées aux Nations Unies dont la Convention cadre sur les changements climatiques fondateur de tous les accords climatiques internationaux depuis 1992.

Il se retire aussi des organisations qui gèrent des fonds pour l’égalité homme/femme, pour la santé des mères et des enfants. Marco Rubio accuse tous ces organismes de promouvoir une « idéologie progressiste » et wokiste parce qu’elles mènent des campagnes, dit-il, pour l’égalité de genre et l’orthodoxie climatique.

Ceux qui condamnent la supposée idéologie woke de convergence des luttes devraient méditer sur cette convergence des exclusions conduite par la vague néo-conservatrice et réactionnaire venant des États-Unis.

Alors, pour leur faire le pied de nez qu’ils méritent, parlons de climat et de biodiversité.


Petit rappel, le 15 juillet 2023 paraissait dans La Libre Belgique le communiqué des 5 Obédiences Maçonniques Belges avec pour titre : « Lorsque la vie des générations futures est elle-même en danger, les francs-maçons belges en appellent a la prise de mesures fortes et rapides pour le climat et la biodiversité ! »



L’épuration qui vient

Ou comment l’écologie est devenue une cible

Nicolas Legendre

Reprise d’un billet publié le 5 décembre 2025

Voilà des mois que le contexte politique, en particulier le champ de bataille que sont devenues l’agriculture et l’écologie, me hante. Pour ne pas rester sans rien faire, j’ai écrit un texte qui, je l’espère, contribuera à éclairer les dynamiques fétides actuellement à l’œuvre. Merci d’avance pour vos partages.

En octobre dernier, un couple d’éleveurs bretons m’a raconté comment leur fille adolescente, durant ses études agricoles, a été moquée et dénigrée par des camarades de classe. Parce que ses parents sont des «bios», elle était, aux yeux de quelques-uns, la «sale pute d’écolo» (sic).


Il y a quelques jours, le nouveau président de la Coordination rurale, deuxième syndicat agricole français, déclarait publiquement : «Les écolos, la décroissance veulent nous crever, nous devons leur faire la peau.»


Début novembre, Mediapart et Libération révélaient des images filmées par les caméras-piétons des gendarmes lors de la manifestation organisée en mars 2023 contre l’implantation de méga-bassines à Sainte-Soline. «Je ne compte plus les mecs qu’on a éborgnés», se réjouit un militaire. «Faut qu’on les tue», s’exclame un autre. Les manifestants sont qualifiés en chœur de «pue-la-pisse», d’«enculés», de «chiens» ou de «résidus de capote».

L’aspect le plus notable, dans ce florilège, est selon moi la jubilation qui semble animer certains membres des forces de l’ordre à l’idée de briser, de violenter, d’anéantir, ceux d’en face.


En mars 2025, une vidéo «humoristique» était diffusée lors de l’assemblée générale des Jeunes agriculteurs de la Manche, syndicat affilié à la FNSEA, en présence du préfet de département. On pouvait y voir un agriculteur excédé par la visite dans sa ferme d’un agent de l’«Office du complot de la biodiversité». Le fonctionnaire finissait assassiné à coup de pelle et enterré à la hâte.


Début février 2025, l’ancien président de la chambre d’agriculture de Loire-Atlantique s’en est pris violemment à une technicienne naturaliste venue effectuer des relevés dans une parcelle. «Les personnes comme toi méritent d’être égorgées», aurait notamment déclaré l’intéressé.


Je pourrais multiplier les exemples. Chaque semaine charrie son lot de violences à l’encontre de celles et ceux qui, d’une façon ou d’une autre, se définissent comme «écologistes» ou sont identifiés comme tels.


Pour certains, en France, les «écologistes» sont devenus des ennemis à abattre. Non pas seulement des adversaires politiques, mais des ennemis. Que l’on compare aux pires dictateurs sanguinaires (talibans, ayatollahs, khmers). Que l’on peut menacer. A qui l’on peut promettre la mort sans que cela déclenche l’activation de quelque cellule gouvernementale d’enquête et d’assistance. Sans que cela, non plus, suscite l’indignation des chroniqueurs les plus en vue.

Je rencontre depuis peu des hommes et femmes qui ont peur de revendiquer leur sensibilité «écologique». Je remarque, dans nos discussions, l’embarras, la honte, cette façon qu’ils ou elles ont de baisser le ton au moment d’évoquer leur «cause». Comme s’il s’agissait de criminalité organisée ! Comme s’ils pointaient chez Daech !

Entendons-nous bien : je ne parle même pas d’activistes pratiquant la désobéissance civile. Je parle de membres d’associations locales dédiées à la création d’un verger partagé. Je parle de bibliothécaires organisant des rencontres littéraires en lien avec le vivant. «Mais bon, disent-ils, nous, on n’est que des… écolos…»

Parfois même, ils utilisent, pour se désigner, l’insulte préférée de leurs détracteurs : «Ecolos-bobos.» Autant dire que les adversaires de l’écologie ont remporté la première bataille – peut-être la mère de toutes. Ils ont instillé le doute, l’effroi, la honte de soi.


C’est ainsi que commencent les épurations – j’assume ce mot. C’est ainsi, du moins, que les épurations ont commencé, dans d’autres contextes. Le plat est indigeste, mais la recette est simple. Pour bien épurer, il faut d’abord essentialiser une catégorie sociale, ou ce qu’on considère comme tel.

Car «les écologistes», ça n’existe pas. L’écologie est un concept fourre-tout qui rassemble des citoyens sensibles à la faune, à la flore, à la fonge, aux paysages ou aux pollutions, ainsi que des scientifiques, des naturalistes, des membres de partis politiques (pas uniquement au sein du parti Les Ecologistes, puisqu’il y a des «écologistes» revendiqués ailleurs à gauche, de même qu’à droite et à l’extrême droite), mais aussi des militants (pacifistes ou non) ainsi que (c’est un comble)… bon nombre d’agriculteurs et d’agricultrices.

Pour bien épurer, il faut ensuite désigner cette catégorie comme responsable de maux en tous genres.

Éventuellement, tant qu’à faire, on peut la désigner comme responsable des maux contre lesquels se mobilisent une partie même des membres de cette catégorie : plus c’est gros, plus ça passe.

Une fois ces ingrédients réunis, il suffit de tirer à vue. Dans les discours, dans les médias, dans les livres : sulfater, cibler les nuisibles, nourrir leur honte d’être ce qu’ils sont, les laisser s’affaiblir eux-mêmes.

Alors, les dés sont jetés. Les hasards du temps et l’imprévisibilité des foules feront le reste.


Je ne compare pas les époques. Je n’affirme pas qu’une épuration a lieu actuellement en France. Je constate simplement que des planètes sont en cours d’alignement. Que la mécanique s’enclenche. J’entends des éditorialistes, des élus, des décideurs, qui expliquent que les «écolos» sont la cause de tout et son contraire, alors même que lesdits «écolos» ne sont parvenus nulle part en Occident à imposer quelque transformation politique d’ampleur depuis que le concept d’écologie existe (tout au plus ont-ils enfoncé quelques coins dans la doxa productiviste et extractiviste).

L’épuration, si elle a lieu, ne prendra pas nécessairement la forme des purges hitlériennes ou staliniennes. Elle pourrait être totale ou partielle, judiciaire ou sociale, culturelle, politique, policière…. Cela pourrait demeurer strictement symbolique – c’est déjà beaucoup. Cela, aussi, pourrait s’achever en bain de sang.

Aux USA, le coup d’envoi a été donné. Donald Trump a fait licencier des milliers de fonctionnaires et de scientifiques chargés notamment d’étudier l’évolution du climat, quand il ne les a pas publiquement calomniés. Des météorologues, accusés de «créer» (oui !) les ouragans qui ont dévasté certaines régions du pays, ont été menacés de mort. Etc.


Le processus s’est mis en place de façon insidieuse. Aucun lobby, aucune multinationale, aucun parti politique n’a publiquement déclaré la guerre à l’écologie. Évidemment que non. Ils auraient trop à perdre, notamment parce que la population mondiale se montre très concernée par ces questions. Selon le People’s Climate Vote 2024, la «plus vaste enquête d’opinion indépendante jamais réalisée sur le changement climatique», commanditée par les Nations unies, «80% des personnes dans le monde souhaitent que leur gouvernement mène une action plus forte face à la crise climatique.»

Dans ce contexte, les fossoyeurs de l’écologie ne peuvent qu’avancer à demi masqués.

Dans un double mouvement, ils bénéficient de l’inaction politique en même temps qu’ils l’encouragent. Cela crée de la confusion, qui nourrit des colères, qui elles-mêmes ajoutent à la confusion, le tout formant un magma lourd qui alimente la violence.

En France, l’agriculture et la ruralité sont devenues les terrains privilégiés de cette «expérience» sociale d’une grande explosivité.


J’ai la chance d’évoluer entre ces deux mondes (qui, dans l’absolu, n’en forment qu’un) : écologie d’un côté, agriculture de l’autre. Fils d’éleveurs laitiers, j’ai conservé un lien fort à la terre et aux gens qui en vivent. Je réside dans une commune rurale de Bretagne.

En tant que journaliste, je suis amené à échanger presque quotidiennement avec des agriculteurs et agricultrices aux quatre coins du pays. Certains sont devenus des amis. Parfois, le dialogue est rude. La plupart du temps, y compris lorsque nos diagnostics divergent, nous parvenons à nous entendre et, accessoirement, à bien nous marrer.

De longue date, en tant que journaliste mais aussi en tant que citoyen et, plus simplement, en tant qu’humain, j’ai développé un intérêt pour le vivant en général et pour la façon dont nous interagissons avec lui. On pourrait me qualifier d’écologiste. J’assume.

Depuis ce poste d’observation, je vois le Piège qui se referme.

Nous sommes tombés dedans collectivement, fleur au fusil, naïveté en bandoulière.

Le Piège n’est pas le fruit du hasard. Il constitue l’aboutissement d’un processus engagé il y a plusieurs décennies, et qui a pris une nouvelle tournure depuis le début des années «affreuses, sales et méchantes», pour reprendre les mots du philosophe Dominique Bourg, autrement dit les années 2020.

Le Piège ne porte pas de nom. Des historiens se chargeront peut-être, dans les années à venir, de le définir avec précision.
En attendant, il est possible d’en identifier quelques rouages.

Les choses se sont déroulées, selon moi, en quatre temps :

*Multiplication des périls écologiques et prise de conscience citoyenne

*Début d’une prise en compte politique des questions écologiques

*Contre-offensive des principaux bénéficiaires du statu quo, incluant la désignation de boucs émissaires

*Reculs politiques, confusion et colère généralisées, blocages idéologiques, chasse aux sorcières


Dans les années 2010, en France et en Europe, les vents soufflaient (timidement) en direction du changement. En matière d’agriculture, d’alimentation et plus globalement d’écologie, des prises de conscience avaient lieu. Les rapports de force évoluaient (un peu) en faveur d’une transformation de nos sociétés.

Ça n’était pas la révolution, ça n’était pas une rupture civilisationnelle, mais c’était suffisant pour faire vaciller le modèle agricole et alimentaire dominant, à savoir le productivisme agro-industriel, et ses principaux bénéficiaires, soit une partie de l’élite socio-économique au sein du monde agricole, ainsi que les multinationales de l’alimentation, des pesticides, des engrais, des semences et du machinisme.


