Europe : les conditions d’habitabilité

Ce que le climat va faire à l’Europe. Neuf conditions d’habitabilité

par Nathanaël Wallenhorst

Republication – article paru sur le site de l’institut Momentum

Quelles seront nos conditions d’existence dans vingt-cinq ans et quelle sera l’habitabilité humaine à Thessalonique, en Laponie ou à Rennes ? A quoi ressemblerait notre vie quotidienne, en 2049, sur une Terre qui franchirait les principaux points de basculement ? Fort de savoirs actualisés, ce séminaire de Nathanaël Wallenhorst, qui s’est tenu à Paris le 19 mai 2026, anticipe d’une façon concrète ce que pourrait être 2049 pour les écosystèmes, le climat et la société. Aurons-nous toujours des saisons en 2049 ? De quoi sera faite notre alimentation ? Quels seront nos loisirs ? Climat, eau, santé et migrations, Nathanaël Wallenhorst raconte notre quotidien dans ce futur proche si rien ne change.

2049 n’est pas tant une date qu’une image. Celle d’un monde à venir avec des sociétés humaines explosées par les ruptures que nous créons sur la Terre. C’est une image difficile à voir. Elle résulte de la familiarisation avec des milliers d’articles académiques, de tous champs disciplinaires, accumulés depuis plus de dix ans. 2049, c’est un futur dystopique. C’est un réel en train de se faire, appréhendé à partir d’un faisceau d’analyses scientifiques. Pour cela, il est nécessaire de maîtriser une boîte à outils, constituée de savoirs biophysiques, d’éléments techniques, comme des controverses scientifiques en cours.

Les sciences du système Terre sont une forme de fédération disciplinaire qui étudie notre planète comme un système dynamique et complexe, un système interconnecté et sensible aux perturbations globales. Ses racines remontent à certaines des idées du XVIIIe siècle, comme celles du géologue écossais, James Hutton, sur la théorie de la terre, et aux travaux du bio-géochimiste russo ukrainien, Vladimir Vernadski sur la biosphère au début du XXe siècle.

Ensuite, c’est dans la seconde moitié du XXe siècle, que les sciences du système Terre ont émergé formellement, notamment grâce à des initiatives scientifiques, comme l’année géo physique, 1957–1958, évènement préparé au cours de la décennie précédente, qui regroupe 67 états.

Le concept d’Anthropocène, proposition de nouvelle époque géologique, marquée par une transformation des conditions d’habitabilité de notre planète, introduit par les sciences du système Terre, a été une étape importante dans la formalisation de cette émergence disciplinaire, qui est alors venue interagir avec les sciences géologiques. Celles-ci ont également été profondément marquées par la conceptualisation des tipping points ou points de bascule, dans des sous-systèmes, comme la calotte glaciaire du Groenland, ou l’Amazonie, où des perturbations peuvent entraîner des changements irréversibles.

Dans le monde de la recherche, le savoir, s’organise en silo où chacun approfondit une expertise sans l’articuler aux autres données scientifiques. Cette compartimentation du savoir constitue une entrave pour les chercheurs et les citoyens à disposer d’une vision panoramique, pourtant essentielle dans la compréhension de la trajectoire des sociétés humaines.

Au contraire, travailler sur les conditions d’existence suppose une articulation singulière des données scientifiques, sans être cantonné à un champ disciplinaire. Cela implique, par exemple, d’appréhender l’Anthropocène à partir des savoirs géologiques et de leurs fondements stratigraphiques, sans oublier les savoirs systémiques, ni ceux des sciences humaines et sociales.

Les conditions qui permettent l’existence humaine connaissent de profonds bouleversements. Une dynamique non linéaire, reliant les causes et leurs effets, est en train de changer toute notre compréhension de la Terre, une autre manière d’habiter le monde : la mort, soigneusement mise à distance dans nos sociétés occidentales, fait son grand retour. La pénurie d’eau et les famines que nous avons réussi à évincer, se frayent une place de choix dans nos vies. Mais c’est aussi au dépeuplement de la Terre que nous devons faire face, à l’expérience systématique de la contamination de nos propres, corps, au surgissement permanent de l’imprévisible, aux migrations et aux guerres.

Au cœur des conditions qui permettent nos existences apparaît progressivement le chaos. Fondamentalement, c’est la désaffiliation et l’esseulement qui nous guettent : comment être ensemble, nous soutenir, et nous aimer, dans un environnement où tout nous serait devenu hostile ?

Neuf conditions d’existence

Condition d’existence n°1

La non-linéarité

La Terre est un système complexe où se combinent des interactions multiples, des rétroactions, des seuils critiques. Ce sont des réactions non linéaires ou non proportionnelles, c’est-à-dire que dans la dynamique des points de basculement, les dommages postérieurs sont sans commune mesure avec les impacts qui les ont causés. Ilss’accompagnent aussi d’effets en cascade sur nos systèmes sociaux et économiques jusqu’à pouvoir dépasser les capacités d’adaptation des nations. Les systèmes de gouvernement ne sont pas adaptés à cette menace existentielle qui pèsent sur l’humanité. C’est la raison pour laquelle l’approche actuellement privilégiée par nombre de décideurs encourageant un changement linéaire et progressif n’est plus envisageable.

Un tipping point est un moment critique : un processus dont les conséquences sont non proportionnelles avec ce qui les a déclenchées (un système change d’état). Le mécanisme est parfois comparé à un jeu de dominos.

Par exemple, le ballon de baudruche. Son volume augmente de façon proportionnelle à l’air injecté (logique linéaire), jusqu’à ce qu’il explose (logique non linéaire).

Les tipping points sont marqués par de nombreuses incertitudes et caractérisés par des échelles temporelles variables en fonction des éléments de basculement (années à millénaires). Mais incertitude ne signifie pas ignorance. lmaginons une casserole de lait oubliée sur le feu : nous savons qu’elle va déborder, l’incertitude étant de savoir à quel moment.

En 2023, Timothy Lenton coordonne un rapport de près de 500 pages, Global Tipping Points Report, qui propose un état du savoir et des lacunes sur les tipping points du système Terre.

Condition d’existence n°2

La chaleur mortelle

Les vagues de chaleur estivales européennes ont causé 70 000 décès en 2003, 61 000 en 2022, 47 000 en 2023 (moyenne : 50 000 par an). La létalité de la chaleur s’amplifie avec chaque dixième de degré. Lors de l’été 2022, en France, David Azevedo, 50 ans, meurt d’hyperthermie après une journée de travail à 42°C. En avril 2024, au Bangladesh, Ahsan Habib, enseignant de 37 ans, meurt en classe lors d’une canicule à 42,2°C.

La chaleur humide est potentiellement létale. Elle bloque la transpiration, la survie physiologique est impossible dès 31-35°C, parfois dès 28°C.

Les villes amplifient le danger (îlot de chaleur : +5 °C nocturnes possibles). Les écoles, le travail, les transports, l’électricité, les télécoms sont fragilisés.

2049 est alors l’histoire d’un verrouillage. Le changement climatique, les autres perturbations anthropiques comme les changements d’utilisation des terres ainsi que l’apparition d’événements extrêmes comme les incendies, entraînent les sols d’un territoire dans une dynamique d’aridité. 2049 est l’histoire de la mort. Et singulièrement celle des sols qui ont pourtant permis nos existences en nous nourrissant et en nous hydratant. La mort des sols, c’est la mort des écosystèmes. La mort des écosystèmes, c’est notre mort à nous, humains, c’est la raison pour laquelle les processus de désertification sont particulièrement observés avec une véritable inquiétude dans les communautés scientifique.

À + 3°C, les deux tiers de la population mondiale connaîtront une augmentation des conditions de sécheresse. Elles seront plus fréquentes, plus intenses, plus longues et toucheront une part toujours plus importante de la population mondiale et européenne. L’enjeu désormais vital qui permet littéralement d’arroser nos sociétés, c’est la capacité des sols à recevoir et à capter l’humidité, étape essentielle pour que les végétaux poussent. C’est ce qu’on appelle le cycle de l’eau verte. L’état des sols de 2049 rend difficile de visualiser ce à quoi pourrait ressembler la vie quotidienne au sein de nos sociétés globalisées. Et la question qui continue de s’installer et la suivante : une vie en société pourrait-elles seulement être possible ? Ou faudra-t-il envisager que les humains se fédèrent dans le cadre de petites sociétés autonomes ? Nous sommes face à un risque majeur de transformation du bassin méditerranéen en désert au cours de ce siècle. Innombrables sont les articles qui font consensus autour de ce triste constat. Très concrètement, avec 1,5°C de plus, nos modes de production agricole autour du bassin méditerranéen persistent, tant bien que mal. Mais cela cesse avec +2°C et les déficits chroniques de précipitations s’installent.

Les climats vers lesquels nous nous dirigeons n’ont jamais connu de sociétés humaines établies.

Condition d’existence n°3

La pénurie

Il devient de plus en plus vital d’apprendre à économiser l’eau. Car si l’eau est partout, c’est son manque qui prédomine. Comme 71 % des territoires de la planète sont recouverts d’eau, nous pourrions nous dire que nous n’en manquerons jamais. Mais ce n’est pas si simple, car seul 0,3 % de l’eau douce, qui représente 2,5 % du volume d’eau total, est accessible. La plupart du reste de l’eau douce est contenue dans les glaciers. Cela signifie que seul 0,007 % de l’eau est disponible pour l’humanité. Alors que cette quantité était disponible pour une population de 1,6 milliards d’habitants en 1900, nous devons désormais la partager entre plus de 8 milliards de personnes. Or, les besoins en eau par habitant ont littéralement explosé en raison de nos modes de vie modernes et de la croissance économique du XXe siècle extrêmement consommatrice d’eau douce. Un hamburger nécessite 2400 litres, un jean, 10 000 litres. Aujourd’hui 70 à 80 % de l’eau potable sont destinés à l’agriculture et à la production de nourriture, 10 à 20 % à l’industrie et à peine 10 % aux usages domestiques. Nous vivons déjà dans un monde où l’accès à l’eau en crise. Environ 4 milliards de personnes vivent dans des conditions de grave pénurie d’eau douce pendant au moins un mois de l’année.

L’Europe du Nord devrait avoir 20 % de précipitations supplémentaires dans les décennies à venir, mais cela n’a rien d’une bonne nouvelle, car ce sera principalement sous la forme d’épisodes de pluie intenses, causant des inondations comme celles que nous avons connues récemment en Allemagne, en Espagne ou en Belgique. Ces alternancesd’inondations et de sécheresses sont problématiques pour l’irrigation de nos cultures, mais aussi pour le transport fluvial. Dans les Alpes, les prévisions indiquent une diminution de l’épaisseur de la neige pour toutes les altitudes, toutes les périodes et ce quels que soient les scénarios des émissions de gaz à effet de serre.

Les réserves vitales pour l’irrigation de nos cultures et pour l’alimentation de nos villes en eau potable sont directement sensibles aux variations de la météo. Une sécheresse peut rapidement nous faire toucher le fond de nos réservoirs. Ces dernières années, un phénomène particulièrement problématique se développe : les sécheresses éclair.

En 2049, la moitié de l’humanité sera privée d’eau douce des glaciers, les réserves d’eau claire vont se raréfier et les terres agricoles seront stérilisées par le sel. Au total, ce sont plus de 10% des terres de la planète qui sont en proie à uneaugmentation de leur salinité. Les inondations côtières vont se multiplier, submergeant les villes côtières à une fréquence accrue.

