Samhain

Boris Libois

Le GIEC le décrit : notre système s’autodétruit. C’est l’effondrement. La décroissance sans le capitalisme est guidée, à toutes les échelles, par les valeurs d’hospitalité, convivialité, frugalité et solidarité.

Dans sa croissance illimitée et incontrôlée, il mène la guerre au vivant. Dépourvu d’extériorité, il persiste à devenir son passé. Il n’y a pas d’alternative à l’obsolescence programmée du système : nous ne pouvons ni accélérer l’autodestruction, ni nous y opposer sans l’alimenter. 

Devant la nécropolitique (ce privilège exorbitant de quelques démiurges et leurs intelligences artificielles réunies au G7 de décider qui peut vivre et qui doit mourir), l’action directe non-violente figure le nouveau futur. A nous de propager la joie, ce désir d’ensemble tout changer, et nous préparer à habiter les ruines du système.
Né·es de la terre, nous sommes le vivant, nous sommes amour et rage.

Le cataclysme climatique est la manifestation physique de notre responsabilité humaine. Apocalyptique, l’Anthropocène est dévoilement ici-bas de notre futur déjà réalisé par notre puissance d’agir en commun. Que nos institutions politiques s’alignent sur l’inconscient cosmique.

Banksy 2021 (Nicholas Everitt Park, Oulton Broad, Suffolk)

Déclaration de terre

Boris Libois

Si la plus belle des ruses du diable était de nous persuader qu’il n’existe pas, notre devoir serait de réduire la dissonance cognitive par laquelle ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde.


Né·e de la terre, j’acte que les riches et les dominants me font la guerre.
Né·e de la terre, mon sang et mon eau sont les proies de prédateurs cupides.
Né·e de la terre, mon air et mon feu sont empoisonnés par des artefacts numériques.
Né·e de la terre, ma nature sauvage est colonisée par des abstractions voraces.
Né·e de la terre, mon ennemie est cette civilisation sélectionnant qui peut vivre et qui doit mourir.

Né·e de la terre, je déclare l’indépendance des vivant·es et nourris l’amour du vivant.
Né·e de la terre, je m’affranchis de la servitude et j’exerce partout et avec nous mon consentement libre et éclairé.
Né·e de la terre, j’annule la dette publique et garantis un égal revenu de base inconditionnel.
Né·e de la terre, je construis la paix sur la justice, j’ouvre les prisons et interdis la police.
Né·e de la terre, je vis avec moins, partage ce que j’ai et travaille de mes mains.

Né·e de la terre, je résiste, avec griffes et dents, au mal qui vient.
Né·e de la terre, je démantèle les infrastructures mortifères, ferme les futurs déjà obsolètes et abandonne les élites sur orbite.
Né·e de la terre, je mange les riches, abolis les privilèges et habite les ruines.
Né·e de la terre, je moque l’ennemi, embrouille l’empire et propage la joie.
Né·e de la terre, mon corps est un territoire en luttes non-violentes.

Décoloniser le vivant sans écologiser le capitalisme

Mon argument. Dans quelle case de l’échiquier ranger Extinction Rebellion (XR), ce mouvement social qui perturbe le théâtre politique habituel et brouille les clivages idéologiques dominants ? Le lecteur trouvera ici une brève introduction à XR Belgium.

L’objectif stratégique d’XR est de répondre matériellement au déficit démocratique de nos sociétés. XR a vocation à être une alternative écologique à l’impasse réformiste et techno-solutionniste (dont les revendications de justice climatique sont le symptôme) pour préparer un changement pacifique de régime politique en prise avec le terrain physique des luttes pour le vivant.

Face à ce défi cosmique, il me semble que XR est aujourd’hui le meilleur agencement possible entre Greenpeace, Amish et Daesh. En tant que rejeton critique de la modernité tardive, XR innove sur le plan organisationnel : avant d’être une organisation, XR est un « organisateur » au sens du community organizing à l’américaine. XR se positionne comme un incubateur de mouvements et collectifs citoyens œuvrant pour leurs autonomies politiques.

La radicalité comme symptôme. Disruptif plutôt que constructif ? Performatif plutôt que déclaratif ? Non-violent plutôt qu’armé ? Révolutionnaire plutôt que réformiste ? Anarchiste social plutôt qu’étatiste national ? Par son côté imprévisible et inclassable, XR semble échapper aux catégories politiques conventionnelles.

