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Des éléphants sur la table

Paul Blume

«L’éléphant est sur la table» se dit d’un sujet évident, important, voir incontournable, pour lequel les protagonistes développent des stratégies d’évitement. (*)


Malgré une période délétère qui a vu un Président fou tenter de bloquer l’application des accords de Paris sur le climat (2015 – lien), la thématique semble enfin être devenue une priorité mondiale.

Bien évidemment, des lobbies tentent d’inverser cette tendance. Mais l’heure est bien aux débats de politiques ambitieuses, tant au niveau international qu’européen.

Plans, lois, législations, accords, rencontres, conférences, … donnent une impression de compétition vertueuse.
Et voici nos pachydermes qui s’invitent. Trônant silencieusement sur les tables.

L’éléphant de Gaz.

Les gaz à effet de serre (GES) n’ont pas tous les mêmes caractéristiques. Certains disparaissent relativement rapidement. D’autres ont un impact plus important pour une quantité fortement moindre. Etc…

Et, pas de chance pour nous, les caractéristiques du dioxyde de carbone (CO2) sont telles que l’arrêt immédiat de leurs émissions n’impliquerait pas leur disparition à court ou moyen terme. La réponse du système n’est pas immédiate. L’inertie est telle que l’on parle de décennies entre émissions et impact sur le climat.

Ajoutons à cela que nous sommes déjà arrivés bien trop près du plafond de sa condensation au-dessus de nos têtes. Les scientifiques parlent d’une limite au-delà de laquelle le processus deviendra totalement incontrôlable.

Dit autrement, il ne s’agit pas d’avoir la meilleure des politiques acceptables, mais bien d’une obligation de résultat.

Nous ne jouons pas le chrono aux 100 mètres, mais la barre au saut à la perche.

Un effort un peu trop faible ? Échec total …

L’éléphant des Fossiles.

Le lien entre dioxyde de carbone et énergies fossiles implique que l’effort le plus important porte sur nos consommations de charbon, pétrole et gaz. Ce qui pose la question des alternatives et de la capacité de celles-ci à répondre à nos demandes en énergie.

Là aussi, le dossier semble en grande partie ignoré. Il n’y aura pas de substitution de sources d’énergie dans une proportion suffisante pour alimenter nos modes de vie actuels.

La démonstration est physique et non contestée.

Raison, peut-être, pour laquelle économistes et politiques l’ignorent ? S’abstiennent d’en parler et finissent par ne plus en tenir compte ? Quand ils la comprennent…

On continue donc à nous promettre à la fois une réduction drastique du recours aux fossiles et un accès abondant à l’énergie.

Incompétence ? Mensonge ? Évitement en tout cas.

L’éléphant découplage.

A chaque augmentation de point de croissance économique correspond une augmentation du recours aux énergies fossiles. Et ce malgré le recours à d’autres sources dites propres.

Si la corrélation n’est pas vérifiée à 100 % sur de courtes périodes, elle se révèle intransigeante sur le temps long.

La croissance des richesses, du bien-être reste intimement liée à l’accès aux énergies fossiles.

D’où la question du découplage. Comment et dans quelle mesure serions-nous capables de désolidariser la courbe de nos consommations d’énergies fossiles de la courbe de production de nos biens et services ?

Aujourd’hui, ce découplage est tellement réduit que personne ne prend le temps d’en expliquer l’importance. Encore un évitement.

Chaque applaudissement d’un point de croissance est un applaudissement à la consommation du fossile et par conséquent au réchauffement climatique.

Quand la croissance baisse, on n’applaudit plus. Souvenons-nous de l’année économique 2020 …

L’éléphant catastrophe.

Quand des scientifiques essaient de présenter les conséquences d’un réchauffement de plus de 2° ou 3°, la terminologie utilisée ne correspond rapidement plus à nos standards de confort.

Si l’importance de la thématique semble, enfin, prévaloir, l’appréciation de la réalité reste bien en-dessous des risques réels.

On parle de réductions drastiques des zones habitables, des terres cultivables, des zônes de pêche.

On parle de successions de plus en plus récurrentes de périodes extrêmement chaudes, voir mortelles.

On parle de successions d’inondations, de sécheresses, de catastrophes dites « naturelles ».

Et cela dans un avenir proche.

Le temps presse pour s’attaquer à la crise climatique, avertit l’ONU: « Nous sommes au bord du précipice ».(*)

Sur quelles tables ces éléphants ?

Ces éléphants, et d’autres évitements, trônent sur des tables diverses.

Celles des institutions internationales, des grands acteurs financiers, de l’Europe, des Etats-Unis, des pays riches et de leurs plans de croissance, leurs accords commerciaux internationaux, leurs investissements planétaires,…

Celle de la France de Macron dont le traitement des propositions de l’assemblée citoyenne attire les foudres des écologistes français.

Celle des écologistes belges qui prônent les centrales au gaz et la 5G.

Incompétence ? Ignorance ? Peur ? Politiques à court terme ?

Évitements, en tout cas.

Nous avons eu des campagnes d’information sur le Brexit et la Covid. Qu’en est-il du climat ?

George Marshall

05 mai 2021 – traduit (deepl version gratuite) de https://www.theguardian.com/commentisfree/2021/may/04/information-campaigns-brexit-covid-climate-crisis-cop26


A l’approche de la Cop26, les connaissances du public sur la crise sont superficielles, et peu comprennent l’ampleur de la menace.

Les gouvernements ont lamentablement échoué à informer ou à consulter leurs citoyens sur la crise climatique.

L’une des principales leçons de la pandémie de Covid-19 est que des politiques fortes nécessitent un engagement public fort : les gens devaient comprendre la nature du virus avant d’accepter des contraintes au niveau de leur vie ou de donner au gouvernement un mandat pour agir.

Pourtant, le monde est confronté à un autre problème majeur qui transforme déjà les économies, les infrastructures et les modes de vie : la crise climatique. Et dans ce cas, les gouvernements ont lamentablement échoué à informer ou à consulter leurs citoyens. Aucune des nations les plus polluantes présentes au sommet sur le climat organisé par Joe Biden la semaine dernière ne dispose d’une stratégie cohérente ou d’un budget national dédié à l’engagement public.

Les citoyens ignorent en grande partie que nous avons le « droit de savoir » en ce qui concerne la crise climatique : l’article 6 de la convention de Rio sur le climat (1992) engage les gouvernements à informer, éduquer et consulter leurs citoyens. Cet engagement contraignant a été repris, presque mot pour mot, dans l’accord de Paris de 2015.

À première vue, le manque d’engagement pourrait ne pas sembler être un problème. Après tout, des majorités importantes et croissantes à travers le monde se disent préoccupées et perçoivent la dégradation du climat comme une menace. Toutefois, cette prise de conscience est superficielle, et peu de gens comprennent la rapidité et l’ampleur de la menace. Les recherches effectuées par le gouvernement montrent qu’environ la moitié seulement des Britanniques acceptent que l’activité humaine soit la principale cause du dérèglement climatique. Et selon un rapport de 2019, seul un tiers des personnes comprend qu’il existe un consensus partagé par la grande majorité des scientifiques.

Cela représente de multiples défis pour les décideurs politiques. Comment peuvent-ils s’attendre à ce qu’une décarbonisation rapide soit acceptée par des citoyens qui ne comprennent pas pleinement les preuves qui sous-tendent ces politiques ? Comment peuvent-ils s’attendre à ce que les gens acceptent l’impératif de limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C alors que, selon un sondage britannique, la plupart des gens pensaient que cela ne deviendrait dangereux qu’à huit degrés ?

Et comment s’étonner que les gens s’opposent et résistent à des politiques pour lesquelles aucun mandat n’a jamais été demandé ou obtenu ? Comme nous l’avons constaté avec la Covid-19, lorsque les gens sont peu engagés, le déni et la méfiance peuvent se propager à travers les conversations dans la vie réelle et les médias sociaux. En 2014, la résistance à la tarification du carbone en Australie a fait tomber le gouvernement. Le président Macron a été contraint de retirer une taxe climatique sur les carburants après l’irruption des manifestations des « gilets jaunes » dans les rues françaises en 2018. En l’absence d’une compréhension nationale partagée de la crise climatique, ces politiques légères en matière de changement climatique – bien plus faibles que celles requises pour atteindre les nouveaux objectifs climatiques – sont facilement devenues une procuration pour le désenchantement social et la polarisation politique.

Ce qui est le plus préoccupant, c’est que les populations les plus vulnérables du monde sont encore extrêmement mal préparées à l’impact de la dégradation du climat. Deux années de recherches menées à travers l’Afrique du Nord par Climate Outreach, dont je suis l’un des directeurs fondateurs, ont révélé que la plupart des gens pouvaient parler avec éloquence des changements qu’ils avaient déjà subis – tels que les sécheresses et les températures record – mais qu’ils ne comprenaient pas, ou très peu, la vitesse ou la gravité des impacts futurs ou ce qu’ils étaient susceptibles de signifier pour leurs communautés. Le manque d’informations dans cette région est un multiplicateur de menaces, réduisant la capacité des gens à prendre des décisions en connaissance de cause ou à se préparer à l’avance à des événements météorologiques extrêmes.

Il est temps pour les gouvernements de lancer un dialogue durable et éclairé avec leurs citoyens.

