Lettre aux écolos et climato-sceptiques
Marc Lemaire
Tribune
La torpeur que nous vivons est inédite. Elle est le signe de notre mémoire collective qui se rappelle l’avènement des grandes catastrophes …
Comme vous, je suis très en colère et anxieux car à l’instar des climatologues, cela fait presque trente qu’au travers des différents organisations que j’ai créées et fonctions que j’ai occupées, nous n’avons cessé d’avertir avec les collègues de ce qui risquait d’arriver et d’œuvrer pour une économie durable et solidaire. En vain, je dois bien l’avouer. J’ai le goût amer du constat d’échec face aux gens d’en face, la droite.
Même si on a envie de leurs casser la gueule, de les traiter de criminels, je pense qu’il faut absolument 1) se calmer, 2) tenter de leurs parler et 3) si rien ne fonctionne, entamer un processus révolutionnaire pacifique.
…
Et si on se parlait ? et si on s’asseyait un moment pour tenter de se comprendre ? Ralentissons ensemble.
Qu’est-ce ce que je ne comprends pas de vous ? Qu’est-ce que vous ne comprenez pas de moi ?
Vous nous trouvez donneurs de leçons et vous avez raison. On joue les 1ers de classe qui savent tout, on est le Schtroumpf à lunette et c’est vrai que notre ton parfois condescendant est insupportable. Un bon point pour vous. Nous les ecolos intellectuels, on doit régler ça.
Mais sur le fond, peut-être qu’on mérite d’être entendu. Prenons 15’ pour que je vous explique. Vous êtes intelligent, vous allez comprendre.
Allons aux raisons profondes de la crise climatique. 10’ max, promis. L’effet de serre, vous connaissez. Que tout le monde dans chacun de ses gestes quotidiens émet du CO2, vous savez aussi. Qu’on nous dit qu’on doit faire des efforts individuels, ok aussi. Et que les Gouvernements ne prennent pas les bonnes décisions, on est aussi d’accord. Là où on a des divergences, c’est que :
1) chaque groupe social (les agriculteurs par ex) pensent qu’ils sont pointés du doigt mais c’est la même chose pour les vendeurs de bagnoles, les avionneurs, la classe moyenne, … Et comme l’arbitre (le gouvernement) ne joue pas son rôle, les règles de ‘qui doit contribuer à quel effort de réduction d’émission de CO2’ ne sont pas claires, et c’est la zizanie. Et avec les feux de forêts, les inondations, les maisons détruites, les morts, ça commence à foutre la trouille donc on se replie sur son groupe social (j’y reviendrai).
Et 2) on entend des experts ecolo (Jancovici par ex) qui nous dit qu’on aura plus droit qu’à 4 vols d’avion sur toute une vie. Ecologie punitive ! Jamais ! Ok, ok. Je comprends, moi aussi, j’ai envie de prendre l’avion et de voyager avec mes gamins.
Deux choses à vous dire.
Un, depuis la nuit des temps, on a dans notre cerveau un petit truc qui s’appelle le striatum. Pour être précis, ce striatum, cette tour de contrôle de nos comportements primitifs, est vieux de centaines de millions d’années chez les vertébrés que nous sommes. Il est bien ancré en nous et libère une molécule, la dopamine (hormone du plaisir), chaque fois que nous subvenions à nos besoins primitifs. Par ex lorsque nous mangions (ce qui n’était pas garanti tous les jours il y a 50 mille ans) ou lorsque, pour prévenir une menace (un lion va nous bouffer), nous essayions de capter le plus d’informations possible (on écoute, on regarde, on sent, etc) pour éviter le danger.
Le striatum était notre meilleur allié il y a plusieurs milliers d’années dans un monde sauvage plein de danger où il fallait survivre. Mais maintenant, si on veut manger, on ouvre le frigo, si on veut choper de l’information, on va sur internet. On ne devrait plus avoir besoin du striatum mais le bug, c’est que notre cerveau ne s’est pas déséquipé du striatum et qu’il fonctionne encore à plein régime. Et donc on surconsomme de tout, de l’info, de la bouffe, des vols d’avion, des objets inutiles, etc. Notre carte mère interne nous force à sur-consommer par peur de manquer de quelque chose, alors qu’on ne manque plus de rien au 21ème siècle. Vous, moi, on est victime de nos COMPORTEMENTS PRIMITIFS. Dans le même bateau. Donc si nous-mêmes, on n’arrive pas à se fixer des limites, il faut bien que quelqu’un nous dise Stop. Ce devrait être le Gouvernement, non ?
Nous les écolos n’avons pas envie de punir mais on n’a pas le choix, on doit se fixer des limites, sinon les températures vont monter au-delà d’un seuil où le corps humain ne peut juste pas survivre (57° avec de l’humidité, 70°c avec zero humidité). C’est le manque de fixation de limite qui va nous punir ou plutôt punir nos enfants et petits-enfants.