La partie émergée de l’iceberg était la montée en puissance de l’Agriculture biologique. Rappelons que le «bio» répond à beaucoup d’impasses techniques et écologiques actuelles en matière d’agriculture – je ne développerai pas cet aspect ici, mais les sources sont nombreuses. Et qu’il pourrait parfaitement, moyennant une planification, un accompagnement des acteurs, ainsi qu’une évolution globale de notre alimentation, «nourrir le monde». Il nourrit déjà, d’ailleurs, une bonne partie de la planète. De nombreuses études ont démontré cela et l’Organisation des Nations unies l’a écrit noir sur blanc.

Mais l’Agriculture biologique a un défaut majeur : elle suppose, en cas de généralisation et d’articulation à une approche agricole «économe-autonome» territorialisée, une remise à plat des structures de domination inhérentes à nos systèmes agricoles et alimentaires. Qui plus est, elle ne fait pas les affaires des fabricants d’engrais et de pesticides, des vendeurs de soja, ni celles, entre autres, des conseillers en agriculture hyperconnectée. C’est même tout l’inverse : elle pourrait, à terme, tuer leur business (tout en créant des emplois par ailleurs).

Alors, le vieux lion a rugi. Le système, dans un réflexe d’autodéfense, a fourbi ses anticorps. Ce fut un mouvement brutal et opportuniste, une offensive bigarrée, à l’échelle européenne, avec pour effet plus ou moins direct, entre autres, d’alimenter l’offensive contre l’écologie et les écologistes.


En France, la FNSEA, comme à son habitude, a servi non pas de matrice, mais plutôt de ciment à cette contre-offensive. Par exemple en reprenant à son compte le concept d’agribashing, utilisé pour la première fois en 2016 par un consultant pro-agro-industrie.
L’agribashing était bien pratique : il permettait d’assimiler toute personne remettant en cause le système agro-industriel… à un ennemi des agriculteurs, voire de l’agriculture et, tant qu’on y était, de la ruralité dans son ensemble. Bien joué ! Les «écologistes», évidemment, faisaient partie des cibles.

A partir de 2019, le gouvernement français, fragilisé par la crise des Gilets jaunes, en mal de soutien dans le monde rural, s’est engouffré dans la brèche et a repris le narratif à son compte, allant jusqu’à créer… des observatoires départementaux de l’agribashing, sous l’égide des préfets.

Il a été démontré, quelques années plus tard, que lesdits observatoires n’avaient pas observé grand-chose, mais qu’importe. La manœuvre a permis à certains protagonistes d’entretenir la confusion, de calmer les ardeurs citoyennes et militantes et, ainsi, de GAGNER DU TEMPS.


L’«agribashing» était une sorte de feu d’artifice inaugural. Il préfigurait les joyeusetés à venir, en France et en Europe.

Pour faire dérailler le train fragile de la transformation écologique, l’industrie a utilisé des armes rustiques mais redoutables, déjà déployées pour repêcher l’amiante, le tabac et les énergies fossiles : déni, mensonge, manipulation, instrumentalisation, désinformation, utilisation de «relais» pseudo-scientifiques ou pseudo-journalistiques, désignation de boucs émissaires.

On peut se faire une idée de la sidérante ampleur de cette contre-offensive en consultant les enquêtes que les ONG Corporate Europe et De Smog ont consacrées au torpillage du Pacte vert européen par les lobbies agro-industriels, alliés à la Copa-Cogeca, le principal syndicat des agriculteurs et coopératives du continent, dont la FNSEA constitue l’un des fers de lance.


La stratégie de l’industrie a notamment consisté – vieille recette – à agiter le spectre de la famine. Il s’agissait de faire croire que si l’on changeait de modèle… nous allions mourir de faim.

C’était scientifiquement infondé, c’était gros, c’était dégoulinant d’opportunisme, mais ça faisait vibrer des cordes sensibles. C’était d’autant plus efficace que cela intervenait alors que des chocs géopolitiques de grande ampleur nous percutaient : épidémie de Covid, guerre en Ukraine, élection de Trump…

Ces chocs ont régulièrement été présentés comme les raisons pour lesquelles la transformation écologique, finalement, tout bien réfléchi, ne pouvait pas avoir lieu, ou bien pas aussi vite que prévu, pas aussi fort… Il me semble qu’en vérité, ils constituent des opportunités, des prétextes, permettant aux fossoyeurs de cette même transformation de sortir les bulldozers sans en donner l’air.


Dans ce contexte, beaucoup de décideurs se sont retrouvés, au choix, galvanisés ou tétanisés. Conseillés plus moins directement par les lobbies, influencés par la petite musique «anti-écologie» ou confortés dans leur propre vision productiviste, ils et elles ont choisi la méthode la plus «simple» à court terme, mais aussi, à mon sens, la plus dangereuse à moyen et long terme : ne rien changer, s’appuyer sur les entités dominantes, caresser la si complexe corporation agricole dans ce qui est communément admis comme étant son «sens du poil» et, accessoirement, désigner des boucs émissaires pour flécher les colères.

C’est ainsi qu’est née la cellule de gendarmerie Demeter, chargée notamment d’opérer un «suivi des actions de nature idéologique» des militants écologistes. C’est ainsi que des manifestants ont pu être qualifiés par un ministre de l’intérieur d’«écoterroristes».

C’est ainsi que le concept de «souveraineté alimentaire» a été dévoyé pour servir, précisément, la cause inverse de celle qu’il sous-tendait à la base. C’est ainsi qu’un label sans ambition ni objectif clair, trompeusement baptisé «Haute valeur environnementale», a été créé par le gouvernement, rajoutant à la confusion.

C’est ainsi que l’Agriculture biologique, considérée par certains comme un simple «marché», et non comme un objectif stratégique, a été livrée en pâture à toutes les prétendues «mains invisibles» du libre-échange mondialisé, en plus d’être attaquée par des figures médiatiques complaisantes.

C’est ainsi, selon la Cour des comptes, que les aides publiques aux démarches agroécologiques n’ont jamais atteint le niveau des ambitions affichées en la matière.

C’est ainsi que la loi Duplomb, qui vise davantage au renforcement de la fuite en avant productiviste qu’à la résilience de notre agriculture par temps de crise, a pu être votée.

C’est ainsi qu’aucun objectif en matière de réduction des pesticides n’a été atteint, ces dernières années, et que l’indicateur chargé de quantifier leur utilisation a finalement été remplacé par un autre, considéré par l’Inrae comme défaillant.

C’est ainsi, surtout, que le volet agricole du Pacte vert européen, probablement la politique la plus modestement ambitieuse jamais élaborée sur notre continent en matière d’évolution des modes de production et de consommation, a été dézingué par les lobbies agro-industriels et leurs complaisants relais à Bruxelles, Paris, Berlin ou Rome…

C’est ainsi que «les tenants d’une écologie punitive et décroissante» ont été désignés, entre autres, par le premier ministre français Jean Castex, comme des freins à l’avènement d’une écologie «à la française».

Enfin, c’est ainsi qu’une journaliste du Point, connue pour ses prises de position pro-agro-industrie, a pu écrire dans un livre : «L’écologie politique est le courant de pensée faisant courir le plus de risques à notre pays.»

Mesurons bien le poids de ces mots : «Le plus de risques»…


Bien entendu, les artilleurs de l’extrême droite, à commencer par les éditorialistes de l’empire Bolloré, ont participé à la mise au pilori. Plusieurs fois épinglée par l’Arcom pour avoir diffusé des propos climatosceptiques, la chaîne CNews est devenue le point de convergence d’un certain nombre de hurleurs qui, tels Pascal Praud, déplorent l’action de «toutes ces associations écologistes» qui «en permanence pointent du doigt ce monde agricole, veulent nous faire manger de l’herbe, du tofu et du quinoa, qui refusent tout».

Voilà l’«écologiste» assimilé à une sorte d’ennemi de l’intérieur. Un perturbateur qui voudrait imposer au peuple de devenir ce qu’il ne veut pas être, voire ce qu’il ne peut pas être.

Toute ressemblance avec d’autres catégories actuelles d’«ennemis de la Nation» n’est pas fortuite.


Il faut dire que les «écologistes» ont un profil idéal.

Avant même que le Piège se referme, leur cote de popularité n’était pas partout au beau fixe.

Beaucoup d’entre eux prônent de longue date un changement radical de nos modes de vie. Si l’on en croit les données scientifiques disponibles, un tel projet s’avère plutôt lucide, pour la simple raison qu’il faudrait l’équivalent d’environ trois planètes si tous les Terriens vivaient comme des Français, et cinq planètes si nous vivions tous comme des Etats-Uniens.

NOUS NE POUVONS DONC PAS CONTINUER AINSI : c’est matériellement, biologiquement, impossible.

Faire accepter cette réalité nécessite cependant de déconstruire la religion de l’abondance, du matérialisme, du consumérisme et de l’anthropocentrisme qui imprègne nos sociétés, ce qui n’est pas une mince affaire.

Par ailleurs, cette réalité dissimule de très importantes disparités sociales et d’énormes différences d’empreinte écologique au sein même des États, ainsi que des rapports de force extrêmement inégaux entre ceux qui subissent les conséquences des impasses actuelles et ceux qui en bénéficient le plus.

Dès lors, la «stratégie des petits pas» et des «gestes individuels», portée par une partie des sphères écologistes, a braqué beaucoup de citoyens, parmi lesquels des agriculteurs et agricultrices, qui y ont vu une approche injuste et inefficace.

Qui plus est, un certain nombre d’élus et de militants écologistes ont, par méconnaissance des réalités agricoles et rurales et/ou par manque de vision globale, eu le don d’utiliser des formules stigmatisantes et de défendre des propositions vagues qui ont nourri la défiance.

Le journaliste Eric Aeschimann a décrypté certains de ces écueils dans Les Vipères ne tombent pas du ciel, l’écologie au défi des classes populaires (Les Liens qui libèrent, 2025).

Tout cela justifie-t-il que «les écologistes» soient désignés comme des ennemis auxquels il faudrait «faire la peau» ? Chacun jugera.


Dans le même temps, beaucoup d’agriculteurs et agricultrices ont été pris en tenaille, d’un côté par l’impératif de production, de l’autre par les enjeux écologiques. Quand on travaille 60 heures par semaine, qu’on investit des centaines de milliers d’euros dans une infrastructure «aux normes», qu’on nourrit une partie du pays et qu’on est qualifié de pollueur et d’empoisonneur, la pilule est amère.

A cela s’ajoute le fait qu’une partie importante de la profession (quoiqu’on en dise, à nouveau) n’a pas, ou peu, été formée aux enjeux agroécologiques, écosystémiques et de biodiversité. Ça n’est pas un jugement de ma part. C’est factuel. Il n’est pas anodin que les structures de formation et d’encadrement des agriculteurs et agricultrices soient, depuis des décennies, liées de très près aux entités agro-industrielles. A ce sujet, l’enquête sur l’enseignement agricole en Bretagne publiée en novembre 2025 par Splann ! est édifiante.

En l’absence de choix politique et sociétal clair en matière d’agriculture, ceux et celles qui nous nourrissent ont été priés de faire, en même temps, des choses parfaitement contraires (par exemple, utiliser des pesticides de synthèse et sauver les insectes).

C’est ingérable. Cela s’appelle la dissonance cognitive.