Si le gouvernement britannique acceptait de relever ce défi – après tout, il est avide d’occasions de montrer son leadership en matière de climat – il devrait appliquer le même niveau d’investissement qu’il a régulièrement appliqué à d’autres questions prioritaires, comme les 8 millions de livres sterling qu’il a dépensés en 2004 pour envoyer à chaque foyer un dépliant de 22 pages sur les dangers du terrorisme, les 100 millions de livres sterling qu’il a budgétisés pour la campagne « Get Ready for Brexit » ou les 184 millions de livres sterling qu’il a dépensés tout au long de 2020 pour mobiliser les citoyens à propos de la Covid-19.

Cependant, cette expérience récente avec la Covid-19 nous rappelle également que de nombreuses personnes, en particulier dans les groupes les plus sceptiques, sont profondément méfiantes à l’égard des politiciens et des messages bien ficelés. Les gouvernements doivent résister à l’envie instinctive d’engloutir des budgets dans des campagnes éphémères de publicité, de soutien de célébrités et de slogans politiques. Une certaine publicité de fond est précieuse, mais nos recherches montrent que la communication sur la crise climatique nécessite également une approche plus durable : recruter des vrais communicateurs dignes de confiance, former des scientifiques pour qu’ils s’expriment avec habileté, adapter les messages aux valeurs des différents publics et atteindre les gens par le biais de leurs communautés, de leurs lieux de travail et de leurs réseaux confessionnels. Après tout, l’objectif est de construire une compréhension commune, et non de vendre un produit.

Whitehall ferait bien de regarder au nord de la frontière. Au cours des 13 dernières années, le gouvernement écossais a soutenu de manière discrète et permanente des organisations communautaires afin d’initier des conversations locales sur le climat avec un budget annuel modeste de 8,5 millions de livres. Nous savons ce qu’il faut faire, mais il faut le faire à plus grande échelle.

Enfin, le gouvernement doit accepter que la construction d’un mandat collectif exige qu’il touche tout le monde, en accordant une attention particulière à ceux qui sont sceptiques, marginalisés et désengagés. Il existe d’excellents modèles issus des campagnes de santé, de lutte contre la toxicomanie et d’alphabétisation qui fournissent des stratégies, des objectifs et des mesures de réussite clairs. À l’heure actuelle, l’engagement climatique n’a rien de tout cela.

À l’approche de la conférence sur le climat de la COP26, nous devons remettre en question la culture technocratique qui suppose que les objectifs en matière de carbone peuvent être atteints uniquement grâce à une ingénierie intelligente et à des feuilles de calcul. Nous entendons beaucoup parler de leadership, mais le leadership n’a pas de sens s’il n’y a pas d’adeptes, et l’ambition est un fantasme si elle n’est pas largement partagée et soutenue. L’engagement public n’est pas de la poudre aux yeux, c’est le fondement essentiel de toute politique.


George Marshall est le directeur fondateur de Climate Outreach et l’auteur de « Don’t Even Think About It : Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change ».

Les systèmes alimentaires responsables d’un « tiers » des émissions d’origine humaine

Ayesha Tandon (*)

12 mars 2021 – traduit (deepl version gratuite) de Food systems responsible for ‘one third’ of human-caused emissions

Selon de nouvelles recherches, « les systèmes alimentaires » étaient responsables de 34% de toutes les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine en 2015.

L’étude, publiée dans Nature Food, présente EDGAR-FOOD – la première base de données à décomposer les émissions de chaque étape de la chaîne alimentaire pour chaque année de 1990 à 2015. La base de données détaille également les émissions par secteur, par gaz à effet de serre et par pays. 

Selon l’étude, 71 % des émissions alimentaires en 2015 provenaient de l’agriculture et des « activités associées à l’utilisation des terres et au changement d’affectation des terres » (UTCAT), le reste provenant de la vente au détail, du transport, de la consommation, de la production de carburant, de la gestion des déchets, des processus industriels et des emballages.

L’étude révèle que le CO2 représente environ la moitié des émissions liées à l’alimentation, tandis que le méthane (CH4) en constitue 35 % – principalement issus de la production de bétail, de l’agriculture et du traitement des déchets.

Selon l’étude, les émissions du secteur de la vente au détail sont en hausse et ont été multipliées par 3 ou 4 en Europe et aux États-Unis entre 1990 et 2015.

Les auteurs constatent également que les « kilomètres alimentaires » contribuent moins aux émissions alimentaires que les emballages. Les auteurs ajoutent que 96 % des émissions liées au transport des aliments proviennent du transport local ou régional par route et par rail, plutôt que du transport international.

« Une excellente base de données »

Si nourrir la population mondiale de près de 8 milliards d’habitants est une tâche fondamentale, cet aspect a un coût élevé pour le climat. La production alimentaire utilise la moitié des terres habitables de la Terre et un rapport de 2019 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a estimé qu’entre 21 et 37 % des émissions mondiales proviennent des systèmes alimentaires. 

(L’année dernière, Carbon Brief a produit une série d’articles d’une semaine, discutant des impacts climatiques de la viande et des produits laitiers, soulignant comment l’évolution des régimes alimentaires devrait affecter le climat, et demandant comment nous pouvons changer nos habitudes alimentaires pour minimiser notre empreinte carbone).

La nouvelle étude présente EDGAR-FOOD – la première base de données couvrant chaque étape de la chaîne alimentaire pour tous les pays, fournissant des données pour chaque année entre 1990 et 2015. La base de données estime les émissions de CO2, de CH4, d’oxyde nitreux (N2O) et de gaz fluorés pour chaque étape du système alimentaire, ainsi que par pays.

Le Dr John Lynch, de l’Université d’Oxford, qui étudie l’impact de l’alimentation sur le climat et n’a pas participé à l’étude, explique à Carbon Brief qu’il « a souvent été difficile d’obtenir une couverture détaillée de l’ensemble du système alimentaire » et que ce nouveau document est une « excellente ressource ».

Le Dr Sonja Vermeulen, directrice des programmes du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), qui n’a pas non plus participé à l’étude, ajoute qu’il s’agit d’une « excellente base de données et d’un ensemble d’outils analytiques pour indiquer la voie à suivre pour l’alimentation ».

Mme Vermeulen rappelle qu’elle a publié « peut-être la première estimation des émissions totales des systèmes alimentaires » il y a une dizaine d’années, estimant que ces derniers étaient responsables d’un tiers des émissions. Il s’agit de la même estimation que celle de la nouvelle base de données, note-t-elle, mais elle ajoute que son chiffre était « basé sur des données et des calculs beaucoup plus grossiers » que la nouvelle évaluation et « il est formidable de voir que le chiffre est fondé sur des preuves et des détails beaucoup plus solides ».

Émissions alimentaires mondiales

L’étude révèle que la production alimentaire mondiale a augmenté de 40 % entre 1990 et 2015, et que les émissions annuelles du système alimentaire sont passées de 16 milliards de tonnes de CO2e (GtCO2e) à 18GtCO2e. 

Toutefois, elle ajoute que, sur une base individuelle, les émissions liées à l’alimentation par habitant ont diminué, passant d’une moyenne de 3 tonnes de CO2e en 1990 à 2,4tCO2e en 2015.

De plus, selon le document, la contribution des systèmes alimentaires au total des émissions d’origine humaine a en fait chuté de 44 % à 34 % pendant cette période. Cela est dû à l’augmentation globale des émissions provenant d’autres secteurs, précise le document. Selon M. Lynch, cette constatation souligne la nécessité de décarboniser : 

« En tant que fraction des émissions totales de gaz à effet de serre, les émissions alimentaires sont en fait en baisse, car nous augmentons les émissions encore plus rapidement dans d’autres secteurs – en grande partie en brûlant des combustibles fossiles pour obtenir plus d’énergie. Donc, même s’il est formidable que l’on s’intéresse de plus en plus aux impacts environnementaux du système alimentaire, cela souligne que la décarbonisation doit rester notre priorité climatique. »

En 2015, 27 % des émissions liées à l’alimentation provenaient des « pays industrialisés », indique le document, les 73 % restants provenant des « pays en développement » – au sein desquels les chercheurs incluent la Chine. Les six économies qui émettent le plus d’émissions liées au système alimentaire sont composées d’un mélange de pays « industrialisés » et « développés », selon le rapport :

Tableau indiquant les six économies dont les systèmes alimentaires produisent le plus d’émissions. Source : Crippa et al (2021).

L’étude note que la part des émissions d’un pays qui provient de son système alimentaire varie de 14 % à 92 %. Dans les pays industrialisés, environ 24 % des émissions totales des pays proviennent de leur système alimentaire – un chiffre qui est resté relativement stable entre 1990 et 2015, selon l’étude.

Toutefois, les chercheurs constatent que la part des émissions provenant de l’alimentation dans les pays en développement a diminué, passant d’environ 68 % en 1990 à 38 % en 2015. Cela est dû aux « très fortes augmentations des émissions non alimentaires », précisent les auteurs, ainsi qu’à une « réduction significative des émissions terrestres » – principalement grâce à une réduction de la déforestation.

L’étude ajoute que l’Asie est le principal contributeur aux émissions alimentaires mondiales lorsqu’elles sont mesurées par continent – produisant 35 % des émissions du système alimentaire mondial en 1990 et 49 % en 2015.