La pénurie d’eau est la mère des menaces. Une vie sans citerne se profile, car les glaces fondent sans être rechargées par des précipitations neigeuses. Or les glaciers, que les processus géologiques ont mis quelques millions d’années à créer, sont nos réserves. Nos vies sont reliées aux glaces. Sans parler de la bombe à retardement du permafrost, cet ensemble de sols gelés en permanence en Alaska, au Groenland, en Sibérie, sur le plateau tibétain ou dans les hauteurs alpines, qui fondent sous l’effet du réchauffement climatique, ce qui libère des gaz à effet de serre.

Condition d’existence n°4

Le dépeuplement

La disparition d’une espèce n’est pas un drame en soi. Mais ce qui se passe aujourd’hui est d’une toute nature : le rythme de leur disparition s’emballe. Il s’agit d’une annihilation biologique sans précédent. 50 % des espèces migratrices sont en déclin, 20 % sont menacées d’extinction. Le rythme d’extinction est 10 à 100 fois supérieur au taux naturel.

En France ce sont 3000 espèces qui sont menacées. Le tiercé destructeur combine les prélèvements direct, l’exploitation des milieux naturels, et le changement climatique. Ainsi, le thon rouge a été pêché intensivement tout au long du XXe siècle et ses populations se sont effondrées. Ensuite, le changement d’affectation des sols et l’exploitation des milieux naturels ont constitué la plus grande cause de destruction du vivant : ils détruisent ou fragmentent les habitats naturels des espèces tant terrestres qu’océaniques ou d’eau douce, à la fois animales et végétales. Et si le réchauffement climatique se poursuit, il supplantera alors le changement d’affectation des sols comme principal facteur de destruction de la vie.

Par exemple , le hêtre commun, un des feuillus les plus répandus en Europe est considéré comme une « espèce morte-vivante », déjà condamnée par la rapidité du réchauffement.

Ce même processus de dépeuplement affectera la vie marine, touchée par l’acidification. L’acidification, par l’intermédiaire de plusieurs mécanismes interconnectés, fragilise le plancton, élément crucial dans la chaîne alimentaire ou océanique. Mais le plancton est aussi une pompe à carbone qui capte environ 50 gigatonnes de carbone chaque année. Ce sont les océans qui absorbent la majorité de la chaleur émise par le soleil. Ils sont comme une bouillotte ou un chauffage qui maintient la Terre à une température tempérée favorable à la vie. L’océan, qui capte 90 % de la chaleur excédentaire liée au réchauffement climatique, se réchauffe désormais beaucoup trop.

Condition d’existence n°5

La contamination

De nouvelles entités (plastiques, PFAS, pesticides, métaux lourds…), absentes du système Terre avant l’ère industrielle, s’infiltrent dans l’eau, l’air, les sols et nos corps . Nous sommes en présence d’une contamination systémique. Par exemple, les « Plasticenta » sont des microplastiques des deux côtés du placenta. Il s’agit d’une exposition prénatale généralisée.

Or la production de plastiques pourrait tripler d’ici 2060. Les particules fines sont à l’origine de 238 000 décès prématurés en Europe tous les ans. Le changement climatique concourt aux maladies cardiovasculaires, respiratoires, cancers, à la malnutrition, aux maladies vectorielles (dengue, paludisme, chikungunya, bilharziose), aux pathologies mentales, aux suicides, à de nouvelles zoonoses. Le réchauffement accélère l’augmentation du périmètre des maladies et leursmutations. Limiter le réchauffement à +1,5 °C (vs +2 °C) éviterait ~153 000 000 décès prématurés. Sans oublier que le dégel du permafrost peut déclencher la libération potentielle d’agents pathogènes anciens et le relargage de polluants.

Condition d’existence n°6

L’imprévisible

L’Europe entre dans un régime d’événements extrêmes plus fréquents et plus intenses (crues éclairs, méga-incendies, tempêtes) ; chaque choc entame la résilience des territoires.

Entre 1995 et 2015, 606 000 personnes sont décédées et 4,1 milliards de personnes ont été blessées ou se sont trouvées sans abri ou dans le besoin d’une aide d’urgence (au niveau mondial).

L’Europe est touchée par une alternance de sécheresses et d’inondations : l’atmosphère plus chaude charge le cycle évaporation-précipitation. Le réchauffement climatique accélère le cycle d’évaporation-précipitation, ce qui génère une alternance de sécheresses et d’inondations. Il assèche les sols, qui perdent leur fertilité et leur capacité de production agricoles, en même temps qu’il accentue les inondations qui détruisent les cultures.

14 juillet 2021, vallée de l’Ahr (Allemagne) : Meike et Dörte Näkel, viticultrices, emportées par une crue fulgurante, survivent huit heures accrochées à un prunier.

23 juillet 2018, Mati (Grèce) : en 90 minutes, un feu dévore 1 400 hectares et 1650 habitations, piégeant les habitants. 140 morts.

Des phénomènes étranges peuvent survenir, comme le 8 septembre 2020, sous un ciel presque sans nuages, l’eau a envahi la place Saint-Marc à Venise. Sans qu’aucune goutte d’eau tombe du ciel, une très grande marée, poussée par des vents favorables, a suffi, en raison de l’augmentation du niveau de la mer Adriatique, pour que l’eau submerge le seuil des sols urbains. C’est ce qu’on appelle une inondation par beau temps. Sous un soleil radieux, tout d’un coup, la mer, monte plus haut qu’à l’habitude, inonde tout d’eau salée. Cela arrive régulièrement à Hambourg, en Allemagne, particulièrement dans le quartier de Fischmarkt où les commerçants ont pris l’habitude de placer des les marchandises sur des palettes pour que leurs étals ne soient pas détruits par les inondations d’eau salée.

2049 sera le temps de la destruction des infrastructures et sera marquée par l’imprévisibilité au cœur de l’existence, la fin des capacités de planification et la fragilisation civilisationnelle.

Condition d’existence n°7

La faim

Durant des milliers d’années, les populations humaines se sont concentrées dans un sous-ensemble très étroit des régions terrestres, toutes caractérisées par des conditions climatiques similaires caractérisées par des températures annuelles moyennes autour de 13°. C’est ce qu’on appelle une niche de température humaine liée à des contraintes fondamentales. Toutes les espèces animales et végétales ont une niche environnementale leur permettant de se développer. Et c’est aussi le cas pour nous, même si nous disposons d’un outillage technique considérable.

D’ici les années 2070, jusqu’à trois milliards de personnes seront poussées en dehors de cette niche. Un tiers de la population mondiale sera confrontée à des températures moyennes supérieures à 29°C en l’absence de migrations, ce qui est incompatible avec une vie en société (aujourd’hui 0,8% surface terrestre a ce type de température : le Sahara).

La production agricole dépend de l’équilibre fragile entre climat et biosphère. Aujourd’hui, 52% des terres agricoles mondiales sont fragilisées par les forçages anthropiques. Les rendements agricoles sont en baisse structurelle. Depuis 1961, la productivité agricole mondiale a baissé de 21%.

L’agriculture est tributaire des circulations atmosphériques et océaniques. L’affaiblissement de l’AMOC (circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, dont le Gulf Stream est une partie) pourrait provoquer un effondrement de la production alimentaire mondiale. Les conditions plus froides et sèches feraient s’effondrer la production agricole de l’Hémisphère Nord.

La hausse moyenne des températures de surface qui augmente le risque de conditions climatiques extrêmes, augmente le risque de baisse des récoltes mondiales, qui pourrait produire ce qu’on appelle des ruptures de grenier, une insuffisance simultanée aux différents endroits du globe des réserves agricoles, provoquant un choc des prix alimentaires. Le risque d’effondrement agricole pour la population mondiale est tel que nombre de chercheurs ont travaillé à proposer des définitions de ces risques. Le risque global catastrophique (Global Catastrophic Risk, GCR) désigne la probabilité d’une perte de 25 % de la population mondiale à la suite d’une perturbation sévère du système alimentaire, dans un laps de temps donné, et la perte de la capacité de l’humanité à maintenir sa forme actuelle.

Condition d’existence n°8

La migration et la guerre

L’élévation du niveau de la mer aura des impacts significatifs en Europe où 30 millions de personnes vivent dans des zones côtières à risque. La fonte accélérée du Groenland et de l’Antarctique pourrait conduire à des hausses de 2 à 5 mètres, modifiant la carte européenne et mondiale d’ici à 2150. Ce sont de nombreuses villes européennes que nous perdrons à savoir, Amsterdam, Rotterdam et La Haye aux Pays-Bas ; Bruges, Ostende et Anvers, en Belgique ; Londres et Bristol, au Royaume-Uni ; mais aussi, Bordeaux, Nantes, La Rochelle, Marseille, et Nice, en France ; Barcelone, en Espagne ; Lisbonne, au Portugal ; Venise, Naples et Gênes, en Italie ; Hambourg, en Allemagne ; Copenhague au Danemark.

A Fairbourne (Pays de Galles), la décision municipale d’abandonner la digue oblige 850 habitants à être déplacés d’ici 2054 et déclenche l’effondrement des prix de l’immobilier, suscitant l’amertume des habitants.

A Nordstrandischmoor (Allemagne), l’ île est inondée jusqu’à 50 fois par an ; 25 habitants sont réfugiés sur quatre monticules artificiels ; des millions investis pour rehausser — emblème européen des « îles qui disparaissent »

Les effets en cascade de ces mobilités seront l’effondrement immobilier, des services publics perturbés (écoles, hôpitaux), des coûts économiques massifs, des tensions sociales, des migrations intérieures et transfrontalières, des conflits pour les ressources.

Condition d’existence n°9

Le chaos

Un mot permet de saisir ce que le climat peut faire à l’Europe de 2049 : le chaos. Le chaos est ce qui s’oppose aux perspectives de civilisation, ce qui ferme l’avenir. La trajectoire actuelle de nos sociétés nous conduit vers l’abîme et bon nombre des indicateurs de pilotage dont nous disposons biaisent notre analyse du réel, ils demeurent exclusivement économiques et tardent à intégrer les savoirs du système Terre. Force est de constater que notre boussole dysfonctionne. Nous sommes confrontés à une boucle de rétroaction socio-climatique : une spirale où la déstabilisation du système Terre fragilise les sociétés humaines, et où la fragilisation des sociétés humaines empêche l’action climatique, renforçant le déséquilibre planétaire.

Les modèles économiques dominants (William Nordhaus, Simon Dietz) sont inadaptés : ils négligent les effets non linéaires, les basculements et les cascades d’effondrements, ils sous-estiment le coût réel du climat.

La croissance des inégalités sociales est explosive. L’empreinte carbone moyenne des 1 % les plus riches et 175 fois plus élevée que l’empreinte carbone des 10 % les plus pauvres. Or ce sont les pauvres qui sont exposés à la surmortalité lors des canicules. Combien de temps vont-ils accepter d’être à ce point les grands perdants ? Nous pouvons imaginer que l’aggravation des différentes injustices climatiques va provoquer des soubresauts politiques dont certains pourront enclencher à terme des guerres civiles. Et ce d’autant que les risques systémiques ne pourront plus être pris en considération par les assureurs qui se demandent comment faire pour assurer les populations contre les risques croissants qu’elles courent. Le dérèglement climatique prend de cours les assureurs avec des coûts qui ont excédé leurs prévisions de 18 % sur la période 2020-2023. Il y a aujourd’hui une tendance chez les compagnies d’assurance à se retirer des zones à risques élevés, comme celles exposées aux incendies de forêt et aux inondations.