L’establishment et son intelligentsia décrivent XR comme un mouvement radical et ils hésitent entre deux voies de neutralisation politique de leur adversaire polémique : la marginalisation (de la banalisation médiatique à la répression étatique) ou la cooptation (de l’instrumentalisation partisane à l’institutionnalisation corporative).

Aujourd’hui, personne ne peut conjurer ces risques de normalisation : nous sommes tou·tes parties prenantes du système toxique. En revanche, je peux tenter d’exposer comment XR intègre ces menaces dans son organisation plutôt que de cultiver la pureté moralisatrice.

J’admets que XR est un objet social déroutant : c’est le symptôme de notre positionnement en rupture par rapport au régime politique prédominant. Notre 3e demande est sans équivoque à cet égard : passer d’une représentation oligarchique à un gouvernement démocratique en substituant la sélection par tirage au sort des gouvernant·es à la sélection par élection des élites.

Priorité de l’ontologie sur l’idéologie. XR est politiquement radical au sens où nous contestons l’ordre social existant sans nous contenter, comme les libéraux, de l’améliorer. Il s’agit d’un choix méthodologique à visée pratique : XR se positionne comme une organisation pragmatique en réponse structurelle au problème global de société révélé par la catastrophe écologique et climatique.

Notre intransigeance est le résultat d’une option stratégique fondamentale : l’incompatibilité de XR avec le système institutionnel est a contrario l’illustration de la défaillance des politiques publiques menées jusqu’à présent et de l’épuisement d’un certain paradigme d’action collective.

Loin d’être une posture esthétique, le positionnement stratégique de XR privilégie l’ontologie (la manière de faire corps avec le monde) sur l’idéologie (souvent réduite à la désignation incantatoire d’un ennemi et à la dénonciation rhétorique des incohérences de la fausse conscience). Conformément à ce choix méthodologique, c’est l’épreuve des faits qui testera l’agilité de notre organisation. Notre parti-pris est pragmatique.

Notre organisation est conçue et déployée pour faire face au défi existentiel de notre planète habitée. L’agir humain a laissé une empreinte irréversible dans le sol et risque de détruire l’écoumène, l’ensemble des terres habitables. C’est la sixième extinction de masse.

Là réside peut-être la spécificité de XR : nous ne sommes pas simplement un mouvement climatique, porteur de revendications pour une justice sociale et environnementale, mais aussi et surtout des citoyen·es ordinaires, des non-professionnel·les de l’activisme, des volontaires qui se prennent en charge collectivement pour, ici et maintenant, redevenir actrices et acteurs de leur histoire.

Malgré l’extermination écologique massive en cours du fait de l’humain (l’Anthropocène désigne l’ère géologique caractérisée par l’empreinte matérielle irréversible de notre agir technique), la désolation émotionnelle et la terreur existentielle qui y font écho, XR nous ouvre l’espace d’agir en commun pour coconstruire l’espoir radical. Face à l’intoxication du monde, XR nourrit la reliance sociale, meilleur antidote pour sortir de l’impuissance et de l’isolement, et réinsuffle la joie de vivre sans occulter l’extinction.

C’est en ce sens que XR peut être décrit comme un mouvement radical nonviolent face au système toxique que nous avons chacun·e intériorisé –qu’il s’appelle capitalisme, patriarcat, croissance ou matérialisme, qu’il se reproduise par accumulation, domination, exploitation, aliénation ou consommation, ou que ses subalternes souffrent de sexisme, racisme, validisme ou spécisme.

Nos composantes organisationnelles ? Aucun modèle unique pour toutes les situations mais des ingrédients, inspirés de la modélisation des systèmes vivants complexes. Notre ambition est performative : « Nous sommes le vivant qui se défend ». Cette forme de biomimétisme encourage, par sa réflexivité en prise directe avec la terre, les apprentissages collectifs.

La finalité de cette organisation est double. A l’intérieur, constituer des collectivités économiquement résilientes, socialement inclusives et politiquement autonomes, en accord avec les contraintes physiques de leur sol. Construites par leur milieu, ces sociétés écologiques se dotent d’une Constitution terrestre, sujet collectif ouvert de chaque biorégion. Quelques exemples rêvés (Ecotopia) ou réels : Rojova, Chiapas, zone à défendre de Notre-Dame-Des-Landes, Cascadia.

A l’extérieur de ce municipalisme libertaire, son maillage en constellation d’actions directes mine, sature et sèvre les empires transnationaux et les réseaux suprarégionaux, selon une stratégie d’érosion et d’infiltration des institutions, pour brider la puissance publique au service de la décolonisation du vivant. Cette insurrection pacifique de la vie quotidienne adopte une diversité de tactiques d’actions directes et d’autodéfenses non-armées.