La carte ci-dessous montre les émissions du système alimentaire en proportion des émissions totales de chaque pays, pour 1990 (à gauche) et 2015 (à droite). Par exemple, le vert foncé indique les pays où les émissions liées à l’alimentation représentent plus de la moitié de leurs émissions totales.

légende carte : La part des émissions de gaz à effet de serre provenant des systèmes alimentaires en tant que fraction des émissions totales pour chaque pays en 1990 (à gauche) et en 2015 (à droite). Source : Crippa et al (2021).

Vermeulen était commissaire au sein de la commission EAT-Lancet sur les régimes alimentaires sains issus de systèmes alimentaires durables. Elle déclare à Carbon Brief qu’il est possible de bien manger et de prendre soin de la planète, mais que cela demandera des efforts :

« Il est théoriquement possible, même avec la croissance démographique, que chaque personne dans le monde ait une alimentation saine et culturellement appropriée sans transgresser les limites planétaires pour le carbone, la biodiversité, l’azote, le phosphore et l’eau. Mais cela demandera beaucoup d’efforts, tant sur le plan technique que politique.« 

La nouvelle étude souligne que nous avons besoin d’un « mélange de solutions techniques et politiques », ajoute-t-elle :

« Leur analyse renforce le fait qu’il n’y a pas de solution miracle unique – si nous nous concentrons uniquement sur une alimentation plus végétale, ou uniquement sur l’amélioration des pratiques agricoles, ou uniquement sur les secteurs de l’énergie et des transports, nous n’arriverons pas là où nous devons être – nous avons besoin des trois.« 

Les étapes de la production

Les auteurs répartissent également les émissions selon les différentes étapes du système alimentaire. Pour 2015, ils constatent que les premières étapes de la production alimentaire – celles qui amènent les denrées alimentaires à la « porte de la ferme », y compris la pêche, l’aquaculture, l’agriculture et les émissions liées aux intrants tels que les engrais – ont contribué à 39 % des émissions totales du système alimentaire.

L’UTCAT est le deuxième contributeur le plus important, avec un tiers des émissions totales du système alimentaire. Selon l’étude, cela est dû principalement aux pertes de carbone dues à la déforestation et à la dégradation des sols, notamment des tourbières.

Les auteurs notent que la plupart des émissions de l’UTCAT proviennent des pays en développement – en 2015, par exemple, l’agriculture et l’UTCAT représentaient 73 % des émissions alimentaires des pays en développement. Cependant, ils notent qu’entre 1990 et 2015, la part des émissions alimentaires provenant de la production agricole et de l’UTCAT a diminué de 13 % et de 26 % dans les pays en développement, respectivement.

Le transport, l’emballage, la vente au détail, la transformation, la consommation et l’élimination en fin de vie ont constitué les 29 % d’émissions restantes en 2015, indiquent les auteurs. Selon l’étude, cette valeur a augmenté depuis 1990 tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement.

La part mondiale des émissions alimentaires qui proviennent du secteur de l’énergie a augmenté de 31% sur la période 1990-2015, constate l’étude. Elle ajoute qu’en 2015, les secteurs « liés à l’énergie » – y compris l’industrie et les déchets – représentaient plus de la moitié des émissions alimentaires dans les pays industrialisés.

Les auteurs constatent également que les « kilomètres alimentaires » contribuent légèrement moins aux émissions alimentaires que les emballages. Les emballages ont contribué à environ 5,4 % des émissions alimentaires – principalement en raison de l’industrie des pâtes et papiers – tandis que le transport n’était responsable que de 4,8 %.

Comment les émissions alimentaires évoluent-elles ?

Les auteurs analysent également la contribution des différents gaz à effet de serre dans le système alimentaire. Par exemple, ils ont constaté que le CO2 représente environ la moitié des émissions du système alimentaire.

Le diagramme de Sankey ci-dessous montre la contribution des différentes activités et des différents types de gaz à effet de serre aux émissions globales du système alimentaire.

(diagramme) Émissions de gaz à effet de serre du système alimentaire en 2015

Les émissions totales de gaz à effet de serre en provenance du système alimentaire étaient de 18GtCO2e par an en 2015.

Diagramme de Sankey illustrant la répartition des émissions du système alimentaire mondial en 2015. Les données sont présentées – de gauche à droite – par gaz, secteur, étape, catégorie, puis à nouveau par gaz. Passez la souris sur les différentes sections pour voir les données en pourcentages. Données de Crippa et al (2021). Graphique réalisé par Carbon Brief à l’aide de Highcharts.

Les auteurs notent que le CH4 représente 35 % des émissions totales du système alimentaire. Cela est principalement dû à la production de bétail, à l’agriculture et au traitement des déchets. Toutefois, les auteurs notent également que le riz – l’une des principales cultures alimentaires – est une « source principale » d’émissions de méthane.

L’étude constate que, bien que les émissions de gaz fluorés (gaz-F) ne représentent que 2 % des émissions, leur utilisation a doublé entre 1990 et 2015. Les gaz fluorés sont principalement utilisés dans la réfrigération, expliquent les auteurs, et comme les pays en développement augmentent leur réfrigération industrielle et domestique, « l’importance de la réfrigération dans les émissions totales de gaz à effet de serre est susceptible d’augmenter ».

Les auteurs notent que la Chine est à l’origine de bon nombre des tendances du système alimentaire dans les pays en développement. Alors que les émissions liées à l’alimentation ont augmenté en moyenne de 14 % entre 1990 et 2015, celles de la Chine ont augmenté de 41 %. Néanmoins, la part des émissions liées à l’alimentation dans les émissions totales de la Chine est passée de 51 % en 1990 à 19 % en 2015, en raison de l’augmentation des émissions due à l’industrialisation du pays.

En outre, les émissions de la Chine liées à la gestion des déchets jouent un rôle important dans l’augmentation de 50 % enregistrée dans les pays en développement, indique l’étude. Dans le même temps, les émissions liées à la gestion des déchets – y compris la gestion des déchets solides et des eaux usées – ont diminué en moyenne dans les pays industrialisés.

L’étude note que les émissions liées à l’utilisation de l’énergie – électricité, chaleur et carburants – dans l’agriculture ont augmenté de 15 % entre 1990 et 2015 en raison de la mécanisation de la production, avec une augmentation de 50 % en Afrique, en Amérique latine et en Asie.

À l’inverse, l’introduction de « progrès agronomiques et de restrictions environnementales » dans les pays industrialisés a entraîné une diminution de 28 % des émissions de l’agriculture entre 1990 et 2015, ajoute l’étude.

Parallèlement, entre 1990 et 2015, la contribution de la vente au détail, de l’emballage, du transport et de la transformation aux émissions totales du système alimentaire a augmenté de 33 % à 300 % sur la période 1990-2015.

Le Dr Marco Springmann, chercheur au Nuffield Department of Population Health, qui n’a pas participé à l’étude, déclare qu’actuellement, « de nombreux inventaires d’émissions ne représentent pas de manière adéquate les émissions du système alimentaire » et affirme que cette base de données constitue « une amélioration bienvenue de la comptabilisation des émissions ». Il déclare à Carbon Brief :

« Bien que de nombreux résultats aient été rapportés dans d’autres études spécialisées, l’intégration d’une optique de système alimentaire dans une base de données d’émissions normalisée et mise à jour annuellement représente une avancée majeure d’une ressource publique qui profitera à la communauté scientifique, aux ONG, aux décideurs politiques et aux autres parties intéressées.« 

La recherche montre également que « les émissions du système alimentaire se retrouvent dans tous les secteurs d’émissions et incluent tous les principaux gaz à effet de serre », ajoute-t-il. Cependant, il note que « la différenciation des émissions par groupe d’aliments » n’est pas incluse dans la base de données, et déclare à Carbon Brief que ce serait une bonne prochaine étape pour la recherche :

« Une désagrégation plus poussée des catégories d’émissions d’EDGAR-FOOD dans les groupes alimentaires sous-jacents aurait élargi l’utilité de la base de données pour informer des politiques d’atténuation concrètes et bien ciblées pour le système alimentaire. Espérons que l’ajout de ce détail crucial figure sur la liste des choses à faire pour la prochaine mise à jour.« 

Japon, la triple catastrophe

Nicolas Stilmant

11 mars 2021

𝐈𝐥 𝐲 𝐚 𝐝𝐢𝐱 𝐚𝐧𝐬, 𝐥𝐞 𝐉𝐚𝐩𝐨𝐧 𝐜𝐨𝐧𝐧𝐚𝐢𝐬𝐬𝐚𝐢𝐭 𝐥𝐚 « 𝐭𝐫𝐢𝐩𝐥𝐞 𝐜𝐚𝐭𝐚𝐬𝐭𝐫𝐨𝐩𝐡𝐞 »

Le 11 mars 2011, l’archipel est secoué par le plus important séisme enregistré, de magnitude 9 sur l’échelle de Richter. 51 minutes plus tard, un tsunami frappe les côtes causant plus de 18 000 morts et provoquant des dégâts considérables.

La série noire se poursuit à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Le Tsunami inonde les circuits de refroidissement du réacteur. Dans les heures et les jours qui suivent, trois des quatre réacteurs (les réacteurs 1, 2 et 3) entrent en fusion et relâchent de grandes quantités de radioéléments dans l’environnement.