Le durcissement des conditions climatiques fragilise les démocraties. Nous savons que les catastrophes climatiques sont généralement suivies de recul des libertés, de réponses autoritaires, de montée des tensions sociales et de risques de conflits.

Un « risque de déraillement » sociétal n’est pas à exclure, dans un contexte d’anomie et de désaffiliation.

Conclusion

2049 n’est pas à comprendre de façon déterministe. Nous les humains sommes caractérisés par notre liberté. Et notamment par la liberté de l’action politique, cette possibilité d’agir de concert pour aller dans une direction, relever un défi, tenir une promesse. Cela suppose d’engager des combats, de les politiser, de refondre notre Constitution et nos outils législatifs, de démanteler les pans mortifère de notre activité économique.

2049 est là pour que nous tenions la promesse que nous avons faite à nos enfants en les projetant dans l’existence. La promesse que la vie ensemble, sur la Terre, vaut d’être vécue.


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La non-linéarité

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Gemenne, F. (2011). Why the numbers don’t add up: A review of estimates and predictions of people displaced by environmental changes, Global Environmental Change, 21(1), S41-S49.

Le chaos

Carleton, T. A., Hsiang, M. (2016). Social and economic impacts of climate, Science, 353(6304).

UCCRN (2018). The Future we don’t want. How Climate Change Could Impact the World’s Greatest Cities, UCCRN Technical Report, February.

Kemp, L. et al. (2022). Climate Endgame: Exploring catastrophic climate change scenarios, PNAS, 119(34), e2108146119.

Laybourn, L., Evans, J., Dyke, J. (2023). Derailment risk: A systems analysis that identifies risks which could derail the sustainability transition, Earth System Dynamics 14, p. 11è1-1182.



La planète meurt

La planète est en train de mourir mais tu as du travail lundi

Lettre à celle ou celui qui vient de s’éveiller

Sarah Connor

Traduction IA – Article paru sur collapse2050.com

Je sais exactement où tu es assis(e) en ce moment. Tu fixes un graphique des températures de surface de l’Atlantique Nord, observant une ligne rouge s’envoler vers un territoire inconnu et terrifiant. Encore une donnée horrible qui confirme ce que tu sais déjà. Tu ressens ce nœud familier au creux de l’estomac alors que tu prends conscience de la réalité biophysique : les systèmes de la planète sont en train de s’effondrer.

Quinze minutes plus tard, tu te connectes à une réunion Microsoft Teams. Ton manager partage un diaporama sur l’alignement stratégique de la marque et les objectifs de chiffre d’affaires du troisième trimestre, ou quelque chose comme ça. Tu acquiesces. Tu écris une question polie dans le chat pour montrer que tu es là. Tu souris.

Le choc entre le pergélisol qui fond et les absurdités de façade des entreprises fait l’effet d’un profond schisme cognitif.

Tu te demandes comment tu peux continuer à faire ça. Tu as la conviction inébranlable que les systèmes qui soutiennent notre civilisation sont en déclin terminal, et pourtant tu dois continuer à feindre de l’enthousiasme pour des réunions absurdes avec des gens absurdes sur des problèmes absurdes.

Tu as peut-être l’impression de devenir fou/folle en gaspillant ton temps restant à faire des choses qui, au fond, n’ont aucune importance. Mais tu dois acheter de la nourriture pour ton chat et payer la facture d’électricité… alors tu continues d’assister à ces réunions Teams.

Je t’écris pour t’assurer d’une vérité fondamentale : ta dissonance cognitive est rationnelle.

Tu fais partie d’un sous-ensemble discret mais en expansion rapide de la classe professionnelle qui traverse une rupture épistémologique profonde. Tu as abandonné les prémisses de l’« environnementalisme » moderne. Tu ne crois plus que l’innovation technologique ou les initiatives de durabilité des entreprises puissent éviter des issues catastrophiques. Tu reconnais que la catastrophe est déjà là.

Le traumatisme spécifique que tu as ressenti en abandonnant le mythe du développement durable porte un nom clinique. Les chercheurs en soins palliatifs l’appellent la « gifle existentielle ». Cela décrit la crise aiguë et désorientante qu’un patient subit lorsqu’il reçoit un diagnostic terminal, le moment où son futur anticipé disparaît. Ta gifle existentielle s’est produite lorsque tu as enfin intégré les calculs de la théorie des systèmes complexes et de la fragilité globale. Le récit du progrès humain s’est effondré. L’Organisation mondiale de la santé note que les patients en phase terminale ressentent une douleur spirituelle aiguë lorsque leurs croyances fondamentales sont détruites. Tu ressens exactement cette douleur spirituelle. Tu fais le deuil d’une civilisation tout en étant contractuellement obligé(e) de faire semblant de t’intéresser pendant que ton supérieur met l’équipe à jour sur la dernière version des formulaires.

Tu te demandes probablement pourquoi tu ne peux pas simplement compartimenter et faire ton travail. Le domaine de la théorie de la gestion de la peur explique parfaitement ta paralysie. Les humains construisent des visions du monde culturelles élaborées pour se protéger de la peur paralysante de notre mort inévitable. Pour le professionnel moderne, l’évolution de carrière et l’accumulation de richesse servent de projets d’immortalité. Le travail fournit une hiérarchie mesurable de valeur et nous distrait du vide.

Ton acceptation intérieure de l’effondrement civilisationnel a court-circuité ce mécanisme de défense. Ton projet d’immortalité s’est révélé être un moteur de destruction écologique. L’entité corporative a perdu toute permanence. Quand ton manager parle de croissance économique infinie et de planification à long terme, tu reconnais que c’est une impossibilité biophysique. Le travail ne calme plus ton anxiété ; il agit comme un rappel constant de l’effondrement imminent. Les sociologues appellent cela une « crise de légitimation » du travail. Le travail émotionnel que tu fournis pour maintenir la fiction de ton emploi est une forme de violence spirituelle.

Pour survivre à la journée de travail, tu tentes actuellement une adaptation complexe et épuisante de double conscience. Le sociologue W.E.B. Du Bois a inventé ce terme pour décrire l’expérience des personnes marginalisées forcées de maintenir simultanément deux réalités inconciliables.

Ta version est un cerveau scindé. Une moitié traite la trajectoire terrifiante de l’Anthropocène. L’autre moitié traite des feuilles Excel pour maintenir ton revenu. Séparer les deux nécessite un pare-feu psychologique, car tu crains que dire la vérité dans la salle de pause déclenche les mécanismes de défense du monde de tes collègues et entraîne une ostracisation sociale.

Ce masquage corporatif élaboré, comme tu l’as probablement constaté, n’est pas durable. Sans les moyens de t’autofinancer, tu as besoin d’un nouveau cadre de sens pour naviguer dans l’open space d’une planète mourante.

Considère la « Deep Adaptation », un concept développé par Jem Bendell. La Deep Adaptation abandonne le modèle traditionnel de gestion des impacts climatiques pour maintenir le statu quo. Elle propose une méthode de traitement du deuil à travers des questions fondamentales, notamment le principe de « renoncement ».

Le renoncement exige d’abandonner intentionnellement les comportements et attentes qui aggravent la crise. Tu pourrais réduire ton enthousiasme performatif au travail. Le monde de l’entreprise dira que tu fais du « quiet quitting » — un échec générationnel de caractère. Je considère cela comme une manœuvre psychologique rationnelle et protectrice.

Tu dois fournir le minimum d’efforts nécessaire pour maintenir ton revenu et ton assurance santé. Tu dois aussi protéger délibérément ton esprit d’un système toxique et rediriger ton énergie vers ta communauté, tes réseaux d’entraide et la régulation de ton propre système nerveux.

À moins que tu ne sauves des vies ou quelque chose du genre, abandonne la croyance arrogante et moderniste que ton travail individuel a un sens. Adopte la posture d’un travailleur en soins palliatifs. Vois ton rôle comme celui de quelqu’un qui prend soin d’une institution mourante, en minimisant la souffrance immédiate des personnes piégées en son sein, y compris toi-même. Concentre-toi sur les relations humaines agréables au bureau. Protège tes subordonnés de la toxicité de la direction. Pratique une empathie extrême et localisée.

Finalement, cette acceptation t’apportera un certain soulagement. Accepte que la bataille pour sauver le paradigme industriel est perdue. Cela apporte un léger apaisement à cette dissonance cognitive torturante.

Le Dark Mountain Project, un mouvement fondé sur la philosophie de la « décivilisation », encourage à accepter la fin de l’ère anthropocentrique et à se concentrer sur des tâches profondément humaines : créer de l’art, préserver les connaissances et raconter des histoires honnêtes dans l’ombre de l’effondrement.

Hélas, tu as des factures à payer.

Tu te connecteras encore aux réunions stratégiques du mardi matin. Tu regarderas encore les tableaux Excel. Cependant, les frontières rigides de ton ego professionnel s’assoupliront. L’avenir de l’humanité est terrifiant et incontrôlable. Le présent doit devenir ton sanctuaire vital. Tu es coincé(e) dans le jeu, alors tu dois apprendre à y jouer avec détachement, pleinement conscient(e) qu’aucun de ces objectifs trimestriels ne changera la trajectoire finale de notre déclin. Tu es éveillé(e) dans une société de somnambules. Ton rôle maintenant est simplement de faire ce que tu peux pour rendre la fin un peu moins cruelle.



Moment Pearl Harbor ?

Retour sur le moment Pearl Harbor et l’État d’Urgence écologique

Térence

Les recherches s’accumulent sur la capacité de survie des êtres humains face aux températures thermomètre-mouillé. Un problème qui devient de plus en plus concret avec le réchauffement climatique, malgré le déni écologique international actuel. Pendant que nous avons les yeux rivés sur le Moyen-Orient, les USA vient de connaître le mois de mars le plus chaud de leur histoire (sur 132 ans de mesure), qui est aussi le mois individuellement « le plus anormalement chaud » par rapport aux moyennes climatiques.

En ce qui concerne notre capacité de supporter ce réchauffement, en une phrase : les précédentes tables de survie étaient trop optimistes, notamment par rapport à l’âge et au sexe des personnes, soumises à des températures et une humidité importantes, au soleil ou à l’ombre, pendant 6 heures continues.

Évidemment, on parle ici de survie humaine hors de toute technologie de refroidissement (la fameuse clim’), uniquement à partir du mécanisme naturel de refroidissement du corps par transpiration.

Mais on sait qu’une bonne partie de l’humanité (la majorité) vit dans des zones géographiques où le phénomène de dépassement des seuils se rapproche / augmente ET ne dispose pas de technologies de refroidissement. On sait aussi que la plupart d’entre nous concevons la vie humaine normale hors d’un scaphandre et avec la liberté permanente de nous rendre à l’extérieur, même en été, même lors d’une canicule.

Donc ces résultats scientifiques pointent vers l’émergence de zones « inhabitables » supplémentaires (il en existe déjà, pour différentes raisons, comme la pression extrême et l’absence d’air respirable au fond de l’océan) pour homo sapiens (mais aussi pour ses cultures végétales et ses élevages animaux, qui ont aussi des limites « corporelles »).

Ajoutons à cela une probabilité croissante de « super » El Nino en 2026 et 2027 (phénomène qui peut lui-même s’aggraver avec le réchauffement climatique durant la suite du siècle).

On ne peut qu’observer le renforcement des convergences vers une sorte de « singularité écologique » sur Terre.

J’ai discuté l’autre jour avec un collègue qui a fait une thèse en philo (dont la société a certifié qu’il savait réfléchir, même s’il y toujours une marge d’incertitude). Il me disait qu’il pensait qu’on ne bougerait pas avant d’y être forcés. De plus en plus d’amis me disent la même chose. Qui croit encore en l’écologie comme mouvement politique capable d’initier le changement AVANT que « le pire » ne se produise (le pire écologique étant déjà bien entamé en réalité) ?