Cela alimente un ressentiment que vient percuter l’instabilité provoquée par les chocs économiques et environnementaux, notamment les canicules et inondations (chocs accentués par le dérèglement climatique dont, rappelons-le, l’une des causes majeures à l’échelle mondiale est… l’agriculture industrielle elle-même).

Faute de débouchés politiques, la colère accumulée peut se diriger vers le premier épouvantail opportunément mis à disposition : «les écologistes», par exemple.

Cette non-politique, ces mensonges, ces manipulations, ces mises à l’index, ont à la fois pour conséquence de braquer les citoyens les moins favorables au changement et de démoraliser les pionniers des transformations écologiques. En matière d’intérêt général, c’est une affaire perdant-perdant.


Paysans engagés dans des démarches agroécologiques, restaurateurs, élus locaux, entrepreneurs, parlementaires, fonctionnaires des ministères de l’agriculture et de l’environnement… J’ai rencontré, ces derniers mois, beaucoup de protagonistes des transitions agricoles et alimentaires qui semblaient littéralement «sonnés», comme s’ils avaient pris un uppercut en pleine gueule sans avoir été informés au préalable qu’on les avait placés sur un ring.

Dans les années 2010, ils avaient entraperçu une évolution du rapport de force en leur faveur. Ils considéraient qu’une partie du chemin avait été fait. Ils constataient que leurs combats, hérités parfois de ceux de leurs parents, commençaient à porter leurs fruits. Et… paf. Ils se sont retrouvés, en l’espace de deux ou trois ans, entre 2021 et 2024, quasiment à la case départ, sans pouvoir expliquer comment tout avait déraillé.

Ils semblaient hagards. Déboussolés.

Ça n’était pas, à l’évidence, parce que leurs rêves et leurs démarches n’avaient pas de sens ; ça n’était pas nécessairement parce que leurs projets n’étaient pas viables. Non. C’est qu’ils avaient pris une méchante torpille dans le dos. Victimes d’une contre-offensive délibérée s’ajoutant à une sorte de dilettantisme politique court-termiste, ils avaient été trahis et humiliés.

Parmi ces déboussolés figurent des adhérents et même des cadres de la toute-puissante FNSEA – j’en ai rencontrés – qui pointent au « grand syndicat » par tradition ou parce qu’ils considèrent qu’ils ont un rôle à jouer pour faire évoluer les choses de l’intérieur, mais qui se disent écœurés par la tournure récente des événements.

N’oublions pas que la FNSEA est en position hégémonique dans toutes les instances agricoles, en France, avec seulement 46% des voix du collège des chefs d’exploitations, pour environ 45% de participation. Soit, au final… 20% des agriculteurs et agricultrices inscrits sur les listes électorales.

Le premier «étendard» agricole de France est donc l’abstention.

En 2024, le think-tank Shift Project révélait les résultats d’une très vaste enquête menée auprès de la profession agricole française. Ils montrent que «plus de 80% des répondants souhaitent adopter des pratiques agronomiques plus durables», et que et «seulement 7% déclarent ne pas souhaiter s’engager ou accélérer la transition de leur exploitation». Autre enseignement, qui n’est pas véritablement une surprise : 86% des répondants réclament, pour effectuer cette transition, des «objectifs clairs et stables.»


Nous en sommes là.

Plutôt que de reconnaître ses impasses et d’envisager lucidement sa propre transformation, le système a offert le spectacle balourd de son propre raidissement. Il s’est arc-bouté.

Qu’importent les dommages moraux, humains, environnementaux : à ce stade, le système semble avant tout préoccupé par sa propre survie.

En désignant des boucs émissaires, il est parvenu à opposer entre eux des groupes sociaux dont les intérêts s’avèrent pourtant, à bien des égards, parfaitement convergents : nourrir les humains, s’assurer que nos descendants pourront habiter la seule planète habitable à quelques milliards de kilomètres à la ronde.


Pendant qu’écologistes et paysans s’écharpent, pendant que les uns subissent les assauts des autres, les vrais bénéficiaires des vrais problèmes agricoles et écologiques récoltent les fruits de la discorde : ils gagnent du temps. Les affaires continuent comme si de rien n’était.

Le moment venu, les plus privilégiés d’entre eux pourront même échapper, un peu, pour quelque temps, aux conséquences écologiques et sociales de leur stratégie du chaos, depuis leurs villas bunkérisées de Suisse ou de Nouvelle-Zélande. Le problème – notre problème – est qu’ils ont enclenché au passage un processus d’une extrême inflammabilité.

Il me semble que les victimes malgré elles de ce théâtre d’ombres gagneraient à prendre conscience des véritables termes du rapport de force. Et que les deux «mondes», écologie et agriculture, finalement citoyens et citoyens, citoyennes et citoyennes, gagneraient à ouvrir des canaux de discussion sans concession mais loyaux, hors des chapelles habituelles, ainsi, pourquoi pas, qu’à conclure de nouvelles alliances autour de projets clairs. Plus facile à dire qu’à faire ? Certes. Mais il est rarement aisé de s’extraire d’un piège.

Nicolas Legendre, journaliste, auteur de Silence dans les champs, prix Albert-Londres 2023

Décembre 2025



Climat, y a-t-il un passage étroit ?

Térence

Reprise de l’article Résumé de la COP30 à Belem – « Y a-t-il un passage étroit ? » paru sur le blog de Paul Jorion

Les journalistes experts du Guardian viennent de résumer en deux articles la COP30 qui vient de se terminer à Belem, au Brésil.

Compromises, voluntary measures and no mention of fossil fuels: key points from Cop30 deal | Cop30 | The Guardian

Cop30’s watered-down agreements will do little for an ecosystem at tipping point | Cop30 | The Guardian

Un scientifique d’envergure internationale nous ramène à la réalité du système climatique, encore qu’avec un certain euphémisme, puisque d’autres de ses collègues et le Secrétaire général de l’ONU estiment, non sans raison, que l’objectif de 1,5°C est mort :

Johan Rockström, directeur de l’Institut de recherche sur l’impact climatique de Potsdam et professeur de sciences du système terrestre à l’université de Potsdam, a déclaré : « La vérité est que notre seule chance de maintenir l’objectif de 1,5 °C à portée de main est de faire baisser la courbe mondiale des émissions en 2026, puis de réduire les émissions d’au moins 5 % par an. [Cela] nécessite des feuilles de route concrètes pour accélérer l’élimination progressive des combustibles fossiles et la protection de la nature. Nous n’avons ni l’un ni l’autre. »

Nous allons également assister, dans les prochains jours, à l’éternel bal des interprètes de la COP.

En début de soirée, ce sera la valse des optimistes (aussi appelés « naïfs » par les pessimistes), puis le chachacha des « réalistes » (ceux qui aiment peser le pour et le contre en se croyant plus malins que les optimistes et les pessimistes), enfin, la soirée se conclura par le tango des pessimistes (aussi appelés « catastrophistes » par les optimistes). Shakespeare serait sans doute très inspiré par ce bal des illusions, ce tableau parlant, tandis que les émissions et la concentration en gaz à effet de serre mondiales continuent à augmenter, malgré 30 ans de COP.

Votre serviteur voudrait ajouter quelques réflexions personnelles, issues de son expérience dans les couloirs des gouvernements.

Ce qui me frappe dans les COP, depuis que je les suis de près ou de loin (soit depuis 2010), c’est cette insistance sur le « consensus unanime », « pour sauver le multilatéralisme ».

Or il existe, représentés à l’ONU et négociateurs lors des COP, des pays comme l’Arabie Saoudite (une monarchie absolue de droit divin, une dictature cruelle qui dissout le corps d’un journaliste dans l’acide, un des régimes autoritaires les plus sanglants de la planète) et la Russie (une dictature agressive qui torture et assassine tous ses opposants, y compris à l’étranger, et qui a déclenché la pire guerre en Europe depuis la désintégration de la Yougoslavie).

Sans compter la Chine, qui est aussi une des dictatures les plus impitoyables au monde, au point de menacer directement ses critiques dans les démocraties, et dont les efforts en matière d’énergies renouvelables ne permettent pas d’annuler ses immenses émissions de gaz à effet de serre, en passe de dépasser celles, cumulées, des plus grands émetteurs historiques occidentaux.

Tandis qu’un régime comme l’Inde, nominalement la plus grande démocratie du monde, est dirigée par un individu proche de l’extrême-droite nationaliste, tout en ayant des émissions massives, seulement limitées par la pauvreté de sa population.

Enfin, l’absence des États-Unis est liée à la présence d’un proto-dictateur à sa présidence. Or les USA sont un des premiers pollueurs climatiques au monde.

Et ne négligeons pas l’essor des dirigeants d’extrême-droite dans plusieurs pays d’Union européenne. Nous participons également à la grande parade de la destruction de la démocratie dans le monde.

Si l’honnêteté intellectuelle impose de comparer les émissions par habitant (qui restent supérieures en Europe et aux États-Unis à celles de la Chine et de l’Inde), et d’évaluer les émissions historiques cumulées, on ne peut pas non plus se satisfaire de l’excuse du développement du Sud, auquel le Nord a eu droit par le passé, pour pardonner aux grandes puissances du Sud global leur opposition systématique lors des COP.

Car ce n’est pas parce qu’une partie de la famille a incendié la moitié de la maison dans le passé que l’autre partie peut se prévaloir aujourd’hui du droit d’incendier ce qu’il en reste, peu importe les torts historiques de chacun. L’atmosphère planétaire n’a que faire de nos torts historiques. La physique est impitoyable et se conjugue au présent. La réalité c’est que le Sud ne peut pas se développer de la même manière que le Nord. Or c’est pourtant ce qu’il fait (mégapoles, autoroutes, aéroports, ports, consumérisme, etc.).

Un jour prochain, les émissions historiques du Sud seront supérieures à celles du Nord global. On découvrira alors que c’est moins l’Occident par essence que la contingence historique qui nous a rendus responsables de la révolution industrielle et de la colonisation du monde. Un argument en plus en faveur du constat que nous sommes une seule et même espèce. Et que les Orientaux, les Africains et les Américains du Sud aussi, peuvent être écocidaires, sans l’aide des Occidentaux.

L’insistance sur le consensus unanime « pour sauver le multilatéralisme », quand on négocie avec de telles tyrannies, et quand les plus grandes démocraties du monde (Inde et USA) versent dans l’autoritarisme écocidaire, me laisse songeur.

Une autre étrangeté depuis les origines des COP est l’omniprésence des industriels, en particulier ceux de l’industrie des énergies fossiles (émissions de gaz à effet de serre liées aux combustibles fossiles) et de l’agro-alimentaire (déforestation donc destruction des puits de carbone et émissions de méthane par l’industrie de la viande). Sans compter les grands complexes industriels comme celui de la construction, de l’automobile, de l’aviation, des GAFAM, du tourisme international et de l’armement, qui ne sont que le corolaire, les usagers, du complexe énergétique fossile.

N’avait-on pas banni les industriels du tabac des accords mondiaux sur la santé ?

Ce qui m’étonne en conséquence, c’est que les « autres pays » : ceux qui apparemment voudraient vraiment avancer, les pays du Sud et du Nord démocratiques (dont l’Union européenne) – ou du moins, pas suffisamment démocratiques mais sincèrement préoccupés par le climat  – ne concluent-ils pas, entre eux, un traité légalement contraignant, pour sortir des énergies fossiles et réduire leurs émissions de GES. Faut-il attendre un improbable consensus mondial ? Avec des États qui sont des tyrannies et se soucient de leurs citoyens comme d’une guigne ?