Une fatalité ? Ou une faiblesse structurelle ? En 1999, la centrale nucléaire du Blayais, en France, passe à deux doigts de la fusion d’un réacteur, quand la tempête Martin, causant une marée exceptionnelle, noie les circuits de refroidissement, tout comme à Fukushima 12 ans plus tard (1).

Le risque d’un accident nucléaire majeur a longtemps été sous-estimé. D’après les risques calculés, on estimait qu’avec 500 réacteurs en activité dans le monde, la fréquence des accidents majeurs devait être de 20 à 200 ans.

Je suis né en 1982 et, durant mon existence, j’ai connu la fusion de quatre réacteurs industriels (un à Tchernobyl et trois à Fukushima).

François Lévêque, professeur au Centre d’Economie Industrielle de Paris, en réponse à une surestimation du risque dans la presse, arrivait à la conclusion que le risque était tout de même 10 à 100 fois supérieurs à celui qui avait été estimé jusque-là.

Il en déduisait que le risque d’un accident majeur en Europe dans les trente prochaines années était de 72 %. (2)

Au-delà des conséquences sanitaires d’un tel accident (3), que l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch a décrit dans « La Supplication », le coût estimé de la catastrophe de Tchernobyl est de 235 milliards de dollars pour la seule Biélorussie. Pour le Japon, outre les 370 km² inhabitables, les 80 000 déplacés, les 2000 décès liés à la détresse psychologique des survivants (4), le coût estimé de la catastrophe de Fukushima est situé entre 71 et 250 milliards de dollars… pour l’instant.

Outre le risque d’accident, le nucléaire implique la gestion de déchets qui peuvent rester dangereux pendant plusieurs centaines de milliers, voire un million d’années (5). Quel est le coût d’une gestion de déchets sur un laps de temps aussi gigantesque ?

Les plus anciennes structures construites par la race humaine ont 6500 ans seulement… Nous n’avons jamais rien construit qui puisse résister 100 000 ans. Il y a 100 000 ans, aucune civilisation humaine n’existait. Où serons-nous dans 100 000 ans ? Quelle langue parlerons-nous ? Ce sont des questions auxquelles nous n’avons pas de réponses. Cependant, pour stocker les déchets, certains pays ont commencé à construire des sites d’enfouissement, sans savoir même si le symbole « nucléaire » aura encore du sens pour nos descendants dans 4 ou 5000 ans seulement. (6)

Le nucléaire a également un coût de production qui est élevé. On cite souvent des chiffres très bas pour le prix du kilowatt/h nucléaire… mais c’est oublier que les centrales ont été construites avec de l’argent public. Quand les centrales sont construites par le privé, comme à Flamandville en France, le coût estimé monte à 110-120 euros du MW, contre 60 euros pour l’éolien ou le photovoltaïque. (7)

C’est sans compter une fluctuation des prix de l’uranium, puisque, comme toutes les énergies combustibles, le nucléaire dépend d’importations et nous rend donc tributaire de pays tiers. D’autant que les ressources mondiales d’Uranium sont déjà en train de se tarir, puisqu’on consomme déjà, à l’heure actuelle, plus d’uranium que les mines n’en fournissent chaque année. (8)

Le temps de construction d’une centrale est très long. Les constructeurs avancent des durées de 5 à 7 ans, mais dans les faits, la liste des chantiers en cours laisse songeur. En France, Flamandville est en construction depuis 2007. En Finlande, un réacteur est en chantier depuis 2003. (9) Et il ne s’agit que de la construction en tant que telle, sans compter la demande de permis, les recours éventuels, etc.

Quand on sait que nous devons avoir réduit nos émissions de gaz à effet de serre de moitié pour 2030, dans 9 ans, cela met le nucléaire définitivement hors délai pour l’enjeu climatique.

D’ailleurs, quel est le poids réel du nucléaire ?

Pour la production d’électricité, il représente un peu plus de 10 % de la production mondiale. (10) Ce qui est moins que les énergies renouvelables, avec – il est vrai – des potentialités de l’hydraulique très élevées dans certains pays qui poussent le renouvelable à la hausse.

Fukushima nous l’a rappelé : le nucléaire n’est pas l’énergie miracle qu’on nous a vendue tout un temps. D’ailleurs, le concept même d’énergie miracle est un leurre…

Il n’y a aucune source de production d’énergie, même renouvelable, qui n’ait un coût économique, social et environnemental.

Il s’agit, pour chacune d’entre elles, de mesurer les avantages, les inconvénients et de voir si le coût est acceptable. Pour ma part, en ce qui concerne le nucléaire, c’est non !

Pour le reste, il ne faut pas se mentir. Nous ne maintiendrons pas le climat à un niveau acceptable pour la race humaine sans repenser nos consommations et les réduire.

Tout consommation d’énergie a un coût. Le pétrole, l’uranium, le gaz, ne sont pas inépuisables, même si nous devions continuer à les consommer sans nous soucier des alertes climatiques, nous atteindrions la pénurie avant la fin du siècle.

Avoir une vision durable de la société, c’est avant tout cela, mesurer nos consommations et évaluer nos investissements aujourd’hui pour que demain soit toujours soutenable pour les générations à venir.

(1) https://www.franceinter.fr/…/affaires-sensibles-08-juin…

(2) https://hal-mines-paristech.archives-ouvertes.fr/…/docu…

(3) https://www.who.int/…/05-09-2005-chernobyl-the-true…

https://mronline.org/…/how-many-cancers-did-chernobyl…/

(4) Sciences et Vie, mars 2021.

(5) https://www.ondraf.be/…/1-R%C3%A9sum%C3%A9%20non…

(6) https://www.youtube.com/watch?v=ovx6d34f6S4&t=3814s

(7) https://www.natura-sciences.com/…/prix-eolien…

https://www.lalibre.be/…/nucleaire-eolien-voici-le-cout…

(8) https://www.letemps.ch/…/penurie-venir-duranium…

https://www.science-et-vie.com/…/cuivre-or-zinc-platine…

(9) https://fr.wikipedia.org/…/Liste_de_r%C3%A9acteurs_nucl…

(10) https://www.iea.org/data-and-statistics?country=WORLD&fuel=Energy%20supply&indicator=ElecGenByFuel

Le Green Deal européen menacé d’échec

Michael Bloss

04 mars 2021 – traduit (deepl version gratuite) de Der Green Deal droht zu scheitern

Aujourd’hui marque le premier anniversaire de la législation européenne sur le changement climatique. Bien que le temps presse, les États membres de l’UE bloquent toute avancée dans les négociations sur la loi. Pourtant, une nouvelle analyse montre que des objectifs climatiques forts sont un moteur pour l’économie et peuvent créer plus d’un million de nouveaux emplois.

Pour comprendre l’élaboration des politiques européennes, il faut remonter dans le temps. Fin 2019, la nouvelle Commission de l’UE sous la présidence d’Ursula von der Leyen a présenté son « European Green Deal ». L’UE doit devenir neutre sur le plan climatique – d’ici 2050.

La pièce maîtresse de cet accord vert devait être la loi européenne sur le changement climatique, et tout devait se dérouler très rapidement.

Début mars 2020 – environ quatre mois après l’annonce du Green Deal – la Commission a présenté une « loi européenne sur le changement climatique ».

Douze pages devaient ainsi déterminer les 30 prochaines années de politique climatique dans le plus grand marché unique au monde. Douze pages, inévitablement, quelque chose allait manquer…

Le cœur du projet de loi était l’objectif climatique pour 2030 avec une réduction prudente des émissions de CO2 de 50 à 55 % par rapport à 1990 ainsi que la fixation d’un objectif de « neutralité climatique 2050 ». La question épineuse était de savoir dans quelle mesure les États membres de l’UE étaient prêts à s’engager.

On se plait à applaudir la politique climatique, mais on réchigne à la mise en œuvre. Et c’est le cas ici aussi, de beaux discours, peu de substance. La peur règne parmi les États membres, une peur qui a été exacerbée par la crise économique causée par le Corona. Mais cette panique est mal placée.

Tout d’abord, le Parlement européen a adopté la loi et négocié une étape importante de la politique climatique : en octobre 2020, un objectif climatique pour 2030 de moins 60 % a été adopté en évitant les artifices de calcul, ainsi que d’autres dispositifs climatiques tels qu’un budget pour les gaz à effet de serre ou une interdiction des subventions pour les énergies fossiles.

L’évaluation économique soutient l’objectif de 60 pour cent.

Une nouvelle étude d’évaluation publiée aujourd’hui par le cabinet de conseil en gestion Cambridge Econometrics pour le compte du groupe parlementaire des Verts soutient la décision de 60 % du Parlement européen. Selon l’étude, l’élimination progressive du charbon d’ici 2030 permettrait non seulement de réduire massivement les émissions, mais aussi d’assurer une forte croissance économique – grâce à une augmentation significative des investissements dans les énergies renouvelables et l’efficacité. Plus d’un million d’emplois pourraient alors être créés, surtout dans le secteur des énergies renouvelables.

La révolution des transports pourrait aussi enfin se produire. Parce que les transports deviendraient électriques d’ici 2030 et apporteraient la clarté que VW, Daimler et Cie souhaitent. Fin de la valse hésitation autour de la question des moteurs: la course est lancée, la voiture du futur sera électrique.