C’est embêtant d’en venir à cette conclusion (que font aussi souvent les médecins et les psychologues) car vu l’inertie massive du système Terre, on va peut-être se bouger oui, forcés par les événements oui, mais quand il sera trop tard (trop tard chaque fois « pour tel niveau de dégât irréversible »… pouvant aller jusqu’à « l’extinction de l’humanité » -je mets la borne théorique du raisonnement). Le « trop tard pour x ou y » est en effet une affirmation dynamique, glissante vers le pire, à chaque seuil d’irréversibilité franchi (trop tard pour l’Amazonie, trop tard pour le Gulf Stream, trop tard pour les manchots empereurs, trop tard pour x ou y ou z… jusqu’au « trop tard pour homo sapiens » – à nouveau borne théorique du raisonnement, du moins anthropocentré).

Tant que l’espèce humaine est toujours viable, il n’est pas « trop tard » pour elle (en tant qu’espèce, on pourrait parler des milliards d’individus passés par « pertes et profits »). Mais il y a déjà plein d’espèces qui ont disparu, ayant franchi leur propre seuil de « trop tard » (si on adopte une métaphysique moins anthropocentrée).

Et il est déjà « trop tard » pour pas mal d’implantations humaines dans le monde (certaines îles par exemple).

Je songe dès lors encore et toujours à ce raisonnement autour du concept « d’État d’Urgence écologique » et du concept de « Moment Pearl Harbor ».

L’hypothèse selon laquelle, à un moment donné (ou plusieurs successivement), il y aura des fenêtres d’opportunité historiques, vu l’immensité des chocs (des catastrophes écologiques/climatiques provoquant un nombre incalculable de morts par exemple), pour que soient tentés des scénarios « d’État d’Urgence écologique » (version démocratique) ou d’état d’urgence (version non démocratique) via des moments socio-politico-historiques de type « Pearl Harbor ».

Ce qui s’est passé pendant la pandémie de covid-19 peut ainsi être vu comme un « modèle » analogue de ces scénarios (je le dis de façon descriptive, sans juger si les réactions politiques durant la pandémie étaient bonnes ou mauvaises, on ne peut nier qu’elles ont vu l’usage d’instruments d’exception, même par des démocraties).

Ces « moments Pearl Harbor » sont des singularités biophysiques et anthropologiques dans l’histoire du système combiné Antropobiosphère, où « quelque chose pourrait se produire » mais sans garantie que « ça » se produise. Ce quelque chose pourrait être une bifurcation par rapport aux mégatendances actuelles, par exemple une réduction de la voilure économique mondiale pour réduire massivement l’empreinte écologique, et donc ralentir l’Écocide planétaire.

La probabilité de tels « moments Pearl Harbor » ne fait qu’augmenter plus « ça empire » (c’est d’une logique imparable, toutes choses égales par ailleurs).

Il est a contrario tout à fait possible qu’il ne se passe « rien ». C’est à dire que le moment Pearl Harbor se présente en tant que possibilité, mais qu’il ne se réalise pas en tant que tel, ne donnant pas lieu à une « tentative d’État d’Urgence écologique » (qui peut ou pas « réussir », la définition de « réussite » étant synonyme de « minimiser la casse » dans toutes les branches des scénarios ultérieurs pour l’Anthropobiosphère).

S’il ne se passe « rien », on peut imaginer à long terme des résultats « à la Mad Max », où rien n’a été tenté, et l’Écocide planétaire s’est réalisé. Les humains résiduels ayant même perdu la mémoire, c’est-à-dire toute capacité à « se représenter » ce qui leur est arriveé. On voit l’émergence de cette possibilité d’apocalypse ignorée via la destruction de l’infrastructure scientifique climatique et écologique aux USA. Les populations ne peuvent dès lors pas élaborer à ce sujet, et encore moins agir adéquatement, collectivement. C’est un Ecocide silencieux, qui ne parvient jamais à la conscience collective ou qui en disparait progressivement.

Si la réalité est déjà « alternative », des milliards d’humains pourraient subir la catastrophe écologique sans ressentir la moindre révolte, le moindre affect politique, conditions nécessaires d’un Moment Pearl Harbor entièrement réalisé, au-delà de sa simple fenêtre de possibilité biophysique.

Tout ceci me fait beaucoup penser au concept de psychohistoire » développé par Isaac Asimov dans son cycle de science fiction « Fondation ».

Anticiper les ruptures de continuité possibles du système combiné Anthropobiosphère passe en effet par une connaissance des phénomènes biophysiques les plus généraux (réchauffement climatique, écocide, limites de survivabilité humaines, usage des combustibles fossiles) et des phénomènes anthropologiques : psychologiques, sociologiques, économiques, politiques et historiques, sans oublier les vecteurs technologiques comme l’industrie, la science, la technique et possiblement, l’IA.

Si on résume la trajectoire du système combiné Anthropobiosphère, en se concentrant uniquement sur les mégatendances, avec un regard d’analyste mathématique de fonctions en recherche de singularités dans les courbes, on voit forcément apparaitre ces grandes formes génériques, pour lesquelles chacun aura son vocabulaire :

  • Anthropobiosphère
  • Écocide planétaire
  • Moment Pearl Harbor
  • État d’Urgence écologique (démocratique ou non)

Et donc deux issues macroscopiques : l’Effondrement ou la Métamorphose.



Dead man walking

Antonio Turiel (*)

Traduction IA – Article paru dans The Oil Crash

L’article original est daté du 23 mars 2026

Chers lecteurs,

La guerre en Iran entre dans sa quatrième semaine. Une fois de plus, afin d’éviter une panique et un effondrement généralisé des marchés à l’ouverture de la séance de lundi, on a dû inventer une nouvelle pour apaiser les marchés. Dans ce cas, Donald Trump a décrété une trêve de 5 jours (uniquement du côté américain, Israël suit sa propre voie), selon lui grâce à des conversations fructueuses avec l’Iran ce week-end (conversations déjà démenties par les autorités iraniennes).

Nous sommes dans le temps additionnel. Dans les prochaines semaines arriveront les derniers navires qui ont quitté Ormuz avant sa fermeture, et lorsque cela se produira, la pénurie se manifestera dans toute sa brutalité et son intensité. En réalité, les choses vont déjà horriblement mal. La liste des pays souffrant de problèmes d’approvisionnement en carburant ou ayant même imposé des mesures de rationnement (Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, Inde, Thaïlande…) s’allonge de jour en jour. La Chine a restreint l’exportation d’engrais, et aux États-Unis, on estime qu’il manquera entre 25 et 35 % des engrais habituellement utilisés pour cette campagne. La pénurie d’hélium entraînera une forte baisse de la production de puces dans quelques semaines, sans parler de la situation désastreuse de l’aluminium ou du cuivre, pour ne citer que quelques matières premières. En réalité, tout est affecté. Sans surprise pour les lecteurs habituels de ce blog, l’une des choses qui manque le plus en ce moment est le diesel, et cela affecte absolument tout, la chaîne d’approvisionnement de toutes sortes de matières premières.

Il ne semble pas y avoir de solution simple. L’Iran ne cédera pas sans un engagement crédible de non-agression de la part des États-Unis et d’Israël, garanti par de grandes puissances comme la Russie et la Chine, ainsi qu’une réparation de guerre à la hauteur des dommages causés. Il ne peut pas faire moins, car il sait que s’il cède maintenant, il sera attaqué de nouveau dans quelques mois, une fois ses adversaires réarmés. Mais ces conditions sont totalement inacceptables pour les États-Unis et Israël. En réalité, il n’existe aucune issue simple à cette impasse. Tout indique qu’un dommage structurel immense va être infligé à l’économie mondiale.

En me plaçant maintenant dans le contexte de l’Espagne et de l’Europe, soyons honnêtes : à moins qu’il ne se produise quelque chose d’absolument inimaginable (littéralement un miracle), nous allons nous écraser. Aucun autre dénouement n’est envisageable. Nous allons subir une perte très durable, peut-être même permanente, de 25 % ou plus de notre consommation énergétique, et cela se produira dans les prochains mois. Nous verrons une bonne partie de nos industries s’effondrer sans jamais se relever. Nous verrons le chômage exploser. Et dans les phases avancées de cette débâcle, nous verrons des pénuries de carburants et même de nourriture.

Peut-être que les maîtres du monde disposent de leviers que nous ne pouvons pas imaginer, peut-être ont-ils un moyen de stopper net cette guerre et avec elle ce désastre. Je ne le sais pas. Je ne sais pas et ne peux pas savoir ces choses. Ce que je sais, en revanche, c’est que sans un changement radical de cap, nous allons sombrer, et profondément. Et même si ce miracle se produisait, rien que par les dégâts déjà causés, les conséquences seraient déjà assez dures dans les années à venir. Bien sûr, rien en comparaison de l’effondrement actuel.

En ce moment, nous perdons environ 20 millions de barils par jour de pétrole et de produits pétroliers, soit environ 20 % de la consommation mondiale et, ce qui est le plus important pour nous, cela représente 40 % du pétrole disponible pour l’exportation. Il manque également environ 20 % du gaz naturel liquéfié, 30 % des engrais azotés, 30 % de l’hélium, 30 % de l’aluminium, 30 % du soufre (nécessaire pour produire de l’acide sulfurique pour les procédés industriels, y compris l’extraction du cuivre)… Il y a un embouteillage de conteneurs incroyable dans la zone. Le manque de pétrole brut moyen provenant du Golfe persique affecte particulièrement la production de diesel, mais aussi celle de kérosène. D’ailleurs, certaines compagnies aériennes commencent à annuler des vols. Quant au tourisme, Dieu seul sait ce qu’il adviendra.

Ce ne sera pas une crise de plus. Ce sera une catastrophe économique. Combinée à l’éclatement des bulles financières démesurées gonflées ces dernières années, il est difficile de comprendre l’ampleur de ce qui va se produire.

C’est de la pure arithmétique. Il n’y a aucune bonne issue si Ormuz reste fermé. Le fait que le monde ne tombe pas dans un abîme dépend uniquement de la réouverture de cette voie critique.

Certes, la fermeture d’Ormuz signe la fin du capitalisme nécroterminal, un système destructeur et vorace qui ne nous manquera pas. Le problème n’est pas tant la fin du capitalisme que la manière dont elle va se produire. Car au lieu de passer à un système de réseaux résilients capables d’accueillir l’humanité, la majeure partie de la planète chutera littéralement sans filet.

C’est probablement ce qui pouvait arriver de mieux. Avec un changement climatique incontrôlé et de nombreux autres problèmes environnementaux, nous ne pouvions pas espérer une décroissance ordonnée et contrôlée. Il fallait sans doute quelque chose de drastique, un arrêt brutal, s’il devait rester une marge pour construire quelque chose à l’avenir. Malgré tout, la principale inquiétude est de savoir comment éviter que l’effondrement du capitalisme ne devienne une hécatombe avec des millions de morts.

Dans ces circonstances, les mesures qui devraient être adoptées tous azimuts devraient concerner la souveraineté alimentaire, la garantie des besoins vitaux, la définition de secteurs stratégiques, la subordination de tous les biens à l’objectif commun de garantir la survie de tous, et l’adaptation la plus rapide possible à ces temps de tribulation et d’incertitude qui nous attendent.

Mais non. Rien de tout cela ne figure dans la feuille de route.