Devant l’effondrement inéluctable et imminent de nos sociétés, le principe de non-coopération avec notre système toxique marque la rupture avec les stratégies d’accompagnement prônées jusqu’à présent par les doctrines social-démocrates face à la restauration du pouvoir de classe capitaliste sous la bannière néolibérale – que ce soit dans la version extractiviste du capitalisme financiarisé ou dans son pendant disciplinaire de surveillance et de distraction de masse.

Quant au positionnement stratégique, nous sommes politiquement terre-à-terre : nous nous basons sur les faits, tels que validés par la méthode scientifique, plutôt que sur les croyances, issues de la révélation mystique. Nous faisons confiance à l’intelligence collective pour rechercher toute la vérité, telle qu’elle chemine depuis nos intuitions partagées et sédimentées dans le sens commun, et nous en faisons l’expérience par l’épreuve de la réalité.

Quant au mode d’action, chaque fois que c’est possible, nous exerçons nos responsabilités : nous faisons ce qui nous semble juste et à notre portée, sans déléguer notre pouvoir d’agir, ni attendre qu’une autorité pourvoie à nos besoins authentiques. Corollaire : nous ne négocions pas avec les institutions existantes et nous n’avons pas de solutions à proposer. Se compromettre est certes moralement hasardeux mais surtout c’est politiquement inefficace. L’enjeu est de changer le système, pas le climat.

Quant à la visée, il s’agit de ne pas nourrir le système existant – le priver de ses ressources d’acceptabilité sociale et d’effectivité politique –, même en s’y opposant, et aussi de développer des alternatives matérielles là où il est en défaut, selon une stratégie de substitution. Cette densification du futur fait advenir ici et maintenant le monde désiré.

Fragments idéologiques. Est-il possible de reformuler les principes politiques qui guideraient l’organisation de XR ?

Nous avons d’abord réhabilité le principe de non-coopération avec l’ordre social existant, principe au cœur des luttes nonviolentes. Nous lui avons ensuite imprimé un « tournant écologique » afin de répondre aux enjeux existentiels collectifs liés à la 6e extinction de masse des espèces, consécutive à l’agir humain dans l’ère industrielle.

Le principe-clef : la non-coopération avec le système toxique (« Que nourrir pour changer le monde sans prendre le pouvoir ? »).

Ce dernier peut ensuite se diviser en deux branches :

Vers une politique symbiotique ? La crise sanitaire renforce l’actualité de notre troisième demande. Pas sur le plan technique en rajoutant, une nouvelle fois, des gadgets participatifs et consultatifs au monopole décisionnel de l’oligarchie élue mais sur l’opportunité et la nécessité de changer de système de gouvernement et de nous affranchir du paternalisme politique.

Plutôt qu’une démonstration argumentée, je souhaite exemplifier cette vision non dualiste, symbiotique de la politique à partir de l’imaginaire de la philosophie animiste restauré par certaines pensées écoféministes. En termes conceptuels, la justesse de ce « matérialisme enrichi » s’étaye sur le primauté de la philosophie naturelle sur la philosophie morale. Dans le fil de la tradition herméneutique, de même que l’esprit souffle où il veut, le vivant est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part.

Depuis mars, notre civilisation est mise à l’arrêt par un micro-organisme. Nos machines volantes ont les ailes coupées et notre avidité de consommer ronge son frein. La moitié de l’humanité est sommée de revenir à l’essentiel. Une pause pour respirer avant de retourner à l’anormal ?

Notre système toxique profite de la crise sanitaire pour accélérer la régression démocratique : restreindre nos libertés sociales, surveiller nos comportements, renforcer l’atomisation individuelle et creuser la désolation émotionnelle par l’emprise totalitaire (bureaucratique, numérique et policière) sur nos vies. Marchands de doute, état d’urgence légal, capitalisme patriarcal, souffrance animale, racisme environnemental : la révolution conservatrice mobilise la stratégie du choc pour déployer son projet transhumaniste.

Et si nous retournions cette crise en son contraire pour en faire une opportunité de régénérescence politique ? Et si la distance physique créait l’espace pour la résistance civique ? Aujourd’hui nos sociétés sont à la croisée des chemins. Entre démocratie et barbarie, nous devons choisir notre destin. Sobriété partagée ou accumulation cuirassée : nous pouvons conduire notre déclin.