Non seulement le patron de VW, M. Diess, le dit, mais aussi le Parlement européen. Cet investissement peut être stimulé si l’attitude de blocage actuelle du Conseil des ministres, la représentation des 27 États membres, est résolue et si la décision du Parlement est adoptée – indique l’étude.

Mais il n’y a pas que l’étude de Cambridge Econometrics qui montre à quel point une forte protection du climat est précieuse pour l’économie européenne et, bien sûr, pour le climat. La protection du climat et l’économie – ce ne sont plus des pôles opposés. Les deux vont de pair.

L’Institut allemand de recherche économique, le groupe de réflexion Agora Energiewende, l’Agence fédérale allemande pour l’environnement – tous prônent depuis longtemps une expansion massive des énergies renouvelables, une vague de rénovation, une révolution de la mobilité. Cela nécessite un cadre fourni par les objectifs climatiques.

Les citoyens européens le réclament aussi depuis longtemps et soutiennent le renouveau de l’économie, comme le montrent les enquêtes. Mais alors que les États-Unis sont de retour sur la scène climatique, que l’économie réclame de la clarté et soutient des objectifs climatiques ambitieux, peu de choses se sont passées jusqu’à présent dans l’UE.

Par la ruse et le pinaillage, les 27 États membres de l’UE se sont mis d’accord en décembre dernier sur une réduction nette de 55 % des gaz à effet de serre. Selon les experts, cela signifie une réduction réelle de 52 %. Enfin, les négociations pouvaient commencer.

Mais près de cinq mois après la décision parlementaire, la question se pose de plus en plus : où en est la loi sur le climat ?

Les États membres de l’UE bloquent

Eh bien, il est coincé dans les arcanes des négociations de l’UE. En d’autres termes : les États de l’UE ne veulent pas faire grand chose des propositions du Parlement. Ni sur l’interdiction des subventions aux énergies fossiles, ni sur le droit à la protection du climat, le Conseil des ministres ne voit la nécessité d’agir.

En ce qui concerne l’objectif climatique de 2030, le silence est déprimant. La proposition de conseil scientifique du climat est une véritable épine dans le pied pour les États membres et, en ce qui concerne le budget des gaz à effet de serre, ils posent plus de questions qu’ils ne peuvent répondre. Pourtant, tout était censé se dérouler rapidement.

Les négociations risquent d’échouer, l’accord vert d’Ursula von der Leyen, son méga-projet, d’échouer – alors qu’en dehors de cela, la crise climatique continue de s’accélérer.

Malheureusement, l’hésitation du Conseil des ministres de l’UE n’est guère surprenante. Alors que le Parlement prend au sérieux les voix de la science, de la société civile et des citoyens et répond à l’urgence climatique, des négociations en coulisses par le Conseil nous mènent à des accords funestes.

En pleine crise du Covid et du climat, l’économie européenne est en fort déclin, des millions de personnes ont perdu leur emploi ou sont en chômage partiel. Les investissements sont reportés, ce qui accélère la spirale descendante. Bien que les émissions de gaz à effet de serre aient diminué à la suite de la crise du Covid, cet effet menace de s’estomper à nouveau avec le développement de l’industrie des combustibles fossiles.

Pourtant, la situation de départ est parfaite. L’UE a mis en place un paquet Corona de 1,8 trillion d’euros. 40 % de l’argent est destiné aux investissements climatiques. Idéalement, cette somme devrait être utilisée pour financer l’expansion des énergies renouvelables, une plus grande efficacité énergétique et d’autres projets liés au climat. L’argent est donc là, mais l’angoisse règne autour des objectifs climatiques.

Ce ne devrait pas être le cas, comme le montre la nouvelle étude. La peur est toujours mauvaise conseillère, en particulier pour quelque chose de neuf. C’est pourquoi il est temps de faire enfin preuve de courage, de hisser le drapeau climatique, de faire face à la crise climatique et à la crise du Covid et d’aborder la transformation de l’économie vers la neutralité climatique avec un objectif climatique fort pour 2030.


Michael Bloss est le négociateur des Verts au Parlement européen pour le projet de loi sur le climat de l’UE. En 2019, Bloss a été élu au Parlement européen. Son domaine est la politique climatique, notamment en tant que membre de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie. Auparavant, le natif de Stuttgart a travaillé dans le domaine de la politique de développement international, notamment pour les Nations unies, après avoir effectué des études en la matière à Dresde et à Londres.

Le monde d’après

Pierre Larrouturou

Vidéo – 27 minutes

Il est l’une de ces personnalités qui luttent quotidiennement avec acharnement en faveur d’un avenir compatible avec les contraintes environnementales et climatiques.

Socialement très engagé, pointu quant à ses propositions économiques, n’hésitant pas à s’engager personnellement, Pierre Larrouturou fait – dans cet entretien – le tour des enjeux actuels.

Climat, Covid, système économique, Europe, énergies, ressources, avenir, … « Le monde d’après » se regarde une première fois globalement, avant d’y revenir thématique par thématique.

Merci à Frédéric Muhl pour cette vidéo passionnante.

Écosocialisme contre décroissance : un faux dilemme

Giacomo D’Alisa

Traduction – source : Ecosocialism versus degrowth: a false dilemma – février 2021

Les écosocialistes et les décroissants doivent cartographier les nombreux points communs entre leurs points de vue afin d’améliorer l’efficacité de leur lutte commune pour un monde écologiquement sain et socialement équitable, libéré de l’héritage patriarcal, racial et colonial.

Dans un article récent, Michael Löwy se demande si la gauche écologique doit adopter le « drapeau » écosocialiste ou celui de la décroissance, une préoccupation qui n’est pas totalement nouvelle. Löwy est un philosophe marxiste franco-brésilien et un éminent écosocialiste. Avec Joël Kovel, un sociologue et psychiatre américain, il a rédigé en 2001 le Manifeste écosocialiste international, document fondateur pour plusieurs organisations politiques dans le monde. Ainsi, entamer une discussion avec Löwy n’est pas un simple caprice académique, mais une exigence que se posent de nombreuses personnes politiquement engagées de la gauche écologique.

Récemment, les membres d’un groupe écosocialiste au sein de « Catalogne en commun », qui fait partie de Unidas Podemos (elle-même membre de la coalition de centre-gauche qui gouverne l’Espagne), m’ont invité à débattre de la fin du paradigme de la croissance économique. Cela laisse entendre que les écosocialistes s’intéressent à la vision et aux propositions de décroissance. D’autre part, au cours des conférences, des discours et des discussions auxquels j’ai participé, j’ai également constaté que les projets écosocialistes intriguent et inspirent de nombreux décroissants. En effet, les membres des deux groupements ont le sentiment d’être des mouvements frères. La réflexion qui suit est une première et humble contribution au rapprochement entre les deux.

Dans l’article cité ci-dessus, Löwy soutient une alliance entre les écosocialistes et les décroissants, et je ne peux qu’être d’accord avec cette conclusion. Cependant, avant de justifier cette tentative stratégique, il ressent le besoin d’expliquer pourquoi la décroissance montre des lacunes en tant que vision politique. Il ramène son évaluation critique à trois questions. Premièrement, Löwy soutient que la décroissance en tant que concept est insuffisante pour exprimer clairement un programme alternatif. Deuxièmement, les décroissants et leurs discours ne sont pas explicitement anticapitalistes. Enfin, pour lui, les décroissants ne sont pas capables de faire la distinction entre les activités qui doivent être réduites et celles qui peuvent continuer à prospérer.

Concernant la première critique, Löwy soutient que le mot « décroissance » n’est pas convaincant ; il ne traduit pas le projet progressif et émancipateur de transformation sociétale dont il fait partie ; cette remarque fait écho à un vieux débat non résolu pour beaucoup. Une discussion que Löwy devrait connaître, ainsi que celles qui ont suivi la dernière décennie de débat sur la décroissance. Une critique sophistiquée a mobilisé l’étude du linguiste cognitif et philosophe américain George Lakoff sur le cadrage. Kate Rowarth, par exemple, a suggéré aux décroissants d’apprendre de Lakoff que personne ne peut gagner une lutte politique ou une élection s’ils continuent à utiliser le cadre de leur adversaire ; et la décroissance a en elle-même sa vision antagonique : la croissance. Des économistes écologiques ont soutenu le même argument de manière plus articulée, suggérant que pour cette raison, la décroissance se retourne contre elle-même.

En 2015, mon compagnon intellectuel Giorgos Kallis, a quant à lui cité neuf raisons claires pour lesquelles la décroissance est un mot qui s’impose. Je voudrais y ajouter une raison supplémentaire. En observant les tendances de recherche sur Google, on constate qu’après dix ans, la décroissance continue à susciter plus d’intérêt dans le monde que l’écosocialisme. L’écosocialisme peut peut-être donner des résultats plus clairs en un coup d’œil. Néanmoins, cela ne signifie pas que la population sera immédiatement convaincue. En effet, le concept d’écosocialisme présente également des problèmes de cadrage similaires, voire pires, étant donné l’aversion post-soviétique pour le « socialisme », mais cela ne signifie pas que nous devons abandonner le terme. Le récent regain de popularité aux États-Unis du « socialisme démocratique » suggère que l’association négative d’un terme peut être surmontée.