Hier, j’ai passé une partie de l’après-midi à examiner les grandes lignes du décret de mesures urgentes que le gouvernement espagnol a proposé pour faire face à cette nouvelle crise trumpienne. En vérité, je ne m’attendais à aucune surprise, et la plupart des mesures allaient dans le sens attendu. D’un côté, une réduction de la fiscalité de l’énergie, une mesure peu utile et à effet limité dans le temps, car en faisant baisser le prix, la demande augmente et le prix remonte jusqu’à s’ajuster à l’offre disponible, revenant ainsi au prix initial en quelques semaines, avec la différence que les entreprises conservent une marge plus importante et l’État une plus faible. De l’autre, des mesures pour accélérer la transition énergétique, toujours dans le cadre du modèle des renouvelables électriques industrielles, bien que l’on mentionne désormais les gaz renouvelables — de bulle en bulle. Quelques surprises positives : le rétablissement de la distance de 5 km pour définir les communautés énergétiques, qui avait été remise en cause dans le décret anti-blackout de l’année dernière ; et d’autres moins positives, comme la création de zones d’accélération renouvelable, où l’on veut imposer rapidement de grandes installations éoliennes et photovoltaïques.

Je lisais ces mesures et je pensais : pour quoi faire ? et quelle importance ? Ces jours-ci, alors que j’étais interviewé par divers médias, la question de la transition énergétique revenait souvent, notamment sur la manière dont la plus forte pénétration des renouvelables en Espagne a permis jusqu’à présent de maintenir des prix de l’électricité plus bas qu’en Europe. Des prix plus bas maintenant que la pénurie n’a pas encore commencé : nous verrons ce qui se passera lorsque les partenaires européens commenceront à se battre pour le gaz. Dans la plupart des interviews, on supposait que la fermeture du détroit d’Ormuz favoriserait la transition énergétique, sans comprendre que tout le système dépend d’une méga-machine industrielle qui produit tout ce qui est nécessaire à ce modèle, du ciment au méthacrylate, des cadres en aluminium à la fibre de verre des pales, en utilisant d’énormes quantités de combustibles fossiles. Et c’est précisément cette méga-machine industrielle qui va maintenant s’arrêter, et nous n’aurons même plus la possibilité de fabriquer une simple vis.

Dans la situation actuelle, penser que la réponse est la transition vers le renouvelable revient à se dire que c’est le bon moment pour appeler un maçon afin d’installer des portes coupe-feu alors qu’un incendie a pris dans la maison. Cela aurait pu être utile à un autre moment, mais plus maintenant. Il n’y a plus de temps pour cela. Nous devons maintenant nous préparer réellement à l’impact. Le système est encore debout et continue d’avancer, mais il est mort, et il s’effondrera à tout moment. Nous devrions nous y préparer.

Et si vous, cher lecteur, espérez qu’un miracle se produise et que le flux énergétique et matériel via Ormuz reprenne, sachez que cela garantirait une chute encore plus grave plus tard. En réalité, ce qui ne peut plus attendre, c’est l’organisation de l’avenir au-delà du capitalisme extractiviste.

Salutations,



Vers une Famine mondiale ?

Nous laissons les grandes entreprises jouer avec nos vies. Agissez maintenant, sinon la nourriture pourrait venir à manquer

George Monbiot

Traduction IA – Article paru dans The Guardian

La fragilité du système alimentaire mondial m’emplit d’effroi – et la guerre avec l’Iran a révélé à quel point il est proche de l’effondrement.

Le destin des écologistes est de passer leur vie à essayer de ne pas avoir raison. Être confirmé dans ses craintes est ce que nous redoutons. Mais il y a une menace qui me hante plus que toute autre : l’effondrement du système alimentaire mondial. Nous ne pouvons pas prédire quel en sera le déclencheur immédiat. Mais la guerre avec l’Iran est exactement le type d’événement qui pourrait en être un.

En m’appuyant sur des années de données scientifiques, j’affirme depuis un certain temps que ce risque existe – et que les gouvernements n’y sont absolument pas préparés. En 2023, j’ai soumis une contribution à une commission parlementaire sur le changement environnemental et la sécurité alimentaire, accompagnée d’une longue liste de références. Appelé comme témoin, j’ai passé une grande partie du temps à expliquer que le problème dépassait largement le cadre de l’enquête.

Si certains députés ont compris, les gouvernements dans leur ensemble ne semblent tout simplement pas saisir ce qui nous attend. Voici le problème : le système alimentaire mondial est structurellement fragile, de la même manière que le système financier mondial l’était avant la crise de 2008.

Il est facile d’identifier des vulnérabilités potentielles, comme une pénurie d’engrais causée par la fermeture du détroit d’Ormuz, ou des échecs de récoltes dus au dérèglement climatique. Mais ce ne sont pas le problème en soi. Ce sont des perturbations susceptibles de le déclencher. Le véritable problème est celui d’un système entier qui bascule dans le vide. Les mêmes facteurs qui auraient fait s’effondrer le système financier, sans un sauvetage de plusieurs milliers de milliards de dollars, menacent désormais le système alimentaire.

Des données récentes suggèrent que chaque partie de ce système est désormais fortement concentrée entre les mains de quelques entreprises, qui se sont consolidées à la fois verticalement et horizontalement. Une étude récente a montré que le système alimentaire américain s’est « concentré presque deux fois plus que l’ensemble de l’économie ». Certaines de ces entreprises, en se diversifiant dans les produits financiers, ressemblent désormais davantage à des banques qu’à des négociants en matières premières, mais sans être soumises au même niveau de régulation. Elles affirment que la financiarisation les aide à se protéger contre les risques, mais comme le souligne une étude, « il est presque impossible de distinguer la couverture du risque de la spéculation ». Nous ignorons à quel point elles sont exposées au risque, mais cela n’a rien de rassurant. En partie sous leur influence, le monde s’est orienté vers un « régime alimentaire standard mondial », fourni par une agriculture standardisée mondiale.

Ces vulnérabilités sont aggravées par l’utilisation de chaînes d’approvisionnement en flux tendu et par la concentration du commerce mondial autour de plusieurs points de passage stratégiques. Certains avertissent depuis longtemps que le détroit d’Ormuz, ainsi que le canal de Suez, les détroits turcs, le canal de Panama et le détroit de Malacca, sont des points critiques dont l’obstruction menacerait l’acheminement de la nourriture, des engrais, du carburant et d’autres ressources agricoles essentielles. Il y a un an, j’ai évoqué les « attaques militaires contre des détroits et des canaux » comme un risque majeur, aggravé par les agissements de Donald Trump. L’idée que des rebelles houthis au Yémen, soutenus par le gouvernement iranien, puissent reprendre simultanément leurs attaques contre les navires en mer Rouge m’empêche de dormir.

Tout cela entraîne une réduction des éléments essentiels de la résilience du système : la diversité, la redondance (la capacité de réserve), la modularité (le degré de compartimentation), les solutions de secours, l’asynchronie (qui empêche les chocs de se cumuler brutalement) et les mécanismes de sécurité (principalement sous forme de régulation efficace). La perte d’un seul de ces éléments devrait déjà être un signal d’alarme. Mais aujourd’hui, tous les voyants sont au rouge.

Lorsqu’un système a perdu sa résilience, il est difficile de prévoir comment et quand il pourrait s’effondrer. La faillite d’une entreprise ? La fermeture simultanée de plusieurs points de passage ? Une panne informatique majeure ? Un événement climatique extrême combiné à une crise géopolitique ? L’étape suivante pourrait être une faillite contagieuse et un effondrement en cascade des secteurs. Et ensuite… c’est au-delà de l’imaginable. Le lien entre vendeur et acheteur – aussi fondamental que la production alimentaire elle-même – pourrait soudainement se rompre. Les rayons se videraient sous l’effet des achats paniques. Les récoltes pourriraient dans les champs, les silos ou les ports. Relancer un système dont l’architecture financière s’est effondrée pourrait s’avérer impossible dans les délais nécessaires pour éviter une famine de masse. Pour nos sociétés complexes, cela pourrait représenter un événement terminal.

Nous savons ce qu’il faut faire : démanteler les grandes entreprises ; soumettre le système à une régulation adéquate ; diversifier nos régimes alimentaires et leurs modes de production ; réduire notre dépendance à quelques grands pays exportateurs ; constituer des réserves alimentaires stratégiques accessibles à tous. Mais il y a un problème – et ce n’est pas seulement Trump. Presque tous les gouvernements sont soumis au pouvoir des entreprises et de la finance. Les mesures nécessaires pour éviter la catastrophe sont précisément celles qu’ils sont le moins disposés à adopter. Les chances d’un accord mondial sur ce problème global sont proches de zéro.

Le mieux que nous puissions espérer est que des responsables politiques plus courageux, dans nos propres pays, cherchent à nous protéger des pires conséquences. Une étape cruciale consiste à encourager un passage à une alimentation à base de plantes. Beaucoup peinent à en voir l’intérêt, mais c’est simple : ce type d’alimentation nécessite beaucoup moins de ressources, notamment seulement un quart des terres nécessaires à un régime occidental standard, ainsi que beaucoup moins d’engrais et d’intrants. De la même manière que nous renforçons notre sécurité énergétique en passant des combustibles fossiles aux énergies renouvelables, nous renforçons notre sécurité alimentaire en passant des produits animaux aux végétaux. Ce n’est pas qu’un avis personnel : c’est un message clé d’une évaluation de sécurité nationale que le gouvernement a tenté de garder secrète – probablement pour ne pas contrarier certains intérêts puissants. Des chercheurs chinois sont arrivés à la même conclusion pour leur pays : la résilience alimentaire est désormais dangereusement compromise par l’augmentation de la consommation de produits animaux.

Mais la politique au Royaume-Uni est tout simplement absurde. En réponse aux avertissements sur notre vulnérabilité alimentaire, la secrétaire à l’environnement, ancienne lobbyiste financière, Emma Reynolds, a déclaré vouloir augmenter la production nationale de volaille. Étant donné que ce secteur dépend largement d’aliments importés (comme le soja du Brésil et le maïs des États-Unis), son plan nous rendrait encore plus vulnérables. Pourtant, elle ne propose presque rien d’autre : pas de réserves stratégiques, pas de chaînes d’approvisionnement alternatives, aucune mesure défensive utile.

Ici comme dans la majeure partie du monde, la politique semble consister à laisser « le marché » (c’est-à-dire quelques grandes multinationales) décider de la suite. On peut le dire autrement : nos gouvernements laissent un groupe de spéculateurs impitoyables jouer aux dés avec nos vies.



Économie et Climat, l’Effondrement ?

Des modèles économiques défaillants pourraient faire s’effondrer l’économie mondiale à cause de la crise climatique, préviennent des experts

Damian Carrington

Traduction IA – Article paru dans The Guardian

Les États et les institutions financières utilisent des modèles qui ignorent les chocs liés aux événements météorologiques extrêmes et aux points de bascule climatiques

Des modèles économiques défaillants signifient que l’impact accéléré de la crise climatique pourrait conduire à un effondrement financier mondial, avertissent des experts.

Selon eux, la reprise serait bien plus difficile qu’après la crise financière de 2008, car « on ne peut pas renflouer la planète comme on l’a fait pour les banques ».

Alors que le monde se dirige rapidement vers un réchauffement global de 2 °C, les risques de catastrophes météorologiques extrêmes et de points de bascule climatiques augmentent fortement. Pourtant, les modèles économiques actuels utilisés par les gouvernements et les institutions financières passent totalement à côté de ces chocs, expliquent les chercheurs. Ils prévoient au contraire une croissance économique régulière, seulement ralentie par l’augmentation progressive des températures moyennes. Cela s’explique par le fait que ces modèles supposent que l’avenir se comportera comme le passé, alors même que la combustion des énergies fossiles pousse le système climatique en territoire inconnu.