Pourquoi ne pas avancer sans eux ?

On me dira : « Oui mais ça ne sert à rien d’agir sans les USA, la Chine, l’Inde et la Russie, qui représente la plus grande masse des émissions mondiales ».

Je répondrais : « Agir sans eux réduirait pourtant notoirement les émissions mondiales et surtout, cela autoriserait notre coalition d’ambition à installer des barrières géopolitiques pour contraindre les États qui ne veulent pas bouger » (comme des droits de douanes climatiques).

Il existe des stratégies « du faible au fort ». De quels atouts disposons-nous ?

L’Union européenne est par exemple un des premiers marchés économiques mondiaux.

L’Union européenne avançait dans cette voie jusqu’à encore récemment. Ses dernières décisions, qui vident de leur substance certaines législations du Green Deal, sèment le doute, pour le moins, sur son positionnement de leader mondial du climat. Si l’Europe n’est même plus leader de l’action climatique, que restera-t-il comme espoir au monde ?

Mais même l’Union européenne n’est pas dépourvue d’ambigüité.

En fait, certains pourraient soupçonner que les pays apparemment « volontaires » ne veulent pas sortir du multilatéralisme et de la règle du consensus à l’ONU pour une bonne raison : cela leur permet de conserver une trajectoire majoritairement énergies fossiles, en apparaissant comme des États vertueux, et en reportant la faute sur les États voyous.

Mon parcours en politique m’a illustré de nombreuses fois la « règle du valet puant ». Dans ce jeu de cartes, le but du jeu est de ne pas être le dernier joueur en possession du valet de pique, dit le « valet puant ». Il s’agit d’un jeu de rôles où certains négociateurs autour de la table ne veulent pas qu’une décision courageuse soit prise, veulent éviter d’apparaitre comme des opposants à l’accord, et cherchent à reporter la faute du désaccord sur d’autres négociateurs, accusés de tout bloquer.

Tout l’art politicien est de tirer parti des opportunités d’illustrer son courage et sa vertu théoriques, quand on sait à l’avance qu’on ne court aucun risque de devoir en faire usage en pratique. Comme se porter « courageusement » volontaire pour participer à un bataille, au dernier moment, alors qu’on sait que la guerre sera terminée avant. Si l’on est certain qu’un négociateur va tout refuser, c’est l’occasion inespérée d’afficher son volontarisme vertueux, en communiquant abondamment sur sa frustration de voir l’ambition bloquée par cet infâme opposant.

Parfois, je me demande si de nombreux pays dits « volontaires » ne veulent pas, en réalité, que rien ne change, ne sont pas prêts à prendre des décisions courageuses devant leur électorat, et se révèlent bien soulagés que l’Arabie Saoudite, la Russie, la Chine, l’Inde (et les États-Unis quand ils participent) existent pour tout bloquer.

Je ne serais pas étonné qu’il y ait une part de vérité dans ce soupçon, malgré son injustice pour les pays sincères.

Je m’étonne par exemple de la position de certains États européens à Belem, dans la coalition des États ambitieux et volontaires, qui ont réclamé une feuille de route de sortie des énergies fossiles. Je n’ai pas l’impression que ce sont les mêmes États qui s’expriment sur notre continent, au siège de leurs gouvernements, au sein des institutions européennes.

Enfin, il est possible que même ce soupçon soit une illusion.

Le problème climatique est considéré comme un super wicked problemWicked problem – Wikipedia). Il est sujet au fameux « dilemme du prisonnier » (Prisoner’s dilemma – Wikipedia) et représente une « tempête morale parfaite » pour certains philosophes ( A Perfect Moral Storm: The Ethical Tragedy of Climate Change | Oxford Academic).

Cependant, peu de commentateurs ont évoqué un problème encore plus fondamental : celui de la possibilité biophysique de la réglementation de la mégamachine mondiale humaine, c’est-à-dire de la réduction de la vitesse et de la taille des flux de matière, d’énergie et d’information de l’économie mondiale humaine. Ou, en termes philosophiques conceptuels : notre espèce est-elle capable d’instituer la Limite ?

Aujourd’hui, la puissance géopolitique est indexée sur la puissance militaire, elle-même indexée sur la puissance économique, à son tour indexée sur l’usage massif et croissant de matière et d’énergie, reposant essentiellement sur les combustibles fossiles et fissiles.

Sortir des fossiles, c’est décroitre. Décroitre, c’est baisser la garde. Baisser la garde, c’est perdre sa souveraineté et sa puissance.

Depuis plusieurs années, les démocraties redécouvrent la politique, brutale et sans pitié, de la puissance, et l’usage de la coercition économique et de la force militaire. La boussole du droit international et du règlement diplomatique des conflits est cassée.

Les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, etc., parlent le langage de la puissance géopolitique.

L’Union européenne, à son tour, y est forcée. On réarme. Y compris démographiquement, si possible.

S’engage alors la fameuse « course aux armements », qui n’est pas que liée aux armements stricto sensu. Il s’agit, pour chaque bloc de puissance, de s’assurer du maintien de sa puissance, et même d’un iota supplémentaire, pour dissuader les autres blocs de prendre l’ascendant, et minimiser le risque que sa propre puissance soit neutralisée, ou bien a contrario de permettre de prendre l’ascendant sur eux et de les neutraliser.

On a souvent justifié l’agression par la nécessité de prévenir l’agression d’autrui.

Une sorte d’hypothèse de la Reine Rouge, issue initialement des recherches en biologie sur les théories de l’évolution (Red Queen hypothesis – Wikipedia), se révèle ainsi en matière géopolitique. Il faut courir pour ne pas être dépassé par ses adversaires, et courir de plus en plus vite.

Tant que la puissance est indexée sur les combustibles fossiles, comment imaginer qu’à Belem, lors de la COP30, les différents blocs géopolitiques les plus puissants acceptent la moindre feuille de route de sortie des énergies fossiles ?

Ce serait baisser la garde au moment où le monde réarme, et où le « Grand Jeu » recommence (Nouveau Grand Jeu — Wikipédia).

Si, comme certains penseurs en écologie le pensent, nous sommes face à une indexation forte de la puissance géopolitique sur les énergies fossiles, dont nous devrions nous débarrasser pour réduire l’impact du réchauffement climatique, alors nous avons *un léger problème*.

Certains pourraient en conséquence estimer que l’humanité est condamné à poursuivre l’exploitation fossile, à cause du grand jeu géopolitique des puissances, jusqu’à ce que la seule boucle de régulation qui puisse y mettre fin soit celle du système Terre lui-même, via les catastrophes climatiques (et écologiques en général) de plus en plus critiques (ce que certains appellent « l’effondrement »).

Il existe toutefois des exemples où les humains ont limité, même imparfaitement, la course aux armements (effet Reine Rouge) entre grandes puissances, celui des traités de limitation et de désarmement nucléaires.

Il est peut-être opportun de rappeler aujourd’hui que cet outil pourrait également s’appliquer au problème climatique. On ne parlerait plus du « climat » ou des « émissions » (les conséquences) mais des causes fondamentales, c’est-à-dire des combustibles fossiles, comme on ne parlait pas de traité sur « l’holocauste nucléaire » ou les « retombées radioactives » des bombes (les conséquences) mais bien du nombre de têtes nucléaires actives et de leur réduction immédiate, c’est-à-dire des causes fondamentales.

Une telle idée existe et a été défendue par 100 prix Nobel, elle s’appelle « Traité de non prolifération des combustibles fossiles » (Fossil Fuel Non-Proliferation Treaty Initiative – Wikipedia ;  en français — Traité de Non-Prolifération des Combustibles Fossiles).

Si la course à la puissance est un effet émergent du système réel, et qu’il repose sur une dynamique qui conduit à l’extermination du genre humain (bombes nucléaires ou combustibles fossiles – ou les deux), le meilleur outil que nous ayons, sans garantie de succès, est peut-être que les grandes puissances reconnaissent ensemble l’impasse dans laquelle nous conduit l’accélération concurrentielle, et décident, ensemble, de s’auto-limiter mutuellement, par un traité contraignant.

Les outils de contrôle mutuel existent. Les arsenaux nucléaires ont réellement baissé, de manière drastique, suite à ces traités, même s’ils restent une menace existentielle pour l’humanité.

Outre les accords de l’ONU au « consensus » et « sauvant le multilatéralisme », il existe donc deux autres pistes :

– la conclusion d’un traité international contraignant entre « pays volontaires », jusqu’à forcer les grandes puissances à en tenir compte ;

– la conclusion d’un traité international contraignant entre « grandes puissances », jusqu’à forcer les autres pays à en tenir compte.

Tout traité contraignant permettant d’agréger progressivement une partie des nations du monde en ce sens pourrait servir d’étape intermédiaire vers ces objectifs. Une « prise en tenaille » des pays derniers récalcitrants, par mixte des deux pistes supra, est envisageable.

Mais que la voie est étroite, entre le gouffre et le précipice, et comme nous en sommes déjà proches !

Comme le dit Paul Atréides dans Dune :

« Nos ennemis nous entourent de partout et, dans de nombreux futurs, ils l’emportent. Mais je vois une issue. Il existe un passage étroit. »



La prochaine frontière

La prochaine frontière de l’humanité sur cette planète

Mauricio Herrera Kahn (*)

publié le 21 oct. 2025 sur

image – pixabay – gerald


« L’avenir n’est pas un destin écrit, c’est une décision collective. »

L’humanité a franchi toutes les frontières visibles. Du feu à la roue, de la poudre à canon à la bombe atomique, de la voile au saut vers la Lune. Nous avons ouvert la croûte terrestre pour en extraire des minéraux, construit des villes qui brillent comme des étoiles artificielles, connecté la planète entière en quelques secondes, et pourtant nous sommes toujours prisonniers des mêmes guerres tribales d’il y a 3 900 ans, aujourd’hui maquillées de drones, d’algorithmes et d’ogives nucléaires.

La question n’est plus de savoir si nous pouvons continuer à conquérir des territoires. La question est de savoir quelle frontière compte vraiment désormais. Elle ne sera ni géographique ni militaire. Elle sera technologique, sociale, sanitaire, politique, environnementale, écologique, pacifique, anarchique, spirituelle, utopique et mentale. Il s’agira de décider si nous progressons vers une humanité digne ou si nous répétons l’histoire de la cupidité et du pillage.

La prochaine frontière de l’humanité ne se mesure pas en kilomètres ni en missiles. Elle se mesure en justice, en empathie et en courage collectif.

1. La frontière technologique

La technologie a toujours été l’atout majeur de notre espèce. La maîtrise du feu en a été la première étincelle ; l’intelligence artificielle est la plus récente. Aujourd’hui, nous investissons davantage dans les algorithmes que dans l’alimentation. En 2024, les dépenses mondiales consacrées à l’intelligence artificielle ont atteint 190 milliards de dollars et devraient dépasser 2 % du PIB mondial d’ici 2030. La biotechnologie poursuit son expansion : un marché qui atteindra 1 500 milliards de dollars avant la fin de la décennie, promettant de modifier les gènes, de prolonger la vie et peut-être d’éradiquer des maladies.