Deux, nous avons dans notre cerveau le cortex cingulaire. Quand notre environnement est stable, que chacun de nos actes (nous allons chez à la boulangerie) est suivi d’un résultat attendu (le boulanger a du bon pain pour nous), il ne s’active pas et tout va bien. Mais quand le résultat n’est pas conforme aux attentes (la boulangerie est fermée, tout le pain a été vendu), notre cortex cingulaire tire le signal d’alarme. Jusque-là, rien de bien grave.
Mais si beaucoup de nos prédictions ne se vérifient pas (les diplômes ne sont plus la garantie d’un bon job, notre climat n’est plus tempéré, etc) et qu’on a l’impression que le futur est chaotique (l’IA va tuer plein d’emplois, etc), le cortex cingulaire passe en surchauffe et active un circuit nerveux impliqué dans la peur : l’amygdale. Cela libère des hormones qui nous mettront dans une posture de fuite ou de paralysie et provoquer une angoisse qui peut être existentielle. Je ne sais plus prédire l’avenir, je suis en perte de sens. Panique totale.
Nous avons besoin de sens, de prédictions avérées, c’est inscrit en nous depuis la nuit des temps aussi. C’est comme ça.
Une stratégie qui marche pour se rassurer et calmer notre cortex cingulaire est de se replier sur notre groupe d’appartenance. Les ecolos, nous, on sera encore plus ecolo. Et vous, les climato-sceptiques encore plus climato-sceptique car cela nous rassure de faire partie d’un groupe soudé face à l’adversité.
Vous verrez que l’ultra-droite jouera sur cela en rappelant sans cesse les valeurs traditionnelles, les images d’Epinal du monde d’antan, etc. Ils insistent déjà sur les codes d’appartenance à un groupe (vestimentaires, chants, etc) portés souvent par un leader fort au discours simpliste car cela rassure le cortex cingulaire : les règles du groupe sont simples et claires. Et cela permet aussi de prévenir une des plus grandes peurs que les êtres humains connaissent : le bannissement. L’exclusion du groupe crée en effet une activation violente du cortex cingulaire équivalente à une douleur physique. Règles simples, appartenance, nostalgie, sens.
De nouveau, c’est prouvé scientifiquement et inscrit en nous depuis la nuit des temps. Bref, on va chacun se rigidifier dans nos certitudes et les replis communautaires vont s’intensifier au fur et à mesure que la crise climatique ne sera pas résolue.
On est très mal barré avec nos fonctionnements primitifs, vous ne trouvez pas ?
Et en plus de tout cela, nous vivons dans une spiritualité anthropocentrée judéo-chrétienne où Dieu a dit à l’Homme d’exploiter la Terre en son nom. Depuis deux mille ans, la Terre n’est plus qu’un stock de ressources dans lequel on puise à gogo selon nos besoins. Bien avant cela, nous étions animistes comme le sont encore les peuples premiers ; nous octroyons à chaque élément de la Nature un caractère sacré, nous étions en symbiose avec la nature. Fini depuis deux millénaires et le capitalisme a pu croître sur cette base anthropocentrée.
Un striatum vieux de millions d’années, une spiritualité où la Terre est saccagée depuis deux mille ans. Le mal est bien ancré en nous et vous pensez qu’on va y arriver avec la croissance verte ? avec des politiques vertes ? avec la technologie, cette fuite en avant. On se trompe de niveau d’enjeux. L’enjeu, c’est nous les êtres humains et nos comportements. Tant qu’on n’adresse pas l’enjeu au niveau des sciences humaines, de la philosophie et de la spiritualité, c’est peine perdue.
Où je veux en venir concrètement ? Avec le système démocratique actuel et les postures primitives d’égo et de non-écoute de nos politiques, on peut avoir 10 ou 20 législatures avec ecolo au pouvoir, on n’y arrivera pas car la vitesse des problèmes restera largement plus rapide que la vitesse des solutions politiques et l’opposition aux politiques d’écolo seront freinées systématiquement par les partenaires de coalition qui feront de la résistance (ça marche comme ça dans les gouvernements).
Et 10 législatures, c’est dans 50 ans, nous serons à +3°c, le début des ruptures d’équilibre planétaire, le basculement vers l’inconnu …
C’est d’un changement de civilisation dont nous avons besoin et il ne se fera pas sans un reset de notre rapport au monde, sans une reconnexion profonde à la Nature, sans une éco-spiritualité nouvelle. La radicalité (prendre les choses à la racine) nécessaire est telle qu’elle ne peut advenir sans la fin (au mieux), ou le changement profond (au minimum) des règles du capitalisme mondial, rien que ça.
Et donc, nous devons tenter coûte que coûte d’enterrer la hache de guerre et nous parler sur base de faits scientifiques. Rien que les faits scientifiques et les solutions des vrais experts de terrain. Nous devons nous entendre le plus rapidement possible, cette étape est cruciale sous peine de conflits dramatiques. C’est la priorité n°1. Demandons aux Ministres présidents, au Premier Ministre et à tous les présidents de partis de prendre la mesure de l’enjeu civilisationnel. Exigeons lors de la MARCHE CLIMAT du 11 octobre, en investissant symboliquement le Parlement de manière pacifique, un GRENELLE DU CLIMAT ET DE L’HUMANITE (appelez cela comme vous voulez) mais asseyez-vous autour d’une table avec des experts des sciences exactes mais aussi des philosophes, des anthropologues, des sociologues, des penseurs et, oui, des poètes. Et puis plutôt que de s’enfermer dans un amphithéâtre, que tout ce beau monde aille dans la forêt, au bord d’une rivière, connectés à la Nature et écoutez-vous, respectez-vous, montrez l’exemple.