Telle est l’invitation cachée au cœur de ce qui a cloué au sol les fantasmes d’Icare. Revenir sur terre, retourner à nos besoins fondamentaux. A une lettre près, « coronavirus » est l’anagramme de « souverain c ». Synonyme de « citoyens-rois », coronavirus annonce-t-il l’avènement, le couronnement de l’intelligence collective distribuée ? Coronavirus nous invite à décoloniser nos imaginaires de la sorcellerie capitaliste et à refonder politiquement nos communs.

En alternative au « Green New Steal » de l’oligarchie fossile, développons le « Deep Green Dream » de la démocratie vivante. Premières étapes de ce processus constitutionnel : populariser les assemblées et nous rassembler en peuples. Notre système fait la guerre au vivant. Déclarons la trêve générale. Le maquis est l’expression politique du mycelium.

Boris Libois,

membre actif d’Extinction Rebellion Belgium.

pour voir les références XR dans la Veille : http://www.oaxr.eu/

Le visage politique du Vivant

23 11 2020

Où en sommes-nous aujourd’hui avec les armes de la contestation sociale? Quelles sont l’actualité et les limites de l’action directe non-violente? Ma tentative d’y répondre en trois moments. (1) Rappel théorique des notions et enjeux de la lutte nonviolente. (2) Présentation sommaire d’Extinction Rebellion (XR), illustrée par trois actions de XR Belgium. (3) Discussion critique de ce mode de contestation sociale.

1. Description de la lutte nonviolente. Les armes de la contestation sociale doivent habituellement naviguer entre deux écueils: l’enrôlement dans des organisations plus ou moins hiérarchisées, selon le nombre de leurs militant·es, d’une part, et les formes d’action préférentielles, selon le diagnostic politique et les objectifs poursuivis.

Si nous écartons, frappées d’inconstitutionnalité, la « propagande par le fait » et la « lutte armée », menées dans une perspective de renversement révolutionnaire de l’ordre établi, et si nous privilégions, en revanche, l’action directe des agent·es prioritairement concerné·es par l’oppression par rapport à la délégation de leur pouvoir d’agir à des représentant·es politiques et sociales, nous restons dans le champ de la « lutte non-violente ».

Gene Sharp regroupe en trois classes de lutte non-violente les 198 formes d’action directe identifiées. La protestation conteste ce qui est demandé ou décidé. L’interruption consiste à ne pas faire ce qui est demandé ou attendu. La perturbation fait ce qui est interdit ou inattendu. La grève appartient au second mode d’action directe non-violente. La désobéissance civile emprunte au troisième.

Le fil conducteur de la lutte non-violente est de résister à l’oppression par le refus de coopérer avec les dirigeant·es en place, quelle que soit la manière dont ils sont parvenu·es au pouvoir (élection, corruption, succession, coup d’État). L’enjeu est d’augmenter leur coût matériel et symbolique pour s’y maintenir. Tant sur le plan du système de récompense des subalternes (cadeaux aux partisan·es, punitions aux opposant·es) que sur celui de la légitimation de la domination politique (l’équilibre entre l’arbitraire de la servitude volontaire et sa raison d’être).

L’enjeu stratégique, pour les actrices et acteurs sociaux, est d’estimer la marge d’amélioration, par la voie réformiste, des institutions existantes par rapport aux inconnues d’un changement de régime par la voie révolutionnaire. Aujourd’hui, on est loin du compte: les risques de régression démocratique s’offrent comme une issue paresseuse au désespoir climatique, écho à l’extinction accélérée des espèces.

2. Présentation d’Extinction Rebellion (XR). Alors que s’effrite notre pays menacé par le carbo- et l’éco-fascismes, nous devons préparer la société belge à reprendre pacifiquement le pouvoir sur elle-même et à déconfiner la démocratie de l’oligarchie élue.

XR Belgium y travaille déjà.

–       12 octobre 2019, action directe non-violente « Royal Rebellion« : « Sire, Votre royaume brûle. Il n’y a pas de zone neutre sur une planète en feu ». La ville de Bruxelles réprime, par la violence politique et la brutalité policière, les assemblées populaires organisées dans une ambiance décontractée place Royale.

–       14 avril 2020, action directe non-violente « Tell The Complete Truth« : dans notre simulacre de discours (« Deep Fake« ) pour la Première ministre belge, elle fait le lien entre la crise sanitaire du Covid-19 et la catastrophe écologique et climatique. La cheffe du gouvernement national termine son vrai discours fictif par la convocation d’Assemblées citoyennes afin de répondre à l’urgence écologique et sociale.