La frontière technologique semble infinie. La colonisation de Mars coûtera plus de 100 milliards de dollars, mais la NASA et SpaceX ont déjà fixé des dates. La Chine envisage d’établir des bases lunaires permanentes. Parallèlement, des puces implantées dans le cerveau permettent aux bras robotisés de se déplacer, et des startups de la Silicon Valley vendent des pilules de longévité.

Le risque ne réside pas dans la technologie, mais dans celui qui la contrôle. Cinq entreprises concentrent plus de 80 % des investissements mondiaux dans l’IA, et leurs conseils d’administration décident davantage de notre avenir que bien des parlements. Le rêve de prolonger la vie peut se transformer en privilège de prolonger la richesse. La biotechnologie peut nous libérer du cancer ou devenir la nouvelle frontière du profit pharmaceutique.

La frontière technologique est là, elle bat à toute vitesse. La question est de savoir si elle deviendra un outil d’émancipation collective ou une nouvelle cage dorée aux mains de quelques-uns.

2. La frontière sociale

Les inégalités sont une plaie ouverte qu’aucune technologie ne peut guérir. La planète produit suffisamment pour nourrir tout le monde, mais les richesses sont accumulées par une minorité obscène. Selon Oxfam 2024, les 1 % les plus riches possèdent 45 % des richesses mondiales, tandis que des millions de personnes restent prisonnières de la misère quotidienne.

L’Afrique, berceau de l’humanité et continent pillé pendant des siècles, continue de subir le poids de l’indifférence mondiale. Selon la Banque mondiale, 40 % de la population y vit avec moins de 2,15 dollars par jour. Ce n’est pas une statistique économique, c’est une condamnation à mort : la faim, le manque d’accès à l’eau et à l’éducation.

Le coût de l’éradication de la faim sur la planète est estimé à 330 milliards de dollars par an. Ce chiffre paraît énorme si on le compare aux dépenses militaires mondiales, qui dépassent les 2 440 milliards de dollars. Éradiquer la faim coûterait moins de 20 % de ce que l’humanité dépense en armements pour continuer à s’autodétruire.

La frontière sociale est la plus cruelle, car elle ne dépend ni de la science futuriste ni de la colonisation de planètes lointaines. Elle dépend d’une décision politique et éthique. L’humanité peut-elle accepter que, pendant qu’un milliardaire voyage dans l’espace grâce au tourisme orbital, des millions d’enfants n’aient pas de quoi manger ?

La prochaine frontière n’est pas la conquête de Mars, c’est la conquête de la dignité sur Terre.

3. La frontière sanitaire

La santé est la frontière la plus intime de l’humanité. Il ne s’agit pas de conquérir des galaxies, mais de survivre à son propre corps. Chaque année, le cancer tue 10 millions de personnes, selon l’OMS, tandis que le diabète handicape 537 millions d’adultes dans le monde (IDF). Ce n’est pas l’avenir, mais le présent qui engloutit silencieusement vies et ressources.

La science promet des thérapies géniques, l’édition CRISPR et une médecine personnalisée permettant d’anticiper les tumeurs avant leur apparition. Mais le prix de cette promesse est inaccessible pour la plupart. Le médicament le plus cher au monde, le Zolgensma, coûte 2,1 millions de dollars par dose. Une seule injection vaut plus que la vie entière de milliers de familles du Sud.

La frontière sanitaire n’est pas seulement scientifique, elle est éthique. Pouvons-nous accepter qu’un remède existe et soit refusé à cause du prix ? Aujourd’hui, plus de 50 % de la population mondiale n’a pas accès aux services de santé essentiels (OMS). Les pays pauvres représentent 93 % de la charge de morbidité, mais seulement 11 % des dépenses mondiales de santé. En Afrique, les dépenses de santé par habitant s’élèvent à peine à 150 dollars américains par an, tandis qu’aux États-Unis, elles dépassent 13 000 dollars américains.

La prochaine frontière de l’humanité se mesure en lits d’hôpitaux, en vaccins universels et en accès réel aux médicaments. Les dépenses mondiales de santé s’élèvent à 9 800 milliards de dollars par an, mais un tiers est gaspillé à cause de l’inefficacité et de la corruption (OMS). Si cette richesse était répartie équitablement, au moins 20 millions de vies pourraient être sauvées chaque année. Sans franchir cette frontière, la longévité promise par les biotechnologies restera un privilège réservé aux élites et non le droit fondamental de vivre dignement partout sur la planète.

4. La frontière politique

La politique est la frontière où l’humanité bute sans cesse. On parle de démocratie universelle, mais en pratique, seuls 24 pays sont considérés comme des démocraties à part entière selon l’Indice de démocratie 2024. La majorité d’entre eux évoluent entre démocraties défaillantes, démocraties hybrides et dictatures pures et simples. Les 59 régimes autoritaires actuels englobent 37 % de la population mondiale – des milliards d’êtres humains qui ne choisissent pas leur destin.

Le pouvoir reste aux mains des élites économiques et militaires. Aujourd’hui, on compte plus de 400 000 lobbyistes enregistrés aux États-Unis et dans l’Union européenne, qui dépensent plus de 10 milliards de dollars par an pour influencer les décisions politiques.

Soixante-dix pour cent des campagnes électorales mondiales sont financées par de grandes entreprises, et le prix d’une présidence se mesure davantage en chèques qu’en votes. L’ONU, créée pour empêcher une nouvelle guerre mondiale, est devenue un parlement impuissant où cinq puissances disposant d’un droit de veto bloquent l’avenir de huit milliards de personnes.

Le contraste est saisissant. Alors que l’humanité dépensera 2 440 milliards de dollars en armement en 2023 (SIPRI), les parlements nationaux sont tiraillés entre scandales de corruption et coupes sociales. Ce montant pourrait financer dix fois les 330 milliards de dollars nécessaires à l’éradication de la faim dans le monde ou couvrir les 4 500 milliards de dollars annuels requis par l’Agence internationale de l’énergie pour enrayer la crise climatique d’ici 2030.

La frontière politique n’est ni une carte ni une constitution. C’est la décision de redéfinir le pouvoir à l’échelle planétaire. Aujourd’hui, 59 millions de personnes sont déplacées par les guerres et les persécutions, tandis que les dirigeants débattent de frontières artificielles. Le PIB mondial avoisine les 105 000 milliards de dollars, mais moins de 1 % est consacré à la coopération internationale. La politique actuelle gère la mort ; la frontière à venir doit la transformer en art de garantir la vie. Tant que nous n’aurons pas franchi ce seuil, nous resterons prisonniers du même théâtre de drapeaux, d’urnes et d’armées qui répète l’histoire de la cupidité.

5. La frontière environnementale

La planète est entrée dans l’Anthropocène, une ère où l’empreinte humaine est devenue une force géologique. La crise climatique n’est plus une menace future : les incendies ravagent les continents, les ouragans se multiplient, les sécheresses assèchent les rivières. La perte de biodiversité est l’autre face de la catastrophe : environ 150 espèces disparaissent chaque jour, selon l’ONU. Parallèlement, 43 millions de personnes ont été déplacées pour des raisons environnementales au cours de la dernière décennie, et ce chiffre pourrait atteindre 200 millions d’ici 2050 (HCR).

Les températures mondiales ont déjà augmenté de 1,48 °C par rapport aux niveaux préindustriels (NOAA 2024). Cela peut paraître insignifiant, mais chaque dixième de hausse déclenche des tempêtes, élève le niveau de la mer et menace les cultures. Les émissions mondiales de CO₂ atteindront 37,4 milliards de tonnes en 2023, un record qui contredit tous les discours sur la transition écologique.

La frontière environnementale exige de repenser notre relation à la terre. Il ne s’agit pas d’« atténuer les dommages », mais de changer de modèle civilisationnel. L’Agence internationale de l’énergie estime que 4 500 milliards de dollars d’investissements annuels dans les énergies propres sont nécessaires d’ici 2030 pour respecter les engagements climatiques.

Aujourd’hui, à peine la moitié de ce montant est investie. Parallèlement, les subventions aux combustibles fossiles ont dépassé 1 300 milliards de dollars en 2022, soit le double du montant alloué aux énergies renouvelables.

La justice climatique est au cœur de ce défi. Les pays du Sud génèrent moins de 15 % des émissions historiques, mais subissent plus de 80 % des catastrophes climatiques. Refonder signifie abandonner la logique du pillage et reconnaître qu’il ne s’agit pas de sauver la nature, mais de nous sauver nous-mêmes avec elle.

5a. La frontière écologique

Si la frontière environnementale mesure le climat et l’énergie, la frontière écologique mesure la vie elle-même. La planète se vide de son sang en silence. Chaque année, 10 millions d’hectares de forêt disparaissent (FAO), soit une superficie équivalente à celle de l’Islande. L’Amazonie, cœur vert de la Terre, a déjà perdu 17 % de sa couverture originelle ; si elle atteint 25 %, elle atteindra un point de non-retour et deviendra une savane.

L’eau douce, essentielle à la survie de toute civilisation, est gravement menacée. 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable (ONU-Eau). Plus de 1,9 milliard de personnes dépendent du recul rapide des glaciers. La fonte des glaces au Groenland et en Antarctique pourrait entraîner une élévation du niveau de la mer pouvant atteindre 2 mètres d’ici 2100, détruisant ainsi des villes côtières qui abritent actuellement plus de 600 millions de personnes.

La biodiversité s’effondre. 69 % des populations de vertébrés ont décliné depuis 1970 (Rapport Planète Vivante du WWF). Environ 150 espèces disparaissent chaque jour ; il s’agit de la plus grande crise de la vie depuis qu’une météorite a anéanti les dinosaures il y a 65 millions d’années.

La frontière écologique est aussi culturelle. Quatre-vingt pour cent de la biodiversité mondiale se concentre sur les territoires autochtones, protégés par des communautés qui ont résisté à des siècles de pillage. Elles offrent la vision la plus avancée de la durabilité : vivre avec la terre, et non contre elle.

Reconstruire cette frontière, c’est reconnaître que nous ne sommes pas propriétaires de la planète ; nous en sommes les hôtes. Si les rivières meurent, l’humanité meurt. Si les forêts se taisent, il n’y aura plus d’oxygène pour nos utopies. La frontière écologique n’est pas facultative : c’est la ligne rouge de l’existence.

6. La frontière de la paix

La guerre demeure l’échec le plus retentissant de l’humanité. Près de quatre millénaires se sont écoulés depuis les premières chroniques de conquêtes, et nous sommes restés les mêmes : villages rasés, villes incendiées, enfants réduits à l’état de chiffres. En 2024, on comptait 55 conflits armés actifs, selon le Programme de données sur les conflits d’Uppsala.

Ce ne sont pas de simples chiffres, ce sont des tragédies quotidiennes : Gaza, l’Ukraine, le Yémen, le Soudan, la Syrie, le Myanmar, le Sahel, le Congo, l’Afghanistan, la Libye, la Somalie, le Liban – chacun avec ses morts, ses déplacés, sa faim. Rien qu’en 2024, les violences politiques ont fait plus de 200 000 morts, et les personnes déplacées de force comptent désormais plus de 114 millions dans le monde.

Le paradoxe est brutal. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 440 milliards de dollars en 2023 (SIPRI), tandis que l’aide humanitaire internationale atteignait à peine 46 milliards de dollars (ONU). Autrement dit, pour chaque dollar dépensé pour sauver des vies, plus de 50 sont consacrés au perfectionnement de l’industrie de la mort. La paix ne sera jamais possible tant que la balance penchera en faveur des armes.