Des points de bascule, tels que l’effondrement de courants atlantiques essentiels ou de la calotte glaciaire du Groenland, auraient des conséquences mondiales pour la société. Certains seraient déjà atteints, ou très proches de l’être, bien que leur calendrier reste difficile à prévoir. Des catastrophes météorologiques extrêmes combinées pourraient anéantir des économies nationales, ont déclaré les chercheurs de l’université d’Exeter et du groupe de réflexion financier Carbon Tracker Initiative.

Leur rapport conclut que les gouvernements, les régulateurs et les gestionnaires financiers doivent accorder bien plus d’attention à ces risques à fort impact mais à probabilité plus faible, car éviter des conséquences irréversibles en réduisant les émissions de carbone coûte bien moins cher que d’essayer d’y faire face une fois qu’elles se produisent.

« Nous ne parlons pas d’ajustements économiques gérables », a déclaré le Dr Jesse Abrams, de l’université d’Exeter. « Les climatologues que nous avons interrogés ont été sans équivoque : les modèles économiques actuels ne parviennent pas à saisir ce qui compte le plus — les défaillances en cascade et les chocs cumulés qui caractérisent le risque climatique dans un monde plus chaud — et pourraient saper les fondements mêmes de la croissance économique. »

« Pour les institutions financières et les décideurs politiques, c’est une lecture fondamentalement erronée des risques auxquels nous faisons face », a-t-il ajouté. « Nous pensons à quelque chose de comparable à 2008 [un krach], mais dont nous ne pourrions pas nous remettre aussi facilement. Une fois que les écosystèmes ou le climat s’effondrent, on ne peut pas renflouer la planète comme on l’a fait pour les banques. »

Mark Campanale, directeur général de Carbon Tracker, a déclaré : « Le résultat net de conseils économiques erronés est une complaisance généralisée parmi les investisseurs et les décideurs politiques. Il existe, dans certains ministères, une tendance à minimiser les impacts du climat sur l’économie afin d’éviter de prendre des décisions difficiles aujourd’hui. C’est un problème majeur — les conséquences du retard sont catastrophiques. »

Hetal Patel, du groupe Phoenix, qui gère environ 300 milliards de livres sterling d’investissements à long terme pour ses clients, a déclaré : « Sous-estimer les risques physiques ne fausse pas seulement les décisions d’investissement, cela minimise aussi les conséquences réelles qui finiront par affecter la société dans son ensemble. »



Alimentation + Combustion = 5 milliards/heure !

La production alimentaire et les combustibles fossiles causent 5 milliards de dollars de dégâts environnementaux par heure

Un rapport du PNUE affirme que mettre fin à ces dommages est essentiel à la transformation mondiale nécessaire « avant que l’effondrement ne devienne inévitable ».

Damian Carrington

Traduction IA – Article paru dans The Guardian

« La production non durable de nourriture et de combustibles fossiles provoque 5 milliards de dollars (3,8 milliards de livres sterling) de dégâts environnementaux par heure », selon un important rapport des Nations unies.

Mettre fin à ces dommages constitue un élément clé de la transformation mondiale des systèmes de gouvernance, de l’économie et de la finance, nécessaire « avant que l’effondrement ne devienne inévitable », ont déclaré les experts.

Le rapport « Global Environment Outlook » (GEO), rédigé par 200 chercheurs pour le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), affirme que la crise climatique, la destruction de la nature et la pollution ne peuvent plus être considérées comme de simples crises environnementales.

« Elles sapent notre économie, notre sécurité alimentaire, notre sécurité hydrique, la santé humaine et constituent également des enjeux de sécurité nationale, conduisant à des conflits dans de nombreuses régions du monde », a déclaré le professeur Robert Watson (*), coprésident de l’évaluation.

Toutes les crises environnementales s’aggravent à mesure que la population mondiale augmente et nécessite davantage de nourriture et d’énergie, dont la majorité est produite de manière polluante et destructrice pour la nature, ont expliqué les experts.

Un monde durable est possible, ont-ils affirmé, mais il exige un courage politique.

« C’est un appel urgent à transformer dès maintenant nos systèmes humains avant que l’effondrement ne devienne inévitable », a déclaré le professeur Edgar Gutiérrez-Espeleta (*), autre coprésident du rapport et ancien ministre de l’Environnement du Costa Rica.
« La science est solide. Les solutions sont connues. Ce qui manque, c’est le courage d’agir à l’échelle et à la vitesse que l’histoire exige », a-t-il ajouté, soulignant que la fenêtre d’action se refermait « rapidement ».

Les experts reconnaissent que la situation géopolitique actuelle est difficile, avec les États-Unis sous Donald Trump, certains autres pays et des intérêts économiques puissants cherchant à bloquer ou à inverser les actions environnementales. Watson, ancien président de grands groupes scientifiques internationaux sur le climat et la biodiversité, a déclaré : « Le public doit exiger un avenir durable pour ses enfants et ses petits-enfants. La plupart des gouvernements essaient de répondre. »

Le rapport GEO est exhaustif — 1 100 pages cette année — et est généralement accompagné d’un résumé à l’intention des décideurs, approuvé par tous les pays du monde. Toutefois, de fortes objections de pays comme l’Arabie saoudite, l’Iran, la Russie, la Turquie et l’Argentine aux références aux combustibles fossiles, aux plastiques, à la réduction de la consommation de viande et à d’autres sujets ont empêché tout accord cette fois-ci.

Une déclaration faite par le Royaume-Uni au nom de 28 pays indique : « Nous avons été témoins de tentatives de diversion visant à remettre en cause la nature scientifique de ce processus. Nos délégations respectent pleinement le droit de chaque État à défendre ses intérêts et ses droits nationaux, mais la science n’est pas négociable. »

Le rapport GEO souligne que les coûts de l’action sont bien inférieurs à ceux de l’inaction à long terme et estime que les bénéfices de l’action climatique à eux seuls atteindraient 20 000 milliards de dollars par an d’ici 2070 et 100 000 milliards de dollars d’ici 2100. « Nous avons besoin de pays visionnaires et d’entreprises privées capables de reconnaître qu’ils gagneront davantage en s’attaquant à ces problèmes plutôt qu’en les ignorant », a déclaré Watson.

Le rapport contient plusieurs « vérités cruciales », selon Gutiérrez-Espeleta : les crises environnementales sont des urgences politiques et sécuritaires qui menacent les liens sociaux maintenant les sociétés unies. Les gouvernements et les systèmes économiques actuels échouent face aux besoins de l’humanité, et la réforme financière constitue la pierre angulaire de la transformation. « La politique environnementale doit devenir l’épine dorsale de la sécurité nationale, de la justice sociale et de la stratégie économique. »

L’un des problèmes majeurs est constitué par les 45 000 milliards de dollars de dégâts environnementaux annuels causés par la combustion du charbon, du pétrole et du gaz, ainsi que par la pollution et la destruction de la nature dues à l’agriculture industrielle. Le système alimentaire représente les coûts les plus élevés, avec 20 000 milliards de dollars, suivi des transports (13 000 milliards) et de l’électricité produite à partir de combustibles fossiles (12 000 milliards).

Ces coûts — appelés externalités par les économistes — doivent être intégrés dans le prix de l’énergie et de l’alimentation afin de refléter leur coût réel et d’orienter les consommateurs vers des choix plus écologiques, a déclaré Watson : « Nous avons donc besoin de filets de sécurité sociale. Il faut veiller à ce que les plus pauvres ne soient pas pénalisés par la hausse des coûts. »

Le rapport propose des mesures telles qu’un revenu universel de base, des taxes sur la viande et des subventions pour des aliments sains d’origine végétale.

Il souligne également l’existence d’environ « 1 500 milliards de dollars de subventions nuisibles à l’environnement » accordées aux combustibles fossiles, à l’alimentation et au secteur minier. Celles-ci devraient être supprimées ou réorientées. Watson note que l’énergie éolienne et solaire est déjà moins chère dans de nombreux endroits, mais reste freinée par les intérêts liés aux combustibles fossiles.

La crise climatique pourrait être encore plus grave que prévu, a-t-il averti : « Nous sous-estimons probablement l’ampleur du changement climatique », le réchauffement mondial se situant vraisemblablement dans la fourchette haute des projections du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Selon le rapport, la suppression des subventions aux combustibles fossiles pourrait réduire les émissions d’un tiers.




Biodiversity : « My name is … »

L’effondrement de la biodiversité menace la sécurité du Royaume-Uni, avertissent les chefs du renseignement

Fiona Harvey

Traduction IA – article original de : The Guardian

La destruction des écosystèmes va accroître les pénuries alimentaires, le désordre et les migrations de masse, des effets déjà visibles.

L’attaque mondiale contre la nature menace la sécurité nationale du Royaume-Uni, ont averti des responsables du renseignement gouvernemental, alors que l’effondrement de systèmes naturels vitaux, de plus en plus probable, entraînerait des migrations massives, des pénuries alimentaires et des hausses de prix, ainsi qu’un désordre mondial.

Les approvisionnements alimentaires sont particulièrement menacés car, « sans augmentations significatives », le Royaume-Uni ne serait pas en mesure de rivaliser avec d’autres nations pour des ressources rares, indique un rapport remis aux ministres.

Certains écosystèmes essentiels pourraient s’effondrer d’ici cinq ans, menaçant la sécurité nationale et la prospérité du Royaume-Uni, selon ce rapport de 14 pages.

De nombreux impacts se font déjà sentir sous forme d’échecs de récoltes, de catastrophes naturelles intensifiées et de flambées de maladies infectieuses. Ceux-ci vont s’aggraver et provoquer « une instabilité géopolitique, une insécurité économique, des conflits, des migrations et une intensification de la concurrence entre États pour les ressources ».

Ce rapport percutant, qui aurait dû être publié à l’automne dernier sans une intervention de Downing Street, est officiellement attribué au ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales, mais le Guardian comprend que le comité conjoint du renseignement, qui supervise les agences MI5 et MI6, en est responsable.

Les experts en sécurité nationale ont intensifié leurs avertissements selon lesquels la crise climatique apportera des dangers existentiels auxquels nous ne sommes toujours pas préparés. Le rapport de mardi se concentre sur une menace encore moins prise en compte : l’effondrement des systèmes biologiques, comme les forêts tropicales se transformant en savanes sous l’effet de la déforestation, du dérèglement climatique et d’autres pressions.

Le lieutenant-général Richard Nugee, ancien haut commandant militaire, a déclaré : « Cette évaluation, reconnaissance bienvenue et importante de la nature critique de la diversité des menaces auxquelles le Royaume-Uni est confronté, traite l’effondrement des écosystèmes avec le sérieux qu’il mérite, comme une menace pour notre sécurité nationale. Lorsque les risques sont systémiques, inévitables et déjà en cours, il existe un devoir de renforcer la résilience et la préparation nationales, qui dépendent de la compréhension et de l’honnêteté. »

Le rapport est inhabituel en ce qu’il applique des techniques de renseignement militaire pour examiner la crise de la biodiversité dans le monde. « Les écosystèmes critiques qui soutiennent les principales zones de production alimentaire et influencent le climat mondial, les cycles de l’eau et de la météo sont les plus importants pour la sécurité nationale du Royaume-Uni », indique le rapport.