Google trends of degrowth and ecosocialism. Source: Author’s elaboration.

Les écosocialistes, tout comme les décroissants, doivent continuer à expliquer le contenu réel de leur rêve politique car l’étiquette ne suffit pas à tout expliquer. Notre mission est inachevée ; il est vrai que dans certains contextes, l’écosocialisme aboutira à un message plus direct, mais dans d’autres, la décroissance pourrait se révéler plus convaincante. Pour la gauche écologique, plus de cadres pourraient être plus efficaces qu’un seul ; et, utiliser le plus approprié dans différents contextes et géographies est très probablement la meilleure stratégie.

Il convient de noter que ces différents cadres partagent des arguments et des stratégies de base. Permettez-moi donc de passer à la deuxième critique de Löwy, la prétendue divergence entre les écosocialistes et les décroissants à propos du capitalisme. Selon Löwy, les décroissants ne sont pas suffisamment ou explicitement anticapitalistes. Je ne peux pas nier que tous les décroissants ne se définissent pas comme des anticapitalistes et que pour certains d’entre eux, le fait de se déclarer en tant que tel n’est pas une priorité. Cependant, comme Kallis l’a déjà précisé, les spécialistes de la décroissance fondent de plus en plus leurs recherches et leurs politiques sur une critique des forces et des relations du capital. De plus, Dennis et Schmelzer ont montré que les décroissants partagent largement la conviction qu’une société décroissante est incompatible avec le capitalisme. Et Stefania Barca a expliqué comment l’articulation de la « décroissance et de la politique du travail vers une conscience de classe écologique » est la voie à suivre pour une société de décroissance écosocialiste.

À ces arguments, je voudrais ajouter une observation. Dans leur manifeste écosocialiste de 2001, Löwy et Kovel ont affirmé que pour résoudre le problème écologique, il est nécessaire de fixer des limites à l’accumulation. Ils poursuivent en précisant que cela n’est pas possible tant que le capitalisme continue de régner sur le monde. En effet, comme ils l’affirment, ainsi que d’autres écosocialistes éminents, le capitalisme doit croître ou mourir. Ce slogan efficace est probablement la phrase anticapitaliste la plus explicite écrite dans le manifeste écosocialiste, et je ne doute pas que la plupart des décroissants signeraient cette déclaration sans hésiter – d’autant plus en ces temps de pandémie, lorsque le système capitaliste existant semble être basé sur le slogan : nous (les capitalistes) croissons et vous mourez ! En effet, il est de plus en plus évident qu’au cours de cette pandémie l’inégalité n’a cessé de croître de façon spectaculaire. Si ces observations sont exactes, alors les décroissants et les écosocialistes sont plus d’accord que pas d’accord et, comme beaucoup d’autres dans le camp de la gauche écologique, ils partagent le même bon sens : un système écologique et social sain au-delà de la pandémie n’est pas compatible avec le capitalisme.

La dernière critique de Löwy est que les décroissants n’arrivent pas à faire la différence entre les caractéristiques quantitatives et qualitatives de la croissance. À première vue, cela semble un retour en arrière par rapport à la discussion animée des années 1980 sur la différence entre croissance et développement. Cependant, je suis sûr que Löwy et d’autres écosocialistes sont bien conscients de l’évaluation critique que de nombreux penseurs d’Amérique latine ont faite du développement et de son héritage colonial. Je vais donc interpréter cette critique en termes plus généraux : il est essentiel d’être sélectif en matière de croissance et de préciser les secteurs qui doivent croître et ceux qui doivent décroître ou même disparaître. Rien de nouveau sous le soleil, je pourrais dire. En 2012, alors qu’il développait des scénarios de croissance nulle pour faire face à la menace du changement climatique, Peter Victor a discuté du scénario de croissance sélective montrant ses effets modestes et à court terme pour atténuer le changement climatique. Dans son livre « Petit traité de la décroissance sereine », publié en 2007, Serge Latouche a fait valoir que la décision concernant la décroissance sélective ne peut être laissée aux forces du marché. Et Kallis a expliqué que la croissance est un processus complexe et intégré, et qu’il est donc erroné de penser en termes de ce qui doit augmenter et de ce qui doit diminuer.

C’est une erreur d’utiliser la décroissance comme synonyme de diminution (comme Timothée Parrique en a longuement parlé), et de penser que ce qui est considéré comme « bon » (hôpitaux, énergie renouvelable, vélos, etc.) doit augmenter sans limite comme le commande l’imaginaire de la croissance. Ceux qui perpétuent cette logique, comme semble le faire Löwy, restent dans le camp de la croissance. Ce faisant, Löwy n’a pas suivi sa suggestion d’accorder plus d’attention à une transformation qualitative.

Dans une société écosocialiste, orienter la production vers plus d’hôpitaux et de transports publics, comme le suggère Löwy, n’implique pas de surmonter la logique de croissance et ses difficultés. Une société de décroissance, avec un mode de vie plus sain et des soins plus écologiques, n’aurait probablement pas besoin d’autant d’hôpitaux supplémentaires. En effet, comme Luzzati et ses collègues l’ont constaté, l’augmentation du revenu par habitant est en corrélation significative avec l’augmentation de la morbidité et de la mortalité liées au cancer. Dans une société de décroissance, les gens prendraient beaucoup moins l’avion, ce qui pourrait contribuer à réduire la vitesse des contagions pandémiques. Les systèmes agro-écologiques empiéteront sur moins d’habitats ; ces deux changements qualitatifs dans l’organisation de la société pourraient réduire la nécessité d’augmenter le nombre d’unités de soins intensifs.

D’autre part, l’augmentation d’un nombre croissant de « bonnes choses », comme les vélos en ville, n’est pas entièrement positive : comme dans le cas d’Amsterdam, où les piétons ont ressenti un manque d’espace en raison du nombre considérable de vélos dans l’espace public, ou de la Chine, où des dizaines de milliers de vélos ont été jetés parce que la perspective de la croissance du vélo partagé dans les villes a entraîné des problèmes sociaux et écologiques, le conseiller municipal ayant décidé de plafonner la croissance du vélo et de réglementer les secteurs partagés. En résumé, l’idée d’une (dé)croissance sélective n’aide pas à désapprendre la logique de croissance qui persiste encore chez beaucoup dans le camp de la gauche écologique. Ce qu’il faut, en effet, c’est un changement qualitatif de notre esprit, de notre logique et de nos actes performatifs.

Écosocialistes et décroissants sont moins éloignés les uns des autres que ne le laisse entendre l’article de Löwy. Les deux visions avancent sur le même chemin, apprenant l’une de l’autre au passage. Discuter de certaines thèses ou politiques que l’un ou l’autre propose permettra d’améliorer et de clarifier leurs visions, et de les rendre moins discutables aux yeux des sceptiques et des indifférents. Un dialogue constructif nous aidera à faire en sorte que nos arguments et nos pratiques soient largement conformes au bon sens. Les écologistes de gauche n’ont pas à décider quel est le meilleur et le plus complet des discours entre l’écosocialisme et la décroissance. Ces visions, que j’ai essayé d’exposer ci-dessus, partagent en effet des arguments de base, et contribuent toutes deux à la construction d’un discours persuasif et d’actions performatives.

A bicycle graveyard in Wuhan in 2018. Photo: Wu Guoyong. Source: South China Morning Post

Au contraire, créer un faux dilemme n’est pas très utile pour nos luttes quotidiennes. En 2015, avec certains collègues, nous avons suggéré d’explorer la redondance de six cadres différents (croissance, organisations de mouvements communautaires durables, territorialisme, biens communs, résilience sociale et actions sociales directes) pour relancer des initiatives plus solides et plus complètes contre l’expansion continue du capitalisme et les injustices environnementales. Nous avons conclu que le fait de favoriser la redondance plus que la nuance devrait motiver les défenseurs de ces approches lorsque l’objectif général est de relancer efficacement des alternatives au capitalisme qui soient solides et moins aléatoires. En d’autres termes, nous demandons que l’on se concentre sur la consolidation de ce que toutes ces approches ont en commun plutôt que de se concentrer sur leurs divergences. Cette suggestion est également valable pour les écosocialistes et les décroissants.

Il est sans aucun doute crucial que les écosocialistes et les décroissants continuent à affiner leurs discours, leurs pratiques et leurs politiques pour avancer vers un monde écologiquement sain et socialement juste, libéré de l’héritage patriarcal, racial et colonial. Néanmoins, il est tout aussi important qu’ils cartographient les redondances de leurs points de vue pour améliorer l’efficacité de leur lutte commune à différentes échelles.

Giacomo D’Alisa est chercheur post-doctorat (FCT) au Centre d’études sociales de l’Université de Coimbra, au Portugal, où il fait partie du groupe de travail « Écologie et société ». D’Alisa est membre fondateur du collectif Recherche & Décroissance à Barcelone, en Espagne.

Économique ou social, faut-il choisir ?

Témoignage : Céline Nieuwenhuys


La pandémie qui nous accompagne depuis le début de l’année 2020 a tragiquement bousculé bien des vies, secoué des pans entiers de l’organisation sociale, plombé l’économie.