Pour se parler, nous devrons absolument mettre les egos des politiques au portemanteau, avoir les traumas apaisés, les peurs calmées, nous avons besoin de politiques transformés ou à tout le moins, d’un fonctionnement nouveau de la démocratie. Pourquoi ne pas mettre en place (comme cela se fait dans des assoces avant-gardistes) des ‘observateurs de l’ombre’ (cfr Université du Nous) qui interviennent dans les débats quand des postures sont mues par l’ego, les peurs, les traumas ou les injonctions sociales. Cela permet de calmer les tensions.
Et si nous n’y arrivons pas avec les politiques. Tentons une nouvelle démocratie sans les politiques : uniquement les citoyens et les experts. Une convention citoyenne. Vite, vite.
Tout cela sent bon le bizounours, vous me direz. Et bien oui, nous avons urgemment besoin de douceur, de gentillesse mais aussi de techniques de méditation pour calmer les peurs, les egos, les traumas et les injonctions sociales des politiques. L’ultra performance malveillante nous a amené dans le mur. Un être sensible n’est plus une personne faible mais une force, un cap à atteindre, une transformation nécessaire. L’ECOLOGIE SENSIBLE A UN ROLE POLITIQUE.
’Nous ferons de l’écologie comme des ingénieurs, et pas comme des poètes’ disait Georges-Louis Bouchez (*) au début de la législature. GLB, vous êtes brillant, je vous ai rencontré quand nous vous présentions le Plan Sophia pour une relance alternative de la Belgique lors du Covid. Votre bagout m’a impressionné mais pas votre connaissance très limitée de l’écologie. Nous avons besoin grandement de poètes, de philosophes, de penseurs et du monde culturel pour imaginer le monde de demain avec les deux hémisphères de nos cerveaux.
Ce ne sont pas les cerveaux qui ont créé le problème qui nous aideront aujourd’hui. Messieurs et Mesdames les ingénieur.e.s de la big tech, de l’informatique, de l’IA, nous ne vous écouterons plus. Parole aux silencieux, aux humbles experts de la gestion de l’eau, du carbone, du climat, de l’économie circulaire, de l’agro-écologie. Vous avez la parole, on vous écoute. Aidez-nous à dessiner le monde de demain.
Et donc parlons-nous calmement. Car soit, on arrive à s’entendre. Soit, au mieux ce sera les troubles sociaux, au pire une guerre civile. Qui veut cela ? Personne. Alors, on se calme, on apaise nos egos, on écoute les scientifiques et on trouve très rapidement des solutions ensemble. Et surtout, please, chers climato-septiques, n’écoutez plus vos leaders forts et simplistes (Trump, GLB, Le Pen, etc), ils sont complètement dans des postures primitives que je viens d’exposer et qui vous amènent droit dans le mur.
Le seul groupe humain auquel vous et nous, on peut se rattacher, c’est l’humanité tout entière. Et je dirais même plus, les humains et les non-humains, tout le vivant réuni. Nous nous sommes trop longtemps déconnectés de la Nature, c’est ce qui cause notre perte.
Quant à Ecolo. Fini la politique des petits pas. Elle est beaucoup trop lente. Maintenant, c’est ‘ça passe ou ça casse’, décroître ou périr. Ecolo doit redevenir radical et entamer une vraie réflexion pour faire émerger un ECOLO 2.0 à la hauteur de l’enjeu civilisationnel. Ecolo est (avec le PTB) le parti qui fait le plus peur à la droite conservatrice car leur programme politique propose in fine de ‘renverser la table’, d’en finir avec le capitalisme. Il faut arrêter de tourner autour du pot et l’assumer publiquement. Oui être écologistes (au sens politique), c’est être décroissant afin d’atteindre la neutralité carbone (en tenant compte des émissions directes ET indirectes). Quand on regarde la sciences physique et économique, il n’y a pas d’autres voie que la décroissance, assumons !
J’amène ici quelques éléments de réflexion, il y en a tellement d’autres bien sûr.
Mais objectivement, on s’est planté quelque part. Chacun a sa part. Que chacun fasse son examen de conscience car sans remise en question profonde, d’ici 50 à 100 ans, l’humanité pourrait tout doucement tirer sa révérence …
Et si tout cela échoue, ce que je redoute fort, il y aura des conflits (car les ressources vont manquer, car la température sera intenable, etc) et un PROCESSUS REVOLUTIONNAIRE légitime est inéluctable. Alors seulement la colère pourra s’exprimer.
Tout ceci ne me réjouit pas.
Aux âmes citoyens.
(‘Le bug humain’ et ‘Où est le sens ?’, Sébastien Bohler)
(‘L’économie a-t-elle une âme ?’, Marc Lemaire)




