Le business de la guerre est évident. Les fabricants d’armes multiplient leurs profits : rien qu’en 2023, les 100 plus grandes entreprises du secteur ont réalisé un chiffre d’affaires de plus de 600 milliards de dollars. Chaque missile tiré en Ukraine ou à Gaza constitue un transfert direct de ressources publiques vers des entreprises privées. Le coût de la guerre n’est pas supporté par ceux qui décident ; il est payé par la population civile en vies humaines, en faim et en ruines. La reconstruction est aussi un business : entrepreneurs, banques et fonds d’investissement se partagent des contrats de plusieurs millions de dollars sur les décombres.

L’ombre du nucléaire est toujours là, menaçant d’anéantir l’humanité en quelques secondes. On compte 12 100 ogives nucléaires actives sur la planète, dont 90 % sont aux mains des États-Unis et de la Russie. Une seule détonation suffirait à condamner la planète à un hiver nucléaire. Et pourtant, des milliards sont dépensés chaque année pour moderniser des arsenaux qui ne devraient jamais être utilisés.

Ceux qui paient la guerre sont toujours les populations. Ceux qui paient sont les enfants déplacés qui ne retourneront jamais à l’école, les mères qui enterrent leurs enfants, les personnes âgées qui fuient sans destination. Ceux qui paient aussi sont les contribuables qui financent les armées et les armes par leurs impôts. Ceux qui en profitent sont une minorité : les complexes militaires, les élites politiques qui consolident leur pouvoir, les États qui s’assurent des ressources stratégiques. Tant que cette équation ne changera pas, la paix restera la frontière la plus lointaine.

7. La frontière de l’anarchie

L’anarchie n’est pas le chaos ; c’est la possibilité d’un ordre sans maîtres. Depuis des siècles, le pouvoir nous a appris à le craindre, à le confondre avec la violence ou le désordre. Mais en pratique, un monde existe déjà, régi par des règles différentes : coopération, autogestion, entraide.

Selon l’Alliance coopérative internationale, on compte aujourd’hui plus de 3 millions de coopératives dans le monde, représentant 1,2 milliard de personnes. Leur poids économique équivaut à près de 10 % du PIB mondial. Loin d’être une curiosité marginale, elles démontrent qu’il est possible d’organiser la production et la distribution sans dépendre des banques d’investissement ou des sociétés extractives.

Lors de la crise financière de 2008, le taux de faillite des coopératives de crédit était 70 % inférieur à celui des banques privées, ce qui démontre que l’autogestion est plus stable que le capital spéculatif.

Au Rojava, dans le nord de la Syrie, 4 millions de personnes vivent sous un système communautaire. Plus de 4 000 coopératives gèrent l’agriculture, le commerce et les services en pleine guerre, les conseils de quartier et les assemblées de femmes constituant le fondement de la vie politique. C’est la démocratie directe, pratiquée au quotidien sous la menace turque et l’indifférence de l’Occident.

Au Chiapas, les zapatistes maintiennent depuis des décennies un territoire de 300 000 habitants organisé en caracoles et en conseils de bon gouvernement. Ici, ni banques internationales ni partis politiques ne dictent les règles. Il existe des écoles autonomes, des dispensaires et des systèmes judiciaires locaux. C’est une frontière vivante qui démontre que l’autogestion peut soutenir des territoires entiers.

Le contraste est saisissant. Les dix plus grandes entreprises mondiales représentent un chiffre d’affaires équivalent à 25% du PIB mondial, mais, dans le même temps, on compte plus de 900 000 entreprises sociales qui emploient 14 millions de personnes et mobilisent plus de 150 milliards de dollars US en microfinance communautaire. Tandis que le capital s’accumule au sommet, la résistance grandit à la base.

La frontière de l’anarchie ne propose pas un vide ; elle propose une autre façon de vivre : un ordre bâti par le peuple, et non sur lui. Là où l’État échoue et où les entreprises pillent, les communautés préparent déjà l’avenir.

8. La frontière spirituelle

Le pouvoir économique des institutions religieuses est considérable. Le Vatican gère un budget annuel de 803 millions de dollars (2022), mais l’Église catholique mondiale gère des biens et des actifs évalués à des centaines de milliards de dollars. En Amérique latine, les églises évangéliques mobilisent plus de 30 milliards de dollars par an en dîmes, en projets éducatifs et en médias. Aux États-Unis, les méga-églises collectent individuellement jusqu’à 70 millions de dollars par an, et certaines rassemblent 50 000 personnes par semaine, soit plus qu’un stade de football.

Parallèlement, le nombre de ceux qui quittent l’Église s’accroît. Les personnes dites « sans appartenance » comptent aujourd’hui 1,2 milliard de personnes, soit près de 16 % de l’humanité. Dans des pays comme la Suède, la République tchèque et l’Estonie, plus de 60 % de la population se déclare sans religion. Le phénomène s’amplifie également en Amérique latine : au Chili, la proportion de personnes sans appartenance religieuse est passée de 12 % en 2002 à plus de 30 % en 2023.

La frontière spirituelle ne se situe pas entre croyants et non-croyants, mais entre les religions transformées en entreprises et les spiritualités comprises comme une éthique de vie. En Afrique, le concept d’Ubuntu guide des millions de personnes dans l’idée que « je suis parce que nous sommes ». En Amérique latine, le Buen Vivir andin inspire les politiques publiques en Bolivie et en Équateur. En Palestine, le Sumud soutient les communautés sous occupation depuis plus de 70 ans.

Le risque est évident, et lorsque les religions deviennent des machines de pouvoir, elles peuvent financer des guerres. L’Arabie saoudite a dépensé plus de 4 milliards de dollars pour exporter son idéologie wahhabite ces dernières décennies, alimentant ainsi les conflits (The Guardian, Council on Foreign Relations et Foreign Affairs). L’opportunité est également évidente : des mouvements interconfessionnels pour la paix, comme celui d’Assise en 1986, ont réussi à rassembler les dirigeants de plus de 50 confessions dans un appel commun à la non-violence.

La prochaine frontière spirituelle exige de laisser derrière soi le dieu de l’argent et de revenir à une éthique commune. Aujourd’hui, les inégalités s’expriment également dans le domaine spirituel : tandis que certains chefs religieux amassent des fortunes personnelles de plus de 50 millions de dollars, des millions de fidèles vivent dans l’extrême pauvreté. Reconstruire cette frontière spirituelle signifie placer le respect de la vie, la solidarité et la justice au cœur de nos préoccupations, car sans une âme collective qui nous unit, il n’y aura pas d’avenir possible.

9. La frontière des utopies

Les utopies étaient autrefois ridiculisées, considérées comme des rêves impossibles, mais elles s’invitent aujourd’hui dans les budgets des gouvernements et des entreprises. L’humanité investit déjà 40 milliards de dollars dans les thérapies anti-âge (Longevity Industry Reports 2024), un marché qui pourrait dépasser les 600 milliards de dollars d’ici 2030. La Silicon Valley mise sur une espérance de vie supérieure à 150 ans, et les expériences sur l’édition génétique, les cellules souches et la nanomédecine constituent le laboratoire où cette promesse est testée.

L’espérance de vie humaine la plus élevée jamais enregistrée reste celle de Jeanne Calment, avec 122 ans. Aujourd’hui, l’espérance de vie moyenne mondiale dépasse à peine 73 ans, mais dans des pays comme le Japon, elle atteint 84 ans, tandis que dans les pays africains ravagés par la famine et la guerre, elle reste inférieure ou égale à 50 ans.

La frontière de la longévité pourrait devenir une nouvelle fracture : des élites qui vivent deux siècles et des populations entières condamnées à mourir avant 60 ans.

Les villes utopiques progressent également. Plus de 250 projets de villes intelligentes sont en cours de construction dans le monde. L’Arabie saoudite planifie Neom, dont le coût est estimé à 500 milliards de dollars, conçue comme une étendue futuriste dans le désert. La Chine développe plus de 30 éco-villes promettant zéro émission. L’Afrique teste sa propre vision avec Eko Atlantic au Nigeria, une ville conçue pour résister à la montée du niveau de la mer. Mais la question demeure : seront-elles des villes heureuses ou des laboratoires de contrôle social et de surveillance numérique ?

Les utopies ne sont pas seulement urbaines ou biologiques. Des milliers d’expériences de monnaies locales, de banques éthiques et de réseaux coopératifs émergent dans l’économie. Aujourd’hui, il existe plus de 7 000 systèmes monétaires alternatifs dans le monde, conçus pour échapper à la domination des banques centrales. Parallèlement, les Objectifs de développement durable des Nations Unies exigent un investissement annuel de 5 000 à 7 000 milliards de dollars d’ici 2030, mais le déficit de financement dépasse déjà 2 500 milliards de dollars par an.

La frontière des utopies n’est pas un rêve éthéré ; c’est l’urgence d’imaginer autre chose. Vivre 200 ans, habiter des villes sans faim ni pollution, créer des économies sans usure. Tout cela est débattu aujourd’hui dans les laboratoires, les ministères et les mouvements sociaux. L’utopie n’est plus de la littérature : c’est le projet politique le plus urgent du XXIe siècle.

10. La frontière mentale

L’esprit humain est le territoire le plus vaste et le plus inconnu. Nous avons atteint Mars avec des sondes et les fonds marins avec des sous-marins, et pourtant nous restons prisonniers de la haine, de la cupidité et de la peur. La prochaine grande révolution ne sera ni technologique ni politique, elle sera mentale.

Aujourd’hui, négliger son esprit a un coût dévastateur. La dépression et l’anxiété touchent plus de 970 millions de personnes dans le monde (OMS 2023). L’impact économique des troubles mentaux est estimé à 1 000 milliards de dollars par an en perte de productivité. Pourtant, les pays consacrent en moyenne moins de 2 % de leur budget de santé à la santé mentale. La contradiction est flagrante : nous investissons dans des armes pour nous détruire, mais pas pour apaiser nos consciences.

L’esprit colonisé est toujours vivant. Les algorithmes des réseaux sociaux captent l’attention de 4,8 milliards d’utilisateurs actifs et façonnent les perceptions collectives. Chaque personne passe en moyenne sept heures par jour devant un écran (We Are Social 2024). Ce n’est pas un hasard : l’industrie numérique pèse plus de 5 500 milliards de dollars et son activité principale consiste à manipuler les désirs, à diviser les sociétés et à exploiter l’attention comme une marchandise.

Mais l’esprit peut aussi être un terrain d’émancipation. Des expériences d’éducation communautaire ont montré qu’avec seulement trois à cinq années de scolarité de qualité, les taux de violence chez les jeunes peuvent chuter jusqu’à 40 % dans les communautés vulnérables (UNESCO).

Les programmes de méditation et de santé mentale dans les écoles ont réduit les symptômes d’anxiété chez 60 % des élèves dans des pays comme l’Inde et le Canada.

La frontière mentale est la plus difficile à franchir, car aucune machine ne peut la franchir à notre place. C’est l’espace qui détermine si l’humanité se libère de la haine ou s’enferme dans de nouvelles cages numériques. Sans révolution des consciences, aucune autre frontière (technologique, sociale, sanitaire ou politique) n’aura de sens. L’avenir commence dans l’esprit de chacun, et cet esprit est aujourd’hui à saisir.