Les familles endeuillées. Les malades, les médecins et le système de santé. Les allocataires sociaux et les plus précarisés. Le monde de la culture dans sa globalité. Les familles, les jeunes, étudiants ou non. Les indépendants et le petit commerce. L’enseignement, le sport. Les entreprises et les travailleurs… La liste semble pouvoir s’allonger sans fin.

Ce que l’on appelle la « crise sanitaire » est sans doute bien plus que cela. Toute la société en est impactée. N’est-ce qu’une crise, d’ailleurs ?

Céline Nieuwenhuys – secrétaire nationale de la fédération des services sociaux
nous permet d’entrevoir comment se vit la gestion de la covid au sein des sénacles où se confrontent politiques et experts.

Acceptant en quelques instants la tâche de représenter un secteur dont la culture, les pensées, les intérêts sont à l’antipode des lobbys économiques, elle sera confrontée à une expérience qu’elle nous partage dans un entretien fort, riche en informations.

La vidéo ci-dessous montre la dureté des confrontations d’intérêts, l’absolue méconnaissance du vécu des plus fragiles, certains mécanismes de la machine politique, la puissance du lobbying productiviste.

Et aussi : la complexité des débats ; l’importance d’être représenté par des personnes compétentes ; la richesse humaine de celles et ceux qui travaillent dans le secteur social.

Merci à Céline Nieuwenhuys pour ce témoignage publié sur https://zintv.org/outil/abecedaire/

Durée : 30 minutes.


Des scientifiques de renom mettent en garde…

Traduction

Article paru dans The Guardian le 13 01 2021:
Top scientists warn of ‘ghastly future of mass extinction’ and climate disruption


Des scientifiques de renom mettent en garde contre « l’effroyable avenir au niveau de l’extinction de masse » et le dérèglement climatique.

Un nouveau rapport qui donne à réfléchir affirme que le monde ne saisit pas l’ampleur des menaces que constituent la perte de biodiversité et la crise climatique. La planète est confrontée à un « avenir épouvantable d’extinction de masse, de déclin sanitaire et de bouleversements climatiques », qui menacent la survie de l’humanité en raison de l’ignorance et de l’inaction, selon un groupe international de scientifiques. Ces derniers avertissent que les gens n’ont toujours pas saisi l’urgence des crises de la biodiversité et du climat.

Les 17 experts, dont le professeur Paul Ehrlich de l’université de Stanford, auteur de « La Bombe P » (The Population Bomb), et des scientifiques du Mexique, d’Australie et des États-Unis, affirment que la planète est dans un état bien pire que ce que la plupart des gens – même les scientifiques – pensent.

« L’ampleur des menaces qui pèsent sur la biosphère et toutes ses formes de vie – y compris l’humanité – est en fait si grande qu’elle est difficile à saisir, même pour des experts bien informés », écrivent-ils dans un rapport publié dans Frontiers in Conservation Science, qui fait référence à plus de 150 études détaillant les principaux défis environnementaux mondiaux.

Le délai entre la destruction du monde naturel et les impacts de ces actions signifie que les gens ne reconnaissent pas l’ampleur du problème, affirme le document. « [Le] courant dominant a du mal à saisir l’ampleur de cette perte, malgré l’érosion constante du tissu de la civilisation humaine ».

Le rapport avertit que les migrations de masse induites par le climat, les nouvelles pandémies et les conflits concernant les ressources seront inévitables si des mesures urgentes ne sont pas prises.

Nous n’appelons pas à la capitulation. Notre objectif est de fournir aux dirigeants une « douche froide » réaliste sur l’état de la planète, essentielle pour éviter un avenir horrible, ajoute le rapport.

Pour faire face à l’énormité du problème, il faut apporter des changements profonds au capitalisme mondial, à l’éducation et à l’égalité, indique le document. Il s’agit notamment d’abandonner l’idée d’une croissance économique perpétuelle, d’évaluer correctement les externalités environnementales, de mettre un terme à l’utilisation des combustibles fossiles, de limiter le lobbying des entreprises et d’autonomiser les femmes, affirment les chercheurs.

Le rapport est publié quelques mois après que le monde ait échoué à atteindre un seul objectif d’Aichi pour la biodiversité de l’ONU, créés pour enrayer la destruction du monde naturel. Il s’agit de la deuxième fois consécutive que les gouvernements ne réussissent pas à atteindre leurs objectifs de biodiversité sur dix ans. Cette semaine, une coalition de plus de 50 pays s’est engagée à protéger près d’un tiers de la planète d’ici 2030.

Selon un récent rapport des Nations Unies, un million d’espèces sont menacées d’extinction, dont beaucoup d’ici quelques décennies.

« La détérioration de l’environnement est infiniment plus menaçante pour la civilisation que le trumpisme ou la Covid-19 », a déclaré Paul Ehrlich au Guardian.

Dans « La Bombe P » (The Population Bomb), publié en 1968, Ehrlich met en garde contre l’explosion démographique imminente et les centaines de millions de personnes qui mourront de faim. Bien qu’il ait reconnu certaines erreurs au niveau du timing, il a déclaré qu’il s’en tenait à son message fondamental, à savoir que la croissance démographique et les niveaux élevés de consommation des nations prospères mènent à la destruction.

Il a déclaré au Guardian : « La croissancemania est la maladie fatale de la civilisation – elle doit être remplacée par des campagnes qui font de l’équité et du bien-être les objectifs de la société. Il faut arrêter de consommer de la merde. »

Les populations importantes et leur croissance continue entraînent la dégradation des sols et la perte de biodiversité, met en garde le nouveau document. « Plus de gens signifie que l’on fabrique plus de composés synthétiques et de plastiques jetables dangereux, dont beaucoup contribuent à la toxification croissante de la Terre. Cela augmente également les risques de pandémies qui alimentent des chasses toujours plus désespérées aux ressources rares ».

Les effets de l’urgence climatique sont plus évidents que la perte de biodiversité, mais la société ne parvient toujours pas à réduire les émissions, affirme le document. Si les gens comprenaient l’ampleur des crises, les changements politiques et les politiques menées pourraient répondre à la gravité de la menace.

« Notre point principal est qu’une fois que l’on réalise l’ampleur et l’imminence du problème, il devient clair que nous avons besoin de bien plus que des actions individuelles comme utiliser moins de plastique, manger moins de viande ou prendre moins l’avion. Notre point de vue est que nous avons besoin de grands changements systématiques et cela rapidement », a déclaré au Guardian le professeur Daniel Blumstein de l’Université de Californie à Los Angeles, qui a participé à la rédaction du document.

Le document cite un certain nombre de rapports clés publiés ces dernières années, à savoir :

  • le rapport du Forum économique mondial en 2020, qui a désigné la perte de biodiversité comme l’une des principales menaces pour l’économie mondiale ; (En)
  • le rapport d’évaluation globale de l’IPBES en 2019, qui indique que 70 % de la planète a été altérée par l’homme ; (En)
  • le rapport Planète vivante 2020 du WWF, qui indique que la population moyenne de vertébrés a diminué de 68 % au cours des cinq dernières décennies ; (En)
  • un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 2018, qui indique que l’humanité a déjà dépassé le réchauffement climatique de 1°C par rapport aux niveaux préindustriels et qu’elle devrait atteindre un réchauffement de 1,5°C entre 2030 et 2052. (En)

Le rapport fait suite à des années d’avertissements sévères sur l’état de la planète de la part des plus grands scientifiques du monde, notamment une déclaration de 11.000 scientifiques en 2019 selon laquelle les gens seront confrontés à « des souffrances indicibles dues à la crise climatique » si des changements majeurs ne sont pas apportés. En 2016, plus de 150 climatologues australiens ont écrit une lettre ouverte au Premier ministre de l’époque, Malcolm Turnbull, pour demander des mesures immédiates de réduction des émissions. La même année, 375 scientifiques – dont 30 Prix Nobel – ont écrit une lettre ouverte au monde entier pour exprimer leur frustration face à l’inaction politique en matière de changement climatique.

Le professeur Tom Oliver, écologiste à l’Université de Reading, qui n’a pas participé au rapport, a déclaré qu’il s’agissait d’un résumé effrayant mais crédible des graves menaces qui pèsent sur la société si l’on continue comme si de rien n’était. « Les scientifiques doivent maintenant aller au-delà de la simple documentation du déclin environnemental et trouver les moyens les plus efficaces de catalyser l’action », a-t-il déclaré.

Le professeur Rob Brooker, responsable des sciences écologiques à l’Institut James Hutton, qui n’a pas participé à l’étude, a déclaré que celle-ci soulignait clairement la nature urgente des défis.

« Nous ne devrions certainement pas douter de l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés et des changements que nous devons apporter pour les relever », a-t-il déclaré.


2021, l’Anthropocène absolu ?

Paul Blume

Dans le Journal de l’Économie du 7 janvier dernier, Philippe Cahen ( Conférencier prospectiviste) nous propose la notion d’Anthropocène absolu.

Un article passionnant qui correspond bien à ce ressenti collectif : il y aura un avant et un après 2020.

Bonne lecture.