« Une dégradation sévère ou leur effondrement entraîneraient très probablement une insécurité hydrique, une forte baisse des rendements agricoles, une réduction mondiale des terres arables, l’effondrement des pêcheries, des changements dans les régimes météorologiques mondiaux, la libération de carbone piégé aggravant le changement climatique, l’apparition de nouvelles maladies zoonotiques et la perte de ressources pharmaceutiques. »

Les auteurs identifient des zones clés de plus en plus menacées comme « particulièrement importantes » pour le Royaume-Uni, notamment les forêts amazoniennes et congolaises, les forêts boréales, l’Himalaya ainsi que les récifs coralliens et mangroves d’Asie du Sud-Est.

Certaines de ces zones, dont les récifs coralliens et les forêts boréales, devraient commencer à s’effondrer à partir de 2030, tandis que les autres pourraient tenir jusqu’en 2050, selon le rapport. Certains scientifiques ont averti que l’Amazonie montre déjà des signes de basculement plus rapide que prévu.

Ruth Chambers, chercheuse principale au sein du think tank Green Alliance, qui a fait pression sur le gouvernement pour publier le rapport, a déclaré : « Cela devrait être une lecture essentielle pour le gouvernement. Cela devrait inciter à respecter les objectifs visant à inverser le déclin de la nature au Royaume-Uni, où les progrès sont en retard dans la plupart des domaines. Mais cela devrait aussi nous amener à repenser notre retrait des efforts internationaux pour préserver la biodiversité, comme notre incapacité à contribuer à un fonds pour les forêts tropicales du monde lors du dernier sommet climatique mondial. »

Les ministres débattent du montant que le Royaume-Uni devrait consacrer à l’aide aux pays pauvres pour faire face à la crise climatique et enrayer le déclin de la nature, lorsque l’engagement actuel de 11,6 milliards de livres pour 2021-2026 arrivera à échéance. Des sources ont indiqué au Guardian que ce montant serait probablement fortement réduit et que le fléchage de certaines dépenses vers des projets liés à la nature pourrait prendre fin.

Zac Goldsmith, ancien ministre du climat et de la nature sous Boris Johnson, a mis en garde contre de telles décisions. « L’évaluation montre que nous ne pouvons pas espérer détruire des écosystèmes clés comme les grands bassins forestiers, les tourbières, les mangroves ou les récifs coralliens sans conséquences graves pour notre sécurité et notre prospérité. Mais c’est ce que nous faisons », a-t-il déclaré. « Le gouvernement a déplacé ses priorités de la nature vers un objectif très étroit centré sur le carbone, et nous devons espérer que ce rapport impose un changement de cap. »

Le rapport indique également que le Royaume-Uni doit se concentrer sur ses propres systèmes alimentaires, très dépendants des importations, car sans une action forte « il est peu probable que le Royaume-Uni puisse maintenir sa sécurité alimentaire si l’effondrement des écosystèmes alimente une concurrence géopolitique pour la nourriture ».

David Exwood, vice-président de la National Farmers’ Union, a déclaré que le gouvernement devait fournir un soutien financier pour aider les agriculteurs à investir dans des améliorations environnementales et dans la production alimentaire. « Avec une situation géopolitique et climatique de plus en plus instable, nous ne pouvons pas compter sur les importations pour nous nourrir. Investir dans notre sécurité alimentaire nationale doit être une priorité, et cela commence par investir dans la terre », a-t-il déclaré.

Un porte-parole du ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales a déclaré : « La nature soutient notre sécurité, notre prospérité et notre résilience, et comprendre les menaces que nous fait peser la perte de biodiversité est essentiel pour y faire face. Les conclusions de ce rapport guideront les actions que nous entreprendrons pour nous préparer à l’avenir. »



Psychologie : l’Avenir perdu ?

Nous vivons une époque de polycrises. Si vous vous sentez coincé·e, vous n’êtes pas seul·e

Je n’avais pas pleinement compris à quel point l’idée d’un avenir meilleur me soutenait – aujourd’hui, comme beaucoup d’autres, j’ai du mal à être productive

Theresa MacPhail

Traduction IA – article original de : The Guardian

photo Marie

Une nouvelle année commence. Traditionnellement, c’est un moment où l’on se projette vers l’avenir, où l’on imagine et où l’on planifie.

Mais j’ai remarqué que la plupart de mes ami·e·s ont du mal à penser au-delà des prochains jours ou des prochaines semaines. Moi aussi, j’éprouve des difficultés à me représenter un avenir meilleur – que ce soit pour moi-même ou de manière générale.

J’ai partagé cette réflexion sur les réseaux sociaux à la toute fin de 2025, et j’ai reçu de nombreuses réponses. Beaucoup de personnes étaient d’accord : elles avaient l’impression de simplement exister, enfermées dans une bulle de présent perpétuel, avec une route devant elles obscurcie par l’incertitude. Mais contrairement au principe bouddhiste réconfortant de vivre dans l’instant présent, ce sentiment d’être prisonnier du maintenant nous paralysait.

J’en ai parlé à mon thérapeute, le Dr Steve Himmelstein, psychologue clinicien basé à New York et exerçant depuis près de 50 ans. Il m’a assuré que je n’étais pas seule. La plupart de ses patient·e·s, m’a-t-il dit, ont « perdu l’avenir ».

Les gens se sentent dépassés et surstimulés, bombardés chaque jour de mauvaises nouvelles : instabilité économique et politique mondiale, hausse du coût de la vie, insécurité de l’emploi, événements climatiques extrêmes. Tout cela accroît non seulement l’anxiété, mais rend aussi plus difficile le simple fait de continuer à avancer.

Je n’avais pas pleinement compris à quel point l’idée d’un avenir meilleur me soutenait – comment elle rendait la vie plus supportable, les épreuves plus tolérables et la créativité possible. Lorsque je pouvais facilement imaginer un monde plus juste et plus sain, il m’était plus facile de m’engager dans des projets à long terme et d’investir dans la génération suivante. Mais dans le contexte politique et environnemental actuel, cette vision s’est brouillée – et moi, comme beaucoup d’autres, j’ai trouvé bien plus difficile d’être productive et de planifier l’avenir.

Quand j’ai demandé à Himmelstein si notre incapacité actuelle à penser l’avenir était inédite, il m’a répondu que la situation semblait pire qu’au lendemain immédiat du 11-Septembre. Il a échangé avec d’autres psychologues de son cercle professionnel pour recueillir leurs impressions.

« Les patient·e·s sont moins optimistes aujourd’hui et parlent beaucoup moins de l’avenir », m’a rapporté Himmelstein. « Le consensus est que les gens ne se sentent pas très bien dans leur vie actuelle. Il y a beaucoup de désespoir. J’ai quelques patient·e·s qui n’ont, en réalité, plus de projets. Et quand je leur demande ce qu’ils attendent avec impatience, la plupart n’ont aucune réponse. Ils n’attendent rien avec impatience. »

Himmelstein fut l’un des derniers élèves du célèbre psychologue Viktor Frankl, survivant des camps de concentration, professeur et auteur de « Découvrir un sens à sa vie ». Il a appris de Frankl que, pour survivre et s’épanouir, nous avons besoin de croire en un lendemain stable et plus lumineux. Durant ses jours les plus sombres, Frankl fut capable non seulement d’accepter la réalité de la souffrance qui l’entourait, mais aussi de recentrer son attention sur le sens plus large de sa vie. C’est ce « tragique optimisme » qui l’a protégé de la perte totale de foi en l’avenir.

Lorsque j’ai demandé à Himmelstein ce que Frankl aurait pensé des événements actuels, il a marqué une pause avant de répondre. « Je pense que cela lui ferait peur », a-t-il dit, « comme cela nous effraie tous. »

Comment les crises affectent notre rapport à l’avenir

Le cerveau humain n’a pas été conçu à l’origine pour penser l’avenir – et nous restons mauvais dans cet exercice. Lorsque ses patient·e·s rencontrent des difficultés à ce niveau, Himmelstein leur demande de rêvasser à leur vie dans un ou deux ans, dans un monde plus parfait. « L’avenir est leur devoir », dit-il.

Mais ce n’est pas facile. D’une certaine manière, notre biologie joue contre nous.

« D’un point de vue évolutif, nous ne sommes pas faits pour penser à un avenir très lointain », explique le Dr Hal Hershfield, psychologue et professeur de marketing et de prise de décision comportementale à l’UCLA.

En réalité, nous ne pensons pas vraiment à notre avenir – nous nous en souvenons, explique Hershfield, qui étudie la manière dont les humains pensent le temps et comment cela influence leurs émotions et leurs comportements. Lorsque nous rêvassons ou que nous nous imaginons à un moment ultérieur de notre vie, nous créons essentiellement un souvenir. Nous utilisons ensuite ces souvenirs pour construire nos idées de l’avenir. Ce processus est appelé « pensée prospective épisodique » ; il soutient notre prise de décision, notre régulation émotionnelle et notre capacité à planifier.

Le type d’incertitude radicale généré en période de crise – lorsque tous les facteurs susceptibles d’influencer les événements ou les résultats futurs sont impossibles à connaître à l’avance – perturbe notre capacité à rappeler ces futurs. Cela rend plus difficile la prévision de ce qui va se produire et donne l’impression que le calcul de probabilités fiables est presque impossible.

Les êtres humains ont déjà connu cela, m’a rappelé Hershfield. Par exemple, les personnes vivant la crise des missiles de Cuba n’avaient aucun moyen clair de savoir si elles – ou le monde lui-même – survivraient.



2019 – L’effondrement du Venezuela est une illustration de comment la fin du pétrole va se passer.


Voici un article véritablement fascinant sur les origines physiques de la crise au Venezuela et une explication des raisons pour lesquelles il était dans l’intérêt des États-Unis de mener une guerre économique afin de prendre le contrôle des réserves pétrolières vénézuéliennes, à un moment où la rentabilité du pétrole américain était en déclin.
Venezuela’s collapse is a window into how the Oil Age will unravel
01 01 2019
Nafeez M Ahmed (*)

L’article étant assez long, en voici quelques extraits :

Comment un pays comme le Venezuela, qui possède les plus grandes réserves de pétrole brut au monde, peut-il se retrouver incapable de les exploiter ?

Alors qu’il est aujourd’hui à la mode d’imputer l’effondrement de l’industrie pétrolière vénézuélienne uniquement au socialisme de Chávez, la privatisation du secteur pétrolier sous Caldera n’a pas permis d’enrayer le déclin de la production, qui a culminé en 1997 à environ 3,5 millions de barils par jour. En 1999, première année effective de Chávez au pouvoir, la production avait déjà chuté brutalement d’environ 30 %.

Un examen plus approfondi révèle que les causes des problèmes pétroliers du Venezuela sont légèrement plus complexes que le slogan « Chávez a tout détruit ». Depuis son pic vers 1997, la production pétrolière vénézuélienne a décliné au cours des deux dernières décennies, mais ces dernières années ont été marquées par un effondrement particulièrement brutal. Il ne fait aucun doute qu’une grave mauvaise gestion de l’industrie pétrolière a joué un rôle dans ce déclin. Toutefois, il existe un facteur fondamental, autre que la mauvaise gestion, que la presse a systématiquement ignoré dans sa couverture de la crise actuelle du Venezuela : le modèle économique de plus en plus problématique du pétrole.