11. Des chiffres
  • Investissement mondial dans l’intelligence artificielle : 190 milliards de dollars (2024)
  • Coopératives dans le monde : 3 millions, avec 1,2 milliard de membres
  • Les 1 % les plus riches contrôlent 45 % de la richesse mondiale (Oxfam 2024)
  • Décès par cancer par an : 10 millions (OMS)
  • Diabète : 537 millions d’adultes (FID)
  • Démocraties complètes : seulement 24 pays sur la planète
  • Émissions mondiales de CO₂ : 37,4 milliards de tonnes (2023)
  • Déplacés pour des raisons environnementales : 43 millions au cours de la dernière décennie
  • Déforestation : 10 millions d’hectares de forêt perdus chaque année.
  • Eau potable : 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à une eau potable (ONU-Eau)
  • Dépenses militaires mondiales : 2,44 billions de dollars (2023)
  • Aide humanitaire : seulement 46 milliards de dollars
  • Armes nucléaires : 12 100 ogives, dont 90 % aux mains des États-Unis et de la Russie
  • Espérance de vie maximale : 122 ans (record humain)
  • Investissement dans la longévité : 40 milliards de dollars en thérapies
  • Projets de villes intelligentes : plus de 250 en construction
  • Population religieuse : 6,7 milliards de personnes (84 % de l’humanité)
  • Sans affiliation religieuse : 1,2 milliard de personnes
  • Impact économique de la dépression : 1 000 milliards de dollars par an
  • Temps passé devant un écran : en moyenne 7 heures par jour et par personne
La prochaine frontière ne se mesure pas en kilomètres ou en satellites, ni en murs ou en armées.

Elle se mesure à la décision de l’humanité d’abandonner la cupidité comme moteur et la guerre comme destinée. Nous avons franchi toutes les frontières matérielles : le feu, l’atome, l’espace. Il nous reste la plus difficile à franchir, celle qui est invisible sur les cartes : la frontière mentale et éthique.

Soit nous continuons à répéter l’histoire d’il y a 3 900 ans, avec des peuples dévastés et des richesses pillées, soit nous osons reconstruire la planète sur la base de la justice et de la coopération.

Nous disposons des ressources, de la science et des chiffres pour le prouver. Ce qui manque, c’est la volonté politique, la solidarité mondiale et le courage de briser la logique du pouvoir qui a gouverné jusqu’à présent.

L’avenir ne sera pas un cadeau, ce sera une conquête. La prochaine frontière ne sera pas la conquête de Mars, mais celle de la dignité sur Terre.

C’est la seule épopée qui mérite notre temps….

Références :
  • Oxfam (2024). Rapport sur les inégalités.
  • Banque mondiale (2023–2024). Indicateurs du développement dans le monde.
  • OMS (2023). Estimations de la santé mondiale.
  • Fédération internationale du diabète (2023). Atlas du diabète.
  • SIPRI (2024). Base de données sur les dépenses militaires.
  • NOAA (2024). Rapport sur l’état du climat.
  • FAO (2023). Évaluation des ressources forestières mondiales.
  • ONU Eau (2023). Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau.
  • Pew Research Center (2023). Religion et vie publique.
  • Alliance coopérative internationale (2024). Rapport mondial sur les coopératives.
  • Rapports sectoriels sur la longévité (2024). Analyse du marché mondial de la longévité.
  • WWF (2022). Rapport Planète Vivante.
  • Programme de données sur les conflits d’Uppsala (2024). Base de données sur les conflits armés.
  • Nous sommes sociaux (2024). Rapport mondial sur le numérique.
  • HCR (2024). Tendances mondiales des déplacements forcés.


Le « billet oui/non »

photo: hosnysalah

Modeste contribution à la psychologie sociale ou pourquoi ce sont toujours les mêmes qui gagnent à la fin

Thomas Gunzig

Reprise d’un texte paru le 25 sept 2025 sur FaceBook

Il y a donc eu ce billet « oui/non » sur Gaza, Israël et la Palestine (1, 2) et, comme je m’y attendais, il y a eu des réactions.

Ça a été un moment plus intéressant qu’éprouvant pour lequel j’ai eu envie de prendre un peu de temps afin de l’analyser et peut être de le comprendre. J’ai écrit ces quelques réflexions, c’est long, ce sera donc assez peu lu ou partagé, mais cela n’a pas d’importance, il s’agissait pour moi d’éclaircir mes propres idées en les mettant par écrit.

Avant tout, il faut préciser une chose, je ne tiens pas particulièrement à ces billets que je fais une fois par semaine. Ce n’est pas mon vrai métier et je n’en dépends heureusement pas pour vivre (un billet équivaut à un plein d’essence dans une petite Aygo, modèle 2001, réservoir de 30 litres). Pourquoi y mettre autant d’énergie, alors ? Aucune idée. Peut-être parce que j’aime la petite émotion naissant du direct, peut-être parce qu’au fond, j’aime le lien que cela crée avec les auditeurs. Ce sont des choses toutes simples de cet ordre.

Revenons au billet « oui/non » auquel, aujourd’hui, je ne changerais pas une ligne. Il suscita beaucoup beaucoup de réactions positives, parfois en public, parfois en privé, parfois venant de personnalités que j’aime, parfois venant de personnalités totalement inattendues.

Et puis aussi, il y eut beaucoup beaucoup de réactions négatives, toujours en public, celles-là.

Ce n’est pas spécialement traumatisant, en réalité, dès qu’on prend la parole dans un espace médiatique, c’est ce qui se passe aujourd’hui. Cela se passe comme ça quand vous parlez de la culture des radis et, forcément, cela se passe comme ça lorsqu’il s’agit d’un sujet aussi sensible que celui du Proche-Orient.

Est-ce que c’est agréable ? Non.

Est-ce que c’est attendu ? Oui.

Est-ce que c’est souhaitable ? Je ne sais pas.

Il est une chose sur laquelle tout le monde sera d’accord, le monde va plutôt mal. La démocratie qui a toujours été en crise semble vivre ses dernières heures, l’Europe affaiblie est coincée entre des États-Unis en marche vers une autocratie réactionnaire et une Russie qui se rêve impériale. À l’intérieur de leurs frontières, les pays sont secoués par des pulsions xénophobes et illibérales que rien ne semble pouvoir arrêter. Le fond de ma pensée c’est que c’est fichu. Le climat ne sera jamais sauvé, les inégalités vont se creuser jusqu’à l’absurde et, au Moyen-Orient, Israël exterminera ou chassera les Gazaouis. À terme, il occupera l’entièreté de la Cisjordanie, le business plan de la « riviera » est déjà conclu. C’est comme ça que ça va se passer. On aura beau manifester, lancer des cailloux, casser des trucs, hurler, mettre des autocollants sur sa voiture, suspendre des drapeaux à ses fenêtres, ça ne servira à rien. Tout est perdu.

Tout est perdu d’abord parce « les autres » sont très forts. Ils ont l’argent, ils ont le pouvoir, ils ont les armes, ils ont les outils numériques et les algorithmes qui vont avec. Mais si tout est perdu, c’est surtout parce que ceux et celles qui voudraient la révolution sont désespérément incapables de s’organiser, d’unir leurs forces et de parvenir à identifier où se trouve la vraie menace.

Il y a ce mystère : pourquoi toutes les révolutions (ou presque) ont-elles échoué ? Pourquoi ont-elles été interrompues par la répression ou bien se sont-elles transformées, après un bain de sang, en un nouveau système aussi injuste que celui qu’elles voulaient remplacer ?

Je regarde vers le passé : la Révolution française a dégénéré en Terreur. Les divisions internes entre factions ont mené à des purges, on s’accusait mutuellement « d’impureté idéologique ». Qui devait-on considérer comme un vrai révolutionnaire ? On ne savait plus trop. Et voilà que, au lieu de se concentrer sur la défense externe et les réformes, on se déchire sur des questions de loyauté idéologique. L’historien Hippolyte Taine (qualifiez-le de réac si vous voulez, ce serait un peu con, c’était au XIXe) a eu une phrase que j’aime bien (je la sors de son contexte comme un vrai salaud, mais elle résonne jusqu’à aujourd’hui) : «Rien de plus dangereux qu’une idée générale dans des cerveaux étroits et vides : comme ils sont vides, elle n’y rencontre aucun savoir qui lui fasse obstacle ; comme ils sont étroits, elle ne tarde pas à les occuper tout entiers. »

Pendant la guerre d’Espagne, au lieu de s’unir contre Franco, voilà que les forces républicaines se déchirent entre socialistes, communistes, anarchistes et les marxistes anti-staliniens (il faut lire « Pour qui sonne le glas » de Hemingway, il y fait un joli portrait d’un chef communiste doctrinaire, Aragon ne le lui a jamais pardonné, on ne touche pas au communisme). Qui est un vrai révolutionnaire ? Le stalinien ? Le trotskyste ? L’anarchiste ? Là encore, des purges internes ont affaibli l’unité et conduit à la défaite.

En mai 68, l’histoire se répète encore. Les tentatives de révolution ne débouchent sur rien. Tout le monde rejette le capitalisme (et le gaullisme), mais voilà que le mouvement s’éparpille dans d’interminables affrontements internes et entre les étudiants d’un côté, les syndicats de l’autre (qui les trouvaient « petit bourgeois »).

Cette « spirale de pureté » est la malédiction des mouvements révolutionnaires ou des milieux militants. Il s’agit de cette escalade bizarre, ridicule et stérile dans laquelle les membres du mouvement rivalisent entre eux pour démontrer une adhésion de plus en plus extrême à leur idéologie.

Si, en chimie, il existe une définition claire de la pureté, en matière politique non, il n’y a pas de limite supérieure. De cette manière, la surenchère morale peut être infinie. Il y a alors une espèce de compétition pour savoir qui montera le plus haut sur la haute échelle de l’orthodoxie, une dynamique grotesque dans laquelle les opinions les plus radicales sont récompensées, admirées, suivies (plus de partages, plus de like, plus « d’engagement », comme dit le langage des réseaux sociaux) tandis que les nuances et les débats sont écartés dans une grande fiesta sanguinaire de frénésie morale.

C’est l’escalade idéologique, la quête de la conformité absolue.

Le scénario est alors classique, celui des purges internes, celui où l’on s’éloigne progressivement des buts originaux. La réalité n’a plus d’importance, seul compte un idéal de pureté fantasmé au nom duquel tout est permis.

C’est le moment de l’orthodoxie et pour la Révolution, c’est la fin. C’est le moment où elle ne s’intéressera à plus rien d’autre qu’elle-même.

L’orthodoxie se détourne de la complexité et donc de l’humain. Elle ne tolère que ce qui lui ressemble radicalement.

L’orthodoxie est parfaitement sûre de son fait. Et c’est bien ce qui la rend dangereuse. C’est toujours l’orthodoxie qui tue et elle peut le faire parce qu’elle estime qu’elle en a le droit, qu’en tuant, elle œuvre pour le bien. Le sniper israélien tuant un civil palestinien pense faire quelque chose de bien, le militant du Hamas égorgeant un israélien pense faire le bien, un militaire argentin jetant un homme à la mer depuis un hélicoptère, un officier nazi gazant des juifs, le hutu passant un tutsi à la machette… Tous pensent très sincèrement œuvrer pour le bien. Jamais un esprit rempli de doute, cherchant à comprendre, demandant qu’on lui explique une deuxième fois, n’a tué qui que ce soit.