Pourquoi le XXIe siècle – l’Anthropocène absolu – commence en 2021


Lien vers l’article sur JDE :
https://www.journaldeleconomie.fr/Pourquoi-le-XXIe-siecle-l-Anthropocene-absolu-commence-en-2021_a9563.html


Je ne sais pas par qui et quand le Moyen-Age a été daté entre la chute de l’Empire romain en 476, et la redécouverte de l’Amérique ou de l’imprimerie en 1492. Ces dates sociales, technologiques et politiques ont marqué le temps. En France, 1515, 1610, 1715, 1815, ont marqué les siècles par des faits politiques, technologiques, philosophiques. Ces dates sont arbitraires, mais elles aident à jalonner le temps, à le mémoriser. Elles organisent l’Histoire à partir des histoires.
1815-1914 est le XIXe siècle ; 1914-2020 le XXe siècle. Le XXIe siècle commence aujourd’hui. Voici pourquoi.

1818-1914. XIXe siècle : les temps modernes

Certains datent les temps modernes à 1789. C’est l’exploitation industrielle de la machine à vapeur qui marque les temps modernes : premier train expérimental 1804 en Angleterre par Richard Trevithick sur 14 kilomètres, 1823 première concession française d’état pour la ligne Saint-Étienne à Andrézieux sur 23 kilomètres.

Avec la machine à vapeur, pour la première fois de son histoire l’Homme se déplace plus vite que le cheval, grâce au train, puis grâce à la voiture (1875), se déplace plus longtemps grâce aux péniches motorisées et aux bateaux à vapeur (1803). Il rejoint les oiseaux en 1903 avec le Wright Flyer, le premier avion. La première pile électrique date de 1800 (Volta), et surtout Thomas Edison crée l’ampoule électrique en 1879. Le bois, le charbon, le pétrole (1855/56 en Pennsylvanie) et l’électricité ont été les sources d’énergie, pour l’essentiel des sources locales.

Corrélativement, et par la création de l’industrie, les hommes ont commencé à quitter la campagne, dépendant des saisons et du temps, pour aller vers la ville et avoir des revenus plus réguliers sans les aléas météorologiques. La ville se crée avec de nouveaux matériaux (Eiffel), une nouvelle organisation (Haussmann à partir de 1852), une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie. Les communications s’améliorent avec Morse (1843), puis le télégraphe public en France en 1851. Les empires coloniaux atteignent leur maximum. Les arts (musique, peinture, sculpture …) et la réflexion économique et sociale font des bonds gigantesques marquant la libéralisation des esprits. Une première mondialisation des échanges (canal de Suez 1869, canal de Panama 1914) se terminera avec 1914.

1914-2020. XXe siècle : le siècle des guerres, libéralisme, nationalisme, technologie

Si le XIXe siècle a été la naissance des puissances, il s’est terminé sur des guerres idéologiques intellectuelles. Le XXe siècle est marqué par la victoire du libéralisme, la victoire des nationalismes, la victoire de la technologie dans des temps asynchrones qui ont vu parmi les plus grands massacres de l’histoire de l’humanité, le plus grand nombre de renversements de grandes puissances jamais observé en si peu de temps, une explosion technologique jamais constatée. Les compétences locales ont été remplacées par des compétences mondiales.

Le libéralisme économique est sorti victorieux des différents courants de pensée qui ont marqué la fin du siècle précédent, dont le marxisme (sous sa forme de communisme soviétique), la liberté de conscience, et ce qui est devenu le fascisme. Aujourd’hui, on parle de capitalisme libéral, au siècle précédent on parlait de paternalisme, il s’agit en fait d’un équilibre entre l’initiative personnelle et le bien-être des salariés ou les équipes. La protection sociale et les droits sociaux sont acquis : santé, famille, retraite, travail, chômage, dépendance.

La victoire des nationalismes signe la revendication d’indépendance des États-nations et des peuples, encore inachevée en 2020. Mais y a-t-il une fin ? Les 51 états fondateurs de l’ONU en 1945 sont devenus 197. Au long de la seconde partie de ce siècle, deux formes supranationales ont cependant atténué la victoire des nationalismes : la première est le groupement d’états par zones géographiques avec une visée économique, mais aussi culturelle (Union européenne) avec la libre circulation des personnes et donc des idées. Le second est le retour des religions (islam, catholicisme, évangélisme, etc.) et le développement de la religiosité.
Enfin la victoire de la technologie dans une progression exponentielle (nanotechnologie, biotechnologie, information et connaissance : NBIC) facilitée par la communication (Internet), le bas coût de l’énergie et la rapidité de calcul (Artificial Intelligence). Sa progression semble se faire sans limites. Il y a pourtant une limite : celui qui a la connaissance, la data, gagne la bataille. Celle-ci est en cours et l’issue est indécise, mêlant états et entreprises tentaculaires.

De ces trois victoires il faut retenir pour l’Humain que jamais le savoir n’a été autant partagé, jamais la santé des humains n’a été aussi bonne, jamais l’humain n’a disposé autant de temps autre que pour travailler.
Trois nouvelles puissances sont nées à l’issue de ce siècle qui peuvent déséquilibrer le monde : l’argent, GAFA et BATX, « notre maison brûle … ». Voir XXIe siècle.

La Covid-19 (19, car c’est l’année de découverte de la maladie, on devrait dire que le siècle se termine ou commence en 2019) résume la fin du XXe siècle qui avait débuté par la Grippe espagnole : une zoonose (maladie transmise de l’animal à l’Homme, ici un virus) se transmet en quelques semaines quasiment aux 7,8 milliards de Terriens. Un vaccin est imaginé, testé et industrialisé en 11 mois pour vacciner des milliards de Terriens. Ce qui se passait localement au début du siècle est mondial à sa fin. Le monde est devenu un village.

2020 : Début du XXIe siècle : l’anthropocène absolu

Pour certains, l’anthropocène est arrivé avec la machine à vapeur. Pour d’autres, c’est l’agriculture en marquant la fin du chasseur-cueilleur, il y a environ 10.000 ans, qui a initié l’anthropocène. Dans l’anthropocène absolu, la Nature est soumise à l’Homme. C’est ce qui se passe depuis les années 90.

La Covid-19 interroge sur la première bataille des temps à venir. C’est « notre maison brûle et nous la regardons brûler » de Jacques Chirac (2002 à Johannesburg). Avec les disparitions des milieux naturels (déforestation, mais aussi pollution des océans) les pandémies vont se multiplier, c’est ce qui se constate depuis une vingtaine d’années. Or la puissance de destruction est immense d’autant que plus de la moitié des Terriens vivent en ville, donc dépendent d’un système alimentaire industrialisé (mais aussi d’un système social) et soumis à de plus fortes exigences, car les humains sont de plus en plus nombreux (tout au moins jusqu’au mi-temps du siècle, 9 à 10 milliards) et en désir de plus manger qu’antérieurement. C’est la première facette de la bataille existentielle de ce nouveau siècle. Comment concilier l’Homme et la Nature, la Nature et l’Homme.

La seconde bataille de ce nouveau siècle est l’argent ou plutôt le trop-plein d’argent ou plutôt le manque d’argent. C’est un retour aux siècles précédents le XIXe siècle : la rémunération du capital se fait à un taux supérieur à celui du travail. Aux États-Unis, on considère que l’américain moyen n’a pas amélioré son pouvoir d’achat depuis plus de quarante ans. De l’autre côté du spectre, la finance est de plus en plus rémunératrice à tel point que les millionnaires et milliardaires se multiplient malgré la crise en cours. Or là aussi, la Covid-19 a mis en avant le déséquilibre en développant dans de nombreux pays des aides financières prenant la forme des prémices d’un revenu universel tandis que les riches devenaient plus riches. Un exemple simple : le tourisme est à l’arrêt et représente environ 15% des actifs mondiaux sans travail, officiel ou pas. Comment aider ces gens, comme d’autres ? Comment assurer que notamment la ville permette à l’Homme d’y vivre selon les aléas de la société ou de sa vie ?

La troisième bataille appelée à tort « GAFA BATX », représente des unités économiques sans état, l’Entreprise Sans Etat (ESA) par analogie avec Vers une société sans état de David Friedman (1973, paru en France en 1992). Il faut y ajouter les cryptomonnaies et toutes formes économiques qui détachent des entreprises ou organismes d’un pays ou des pays en accélération avec la 6G attendue pour 2030. Le numérique est un moteur prodigieux de ces systèmes. La multiplication des constellations de satellites ne pourra que les multiplier. Là aussi, la Covid-19 et la crise économique et sociale qui touche chaque pays, met en avant l’insolent succès de ces entités.

Si les États-Unis entament pour certains la mise en route de la loi antitrust, la Chine exerce une pression similaire sur l’empire d’Alibaba. Certains pays seront tentés de les héberger, la leçon de la fin des paradis fiscaux du siècle précédent devrait les en dissuader. Comment concilier des États et des entités ou organismes sans nécessité de base physique et éventuellement mondialisée ? Le monde devient-il un village virtuel ?

La Covid-19 accélère la mutation en cours. La Nature, l’Homme et l’Entreprise Sans Etat sont les trois batailles principales de ce début de XXIe siècle, le siècle de l’anthropocène absolu. Ce nom – Anthropocène absolu – sera-t-il retenu au long et à la fin de ce siècle ?

Je repars en plongée …

Philippe Cahen – Conférencier prospectiviste – dernier livre : « Méthode & Pratiques de la prospective par les signaux faibles  », éd. Kawa)