La grande majorité du pétrole vénézuélien n’est pas du pétrole conventionnel, mais du pétrole lourd « non conventionnel », un liquide très visqueux qui nécessite des techniques d’extraction particulières pour pouvoir être extrait et transporté, souvent en utilisant la chaleur de la vapeur et/ou en le mélangeant à des pétroles plus légers lors du raffinage. Le pétrole lourd a donc un coût d’extraction plus élevé que le pétrole conventionnel et un prix de marché plus faible en raison des difficultés de raffinage. En théorie, il peut être produit à un coût inférieur au seuil de rentabilité jusqu’à devenir profitable, mais cela exige néanmoins des investissements plus importants.

Les coûts plus élevés d’extraction et de raffinage ont joué un rôle clé dans le caractère de plus en plus non rentable et insoutenable des efforts de production pétrolière du Venezuela. Lorsque les prix du pétrole étaient à leur apogée entre 2005 et 2008, le pays a pu supporter les inefficacités et la mauvaise gestion de son industrie pétrolière grâce à des profits beaucoup plus élevés, les prix se situant entre 100 et 150 dollars le baril. Les prix mondiaux du pétrole augmentaient alors que la production mondiale de pétrole conventionnel commençait à plafonner, entraînant un basculement croissant vers des sources non conventionnelles.

Ce basculement mondial ne signifiait pas que le pétrole était en train de s’épuiser, mais que nous devenions de plus en plus dépendants de formes de pétrole et de gaz non conventionnelles, plus difficiles et plus coûteuses. Ce phénomène peut être compris à travers le concept de taux de retour énergétique sur investissement (EROI), développé principalement par le scientifique environnemental Charles Hall de l’Université d’État de New York. Ce ratio mesure la quantité d’énergie nécessaire pour extraire une certaine quantité d’énergie d’une ressource donnée. Hall a montré qu’à mesure que nous consommons des quantités toujours plus importantes d’énergie, nous devons utiliser de plus en plus d’énergie pour l’extraire, laissant moins « d’énergie excédentaire » disponible pour soutenir l’activité sociale et économique.

Cela crée une dynamique contre-intuitive : même lorsque la production augmente fortement, la qualité de l’énergie produite diminue, ses coûts augmentent, les profits de l’industrie sont comprimés et l’excédent nécessaire au maintien de la croissance économique s’amenuise. À mesure que l’énergie excédentaire disponible se réduit, la capacité biophysique réelle de l’économie à continuer d’acheter le pétrole produit diminue. La récession économique (en partie induite par la période précédente de flambée des prix du pétrole) interagit avec l’inabordabilité du pétrole, entraînant l’effondrement de son prix de marché.

Cela rend à son tour les projets pétroliers et gaziers non conventionnels les plus coûteux potentiellement non rentables, à moins qu’ils ne parviennent à couvrir leurs pertes par des subventions externes, telles que des aides publiques ou des lignes de crédit prolongées. C’est là la différence essentielle entre le Venezuela et des pays comme les États-Unis ou le Canada, où des niveaux d’EROI extrêmement faibles ont été maintenus principalement grâce à des prêts massifs de plusieurs milliards de dollars, alimentant un boom énergétique susceptible de se terminer de manière catastrophique lorsque le poids de la dette deviendra insoutenable.

La folie de la croissance sans fin

Malheureusement, à l’instar de ses prédécesseurs, Chávez n’a pas saisi les complexités — encore moins l’économie biophysique — de l’industrie pétrolière. Il l’a plutôt envisagée de manière simpliste, à travers le prisme à court terme de sa propre expérimentation de l’idéologie socialiste.

De 1998 jusqu’à sa mort en 2013, l’application par Chávez de ce qu’il appelait le socialisme à l’industrie pétrolière a permis de réduire la pauvreté de 55 % à 34 %, d’alphabétiser 1,5 million d’adultes et de fournir des soins de santé à 70 % de la population grâce à des médecins cubains. Tous ces progrès apparents ont été rendus possibles par les revenus pétroliers. Mais il s’agissait d’un rêve insoutenable.

Au lieu de réinvestir les revenus pétroliers dans la production, Chávez les a consacrés à ses programmes sociaux durant la période de flambée des prix du pétrole, sans se soucier de l’industrie dont ils provenaient — et dans la croyance erronée que les prix resteraient élevés. Lorsque les prix se sont effondrés en raison du basculement mondial vers des pétroles plus difficiles à exploiter — réduisant les recettes de l’État vénézuélien (dont 96 % proviennent du pétrole) — Chávez ne disposait d’aucune réserve de devises pour amortir le choc.

Il a ainsi aggravé de manière spectaculaire les problèmes dont il avait hérité. Il a reproduit la même erreur que l’Occident avant 2008 : poursuivre une voie de « progrès » fondée sur une consommation insoutenable de ressources, alimentée par la dette, et vouée à s’effondrer.

Lorsqu’il s’est retrouvé à court de revenus pétroliers, il a fait ce que de nombreux gouvernements ont fait après la crise financière de 2008 via l’assouplissement quantitatif : il a simplement imprimé de la monnaie.

L’effet immédiat a été une flambée de l’inflation. Parallèlement, il a fixé le taux de change par rapport au dollar, augmenté le salaire minimum et maintenu artificiellement bas les prix des produits de première nécessité comme le pain. Cela a transformé les entreprises concernées en activités non rentables, incapables de payer leurs employés. Dans le même temps, il a réduit les subventions aux agriculteurs et à d’autres secteurs, tout en leur imposant des quotas de production. Au lieu d’obtenir les résultats escomptés, de nombreuses entreprises ont fini par vendre leurs produits sur le marché noir pour tenter de dégager des bénéfices.

À mesure que la crise économique s’aggravait et que la production pétrolière déclinait, Chávez a misé sur une transformation potentielle reposant sur des investissements publics massifs dans une nouvelle économie fondée sur des industries nationalisées, autogérées ou coopératives. Ces investissements ont eux aussi donné peu de résultats.

Entre-temps, les réserves de devises étant épuisées, le gouvernement a dû réduire les importations de plus de 65 % depuis 2012, tout en diminuant les dépenses sociales à un niveau inférieur à celui observé sous les politiques d’austérité du FMI dans les années 1990. Le « socialisme » de crise du chavisme a commencé par des dépenses sociales insoutenables et s’est transformé en une austérité catastrophique qui fait paraître le néolibéralisme timoré.

Dans ce contexte, la montée du marché noir et du crime organisé, exploités à la fois par le gouvernement et l’opposition, est devenue un mode de vie, tandis que l’économie, la production alimentaire, le système de santé et les infrastructures de base s’effondraient avec une rapidité et une violence effrayantes.

Guerre économique

La convergence de crises que connaît le Venezuela nous offre une fenêtre sur ce qui peut se produire lorsqu’un avenir post-pétrole vous est imposé. À mesure que les approvisionnements énergétiques nationaux diminuent, la capacité de l’État à fonctionner recule de manière sans précédent, ouvrant la voie à l’effondrement étatique. Lorsque l’État s’effondre, de nouveaux centres de pouvoir plus petits émergent, rivalisant pour le contrôle de ressources de plus en plus rares.

Pourtant, la véritable guerre économique ne se déroule pas principalement à l’intérieur du Venezuela. Elle est menée par les États-Unis contre le Venezuela, à travers un régime de sanctions draconiennes qui a exacerbé la trajectoire de l’effondrement. Francisco Rodríguez, économiste en chef chez Torino Economics à New York, souligne qu’une chute majeure de la production vénézuélienne s’est produite précisément « au moment où les États-Unis ont décidé d’imposer des sanctions financières au Venezuela ».

D’autres experts sont allés plus loin. L’ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le Venezuela, Alfred de Zayas, dont le mandat s’est achevé en mars 2018, a critiqué les États-Unis pour avoir mené une « guerre économique » contre le pays. Lors de sa mission d’enquête fin 2017, il a confirmé le rôle de la dépendance excessive au pétrole, de la mauvaise gouvernance et de la corruption, mais a accusé les sanctions des États-Unis, de l’UE et du Canada d’aggraver la crise économique et de « tuer » des Vénézuéliens.

Les objectifs américains sont assez transparents. Dans une interview accordée à FOX News et totalement ignorée par la presse, le conseiller à la sécurité nationale de Trump, John Bolton, a expliqué : « Nous nous intéressons aux actifs pétroliers. C’est la source de revenus la plus importante du gouvernement vénézuélien. Nous réfléchissons à ce que nous pouvons faire à ce sujet. Nous sommes en discussion avec de grandes entreprises américaines… Cela ferait une énorme différence pour l’économie des États-Unis si des compagnies pétrolières américaines pouvaient réellement investir et produire du pétrole au Venezuela. »

La crise pétrolière à venir

Il n’est pas surprenant que Bolton soit particulièrement désireux, à ce moment-là, d’étendre la présence des compagnies énergétiques américaines au Venezuela.

Les entreprises nord-américaines d’exploration et de production ont vu leur dette nette passer de 50 milliards de dollars en 2005 à près de 200 milliards en 2015. « L’industrie de la fracturation hydraulique ne gagne pas d’argent… elle est financièrement beaucoup plus fragile que la plupart des gens ne le pensent », explique McLean, auteur de Saudi America: The Truth About Fracking and How It’s Changing the World. Il existe un fossé considérable entre les promesses de rentabilité de l’industrie pétrolière et la réalité : « Les présentations aux investisseurs montrent de superbes diapositives annonçant des taux de rentabilité interne de 60 % ou 80 %. Puis, au niveau de l’entreprise, on constate qu’elle ne gagne pas d’argent, et on se demande ce qui s’est passé entre le point A et le point B. »

En bref, l’argent de la dette bon marché a permis à l’industrie de croître — mais la durée de cette dynamique reste incertaine. « L’un des objectifs de mon livre était d’alerter sur la fragilité réelle de cette industrie, afin que nous planifiions aussi l’avenir autrement », ajoute McLean.

La production américaine de pétrole et de gaz de schiste devrait atteindre son pic dans environ une décennie — voire dans seulement quatre ans. L’Europe est déjà bien engagée dans la phase post-pic, et des responsables russes anticipent en privé un pic imminent. À mesure que la Chine, l’Inde et d’autres puissances asiatiques accroîtront leur demande, tous chercheront des sources d’énergie viables, au Moyen-Orient ou en Amérique latine. Mais cela ne sera ni bon marché, ni facile — ni sain pour la planète.

Quelles que soient ses causes ultimes, l’effondrement du Venezuela offre un aperçu inquiétant de l’avenir possible des grands producteurs de pétrole actuels — y compris les États-Unis. Les États-Unis connaissent un renouveau de leur industrie pétrolière, mais sa durée et sa durabilité restent des questions embarrassantes que peu d’analystes osent poser.

Cela ne signifie pas nécessairement que la production pétrolière va simplement s’arrêter progressivement. De nouvelles techniques pourraient être développées pour exploiter des ressources encore plus difficiles. Cependant, quelles que soient les innovations technologiques, elles ne pourront probablement pas éviter la trajectoire de hausse des coûts d’extraction, de raffinage et de transformation avant la mise sur le marché des combustibles fossiles. Cela implique que l’énergie excédentaire disponible pour financer les biens publics des sociétés industrielles modernes diminuera de plus en plus.

Parallèlement, les conséquences environnementales de la dépendance aux combustibles fossiles amènent les investisseurs à reconsidérer la viabilité financière de ces industries, créant un risque croissant d’actifs échoués. Dans cet avenir émergent, la trajectoire de croissance économique infinie telle que nous la connaissons ne pourra pas se poursuivre. Les signaux d’alerte sont sans équivoque. En entrant dans une ère post-carbone, nous devrons adopter de nouvelles approches économiques et restructurer nos modes de vie de fond en comble.


Veille : Venezuela