Si l’orthodoxie déteste tout ce qui est différent d’elle, ce qu’elle hait le plus au monde, c’est bien la réflexion. Et le drame, évidemment c’est que la réflexion sera toujours perdante. La réflexion c’est un livre à lire, l’orthodoxie c’est un slogan. La réflexion demande du temps, de la maturation exige de remettre en cause ses certitudes, l’orthodoxie est immédiate, sexy, simple, énergique. Elle est instantanément valorisée. On like plus volontiers la formule que le développement. Enfin, comme l’orthodoxie voit dans la réflexion son ennemie, elle va tenter de la disqualifier en l’accusant de « faire le jeu » de l’ennemi, voire d’être son complice. Les techniques de disqualification sont toujours plus ou moins les mêmes : on interrompt, on ridiculise, on insulte, on déforme, on sous-entend, et, bien entendu, on menace.

Les réactions négatives à mon billet ont toutes rassemblé ces caractéristiques. Il y eut bien entendu, derrière les émoji nausée ou vomi, le geste classique du virtue signaling, cet acte consistant à afficher en public ses valeurs morales (ou supposées telles) afin d’améliorer son image sociale sans qu’il y ait forcément, derrière l’émoji, de convictions profondes. Il y a eu la dévalorisation par le mépris en soulignant mon « inculture », il y eut l’accusation d’être un « collabo » parce que mon texte serait d’une « neutralité qui ferait le jeu» (la citation Desmond Tutu revint pas mal de fois comme un mantra). Il y eut des critiques plus floues, en creux, de personnes déclarant s’être senties « mal à l’aise » non par ce que je disais, mais par ce que je ne disais pas, ce qui, selon elles, constituait un parti pris condamnable. Il y eut des réactions plus modernes en mode « instagrammeur » avec du décorticage face caméra expliquant pourquoi tel mot, tel terme, telle question n’était pas à sa place et pourquoi, dès lors, ce billet était mauvais. Dans un total abandon de la pensée, certains allèrent jusqu’à faire analyser le texte par ChatGPT pour faire démontrer par l’IA qu’il était « dangereux ». Très symptomatique aussi de cette tendance dans laquelle l’opinion précède la réflexion, il y eut cette personne qui vint me dire que la neutralité qu’elle avait cru percevoir dans le billet était scandaleuse tout en déclarant, avec fierté, qu’elle ne l’écouterait pas parce que ce « qu’on lui en avait dit lui suffisait ». Il y eut aussi du recadrage idéologique en bonne et due forme avec un texte à charge lu, keffieh sur les épaules sur fond de musique dramatique. Souvent aussi, on utilisa (sans le savoir) le stratagème 32 de l’art d’avoir toujours raison de Schopenhauer : « le principe de l’association dégradante », faisant de moi un salaud parce que je parlais de complexité alors que des « enfants meurent sous les bombes » (j’ai mit des guillemets parce que c’est de cette manière que ce fut formulé). Bien entendu, il y eu toutes sortes d’insultes (« pourriture sioniste ») et de menaces, parfois floues (« on ne t’oubliera pas ») parfois rigolotes (« t’es bon pour la CPI »). Il y eut aussi la condamnation par raccourcis : ce billet est mauvais parce que «Gunzig travaille pour une radio de collabo (la RTBF) » ou parce que « il a signé une carte blanche avec untel » (nom d’une personnalité ayant tenu des propos franchement révisionnistes sur Gaza). Un message affirma qu’il y avait « conflit d’intérêts » parce que « Gunzig est Israélien » (je n’ai osé y voir une distorsion de la perception déduisant de la judéité de mon père belge mon hypothétique nationalité israélienne). On utilisa aussi, en guise de disqualification, le terme « bourgeois » dont on sait qu’il ne signifie pas grand-chose et qu’il est, de ce fait, bien utile pour se débarrasser de quelqu’un (durant la grande terreur de la dékoulakisation, vous étiez un bourgeois bon pour la Sibérie si vous possédiez une chèvre). Il y eut, enfin, l’utilisation du terme « problématique » que l’on retrouve souvent dans d’autres débats. Un terme assez crapuleux dans la manière qu’il a d’être à la fois vague (il suggère) et définitif (il condamne).

Il est un point intéressant, c’est que, sur l’essentiel, j’étais et je suis toujours d’accord avec tous ceux dont émanaient ces commentaires : Israël commet des crimes de guerre, il y a un génocide en cours, il faut des sanctions contre Israël, il faut un état palestinien. Affirmer cela, lorsqu’on connait l’importance de ces questions et des réponses qu’on peut leur apporter, ne ressemble pas vraiment à de la neutralité. Mais si, sur l’essentiel et le plus important, nous étions d’accord, c’est donc le reste qui me valut la shitstorm. Dans mon texte, certaines réponses, l’absence de certaines questions, la manière de présenter tel ou tel point ont déplu à une partie du monde militant qui s’est déchainé dans ce qui ressemblait à une ivresse messianique, avec la rage des gardiens du temple à l’égard de quelqu’un qui serait rentré chez eux sans s’essuyer les pieds.

Cela m’a rappelé une soirée passée, il y a quelques années, à l’invitation d’une association belgo-palestinienne (j’ai oublié son nom, mea-culpa). J’étais parti en Cisjordanie en compagnie d’un écrivain et d’un cinéaste, il s’agissait de nous faire rencontrer des écrivains, des artistes et des intellectuels palestiniens. Au terme de ce voyage, j’avais écrit un texte que j’avais lu à l’occasion de cette soirée, un texte joyeux dans lequel je parlais de la beauté du pays, des fêtes que nous y avions faites, de ce que nous avions bu et mangé en compagnie de ceux que nous avions rencontrés. Dans l’assistance, composée de militants belges, ce fut la stupéfaction et la colère. Mon texte ne parlait pas assez de la souffrance, de la violence de l’occupation ou de la menace des colonies. En fin de soirée, Leïla Shahid qui était présente, était venue vers moi et m’avait dit « c’est de ça qu’il faut parler, de cette joie qui existe là-bas ». Bien entendu, c’était une autre époque. Le désespoir y était moins absolu, la violence n’avait pas encore atteint le niveau d’apocalypse que nous connaissons aujourd’hui, mais cet exemple illustre à merveille la raideur idéologique dont peuvent faire preuve ceux qui s’emparent d’une cause dont ils estiment être les uniques propriétaires.

Et pendant que tous ceux qui voudraient que les bombes cessent de tomber se chamaillent, s’épuisent sur des éléments de langage, sur des divergences de vues, sur la manière de qualifier les choses, sur l’importance de tel ou tel repère historique, hé bien… les bombes ne cessent de tomber et ceux qui les lancent doivent être ravis du spectacle que nous leur donnons. Quand le génocide a-t-il commencé ? Est-ce un état colonial ? Comment le définir exactement ? À combien de pourcent Israël est-il responsable ? Et la formule « from the river to the sea », bien ou mal ? Et les artistes israéliens, boycott ou non ? Voilà de quoi nous discutons pendant qu’avec détermination, avec régularité, Trump, Poutine, Netanyahou qui n’en ont absolument rien à faire de ces cheveux coupés en quatre, règlent le problème à leur façon.

Parce qu’en face de la dynamique progressiste, il y a la dynamique réactionnaire. Et cette dynamique-là est dotée d’un tube digestif beaucoup plus solide que celui de la gauche (au sens large). Cette dynamique-là est capable d’agréger dans son ventre à peu près n’importe quoi, du raciste de base à l’incel, du catho tradi au néo nazi, de l’antivax au pro-russe, du juif millénariste à l’islamophobe, du climatosceptique au chef d’entreprise qui se dit que ce sera bon pour ses affaires.

Il y a cet exemple que j’aime beaucoup et il me servira de conclusion, celui de la rupture entre Antonin Artaud et André Breton. André Breton était pointilleux et doctrinaire. Il voulait avancer dans son projet de « révolution surréaliste ». Antonin Artaud avait quitté l’affaire sachant que, si l’humain ne commençait pas par faire sa révolution intérieure, il n’y aurait pas de révolution du tout.

La Révolution surréaliste n’eut jamais lieu.

Et de son côté Artaud est mort seul et fou.

Signe probable qu’il avait raison.



L’Acétamipride ? Non merci !

Reprise d’un post LinkedIn d’Hélène Grosbois – titre obsant

Une grande partie des pesticides de synthèse sont des perturbateurs endocriniens

Hélène Grosbois

Une grande partie des pesticides de synthèse sont des perturbateurs endocriniens. Ils en représentent l’immense majorité de notre exposition puisque l’on mange trois fois par jours, tous les jours de sa vie et même déjà au cours de la vie intra utérine pendant laquelle ils sont particulièrement toxiques.

En effet, les premiers mois de vie intra-utérine sont cruciaux et déterminent de façon majeure la santé future, car c’est à ce moment que tout se met en place, notamment sous l’action de la thyroïde qui a un rôle essentiel de « coordination » de la croissance, des cellules, du métabolisme, de système nerveux, de l’ensemble du système endocrinien et immunitaire.

Les pesticides dits halogénés, c’est à dire avec du chlore, du fluor ou du brome, n’ont pas d’effet de seuil et sont toxiques dès la première exposition, à des doses infinitésimales, en plus d’être eux-mêmes ou leurs métabolites très persistants.

Ils ont une structure chimique extrêmement proche des hormones thyroïdiennes dont ils prennent immédiatement la place dans le cerveau.

Ce qui signifie que la phrase de Paracelse: « c’est la dose qui fait le poison » est totalement obsolète dans le cadre de la très grande majorité des pesticides de synthèse. On dit donc qu’ils ont des effets NON-MONOTONIQUES. Cela signifie que leurs effets sont imprévisibles et qu’ils peuvent être plus toxiques à faible doses qu’a forte dose.

En conséquence, toute la régulation qui porte sur des doses qui serait « admissibles » n’a absolument aucun sens alors que les effets non-monotoniques des pesticides ont été démontrés il y a bien longtemps.

Comment fonctionne l’acétamipride ?

L’acétamipride est un pesticide organochloré qui dégrade le système nerveux par l’inhibition de l’activité de l’acétylcholinestérase, un neurotransmetteur responsable de la dégradation de l’acétylcholine (ACh), ce qui cause l’accumulation de l’ACh au niveau synaptique, avec une hyperstimulation du système cholinergique.

Qu’est-ce que ça veut dire?

Qu’il s’agit d’un neurotoxique aux conséquences nombreuses quand on sait l’importance des neurotransmetteurs (en même temps il a été inventé pour tuer des animaux) :

  • SLUDGE/BBB : acronyme qui englobe des pathologies autours la salivation, larmoiement, urination, diarrhée, douleurs gastro-intestinales, vomissements, la bronchorrhée, bronchospasme, hypotension et bradycardie,
  • des maladies neurodégénératives : telles que la maladie d’Alzheimer et la maladie de Parkinson,
  • des handicaps intellectuels ou trouble du développement intellectuel,
  • des troubles de l’attention (AH, TDAH) : déficit de l’attention, impulsivité, hyperactivité,
  • des troubles de la communication : du langage, de la fondation, sociale, de la fluidité verbale,
  • des troubles du spectre de l’autisme (TSA),
  • des troubles de l’ apprentissage : dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, dysphasie, dyspraxie.

Pour les abeilles, quant il ne les tue pas directement, il les désoriente les empêchant de retrouver leur ruche.