–       27 juin 2020, action directe non-violente « Our Future, Our Choices« : point culminant de la vague d’affirmations civiques des alternatives au retour à l’anormal, une cérémonie publique, incluant nos allié·es activistes, inaugure la « Tour de la Résilience », sur le site précédemment connu sous le nom de « Tour des Finances ».

XR est le nouveau venu dans le camp de la contestation sociale. La Déclaration de rébellion du 31 octobre 2018 devant le parlement de Westminster signe l’acte de naissance de ce mouvement mondial d’insurrection pacifique de la vie quotidienne face à l’urgence climatique et écologique.

Dans nos pays riches, XR est le fer de lance du mouvement climat, ouvert à tou·tes les non-professionnel·les de l’activisme, trahi·es par les décisions de leurs élites politiques et sociales quant à leur devoir de protéger leurs justiciables des calamités sociales et environnementales imputables au capitalisme fossile.

Nos contrées cossues découvrent le prix caché de leur niveau de vie exorbitant. Le Sud Global n’a pas attendu XR pour subir la prédation coloniale et ses impacts écologiques et pleurer ses activistes mort·es en résistant à l’extractivisme capitaliste.

Le cœur de métier de XR est l’action directe: créer la situation qui permettra à chacun·e de libérer sa puissance d’agir en commun pour sauver le monde. Décoloniser nos imaginaires sidérés dans l’impuissance par leur mise en acte ici et maintenant.

XR privilégie la désobéissance civile, troisième catégorie de lutte non-violente selon Gene Sharp. Dans un contexte de rivalité des factions pour l’hégémonie culturelle, la désobéissance civile est une arme de distraction massive de l’ordre public: elle détourne les ressources d’attention nécessaires pour préserver la naturalité du consentement populaire.

Pour XR, l’enjeu est de sortir du déni collectif construit par les marchand·es de doute afin de couvrir l’impuissance apprise des politiques publiques. Les actions menées depuis 40 ans ne sont pas la hauteur de la catastrophe climatique et écologique.

XR met la désobéissance civile à la portée de tou·tes, dans son organisation effective, selon une logique d’expérimentation sociale et d’apprentissage politique (plutôt que d’en confier l’exclusivité aux avant-gardes professionnelles chargées d’éduquer les masses).

La stratégie d’action de XR comporte trois volets. A côté des résistances actives contre l’exploitation, l’oppression et l’appropriation des terrien·nes, et du développement d’alternatives résilientes pour reconstruire des territoires habitables, figure aussi la décolonisation de nos rapports au monde (cognitifs, émotifs, sensitifs et interactifs).

Enfin, notre « culture régénérative » (« Regen »: le prendre soin de soi-même, des autres et des relations intra- et inter-communautaires) est la composante Yin des luttes non-violentes, marquées du sceau Yang. Inspirée du « Travail qui relie » de Joanna Macy, « Regen » contribue à réparer le monde, les humains et les animaux mais s’exprime aussi dans la préfiguration concrète des autres mondes déjà possibles aujourd’hui.

3. Discussion critique. La non-violence fait l’objet de critiques parce qu’elle désarmerait la contestation sociale et se ferait la complice objective de l’État.

Pour XR, le choix de la non-violence est stratégique: les études de cas concluent qu’elle atteint deux fois plus souvent ses objectifs que la lutte armée. A côté des résultats empiriques, quelle justification systématique apporter à cette stratégie d’action directe, sans tomber dans l’apologie du pacifisme et l’accusation de fatalisme face à la catastrophe climatique et écologique?

3.1. La lutte non-violente est loin d’être un pacifisme. C’est pourtant l’accusation habituelle portée contre la désobéissance civile: elle serait à la fois socialement inefficace par rapport à l’objectif d’éradication de la domination et politiquement illégitime parce qu’elle opposerait le surcroît de moralité et de spiritualité des résistant·es à l’irréductible conflictualité politique.

La lutte non-violente neutraliserait tout rapport de forces et dépolémiserait la contestation sociale. Réduite à un pacifisme manifestant sous surveillance policière ou négociant sous contrainte administrative, la nonviolence cautionnerait la violence symbolique de l’État. Le « Black Bloc » en serait l’illustration paradoxale, en théâtralisant une violence réactionnelle et encourageant les bourgeois à se réfugier dans les bras paternalistes de la puissance publique.

Il est vrai que la domination politique et le capitalisme d’État détiennent le monopole de la violence légitime et définissent les frontières de notre résistance à l’oppression. La rhétorique médiatique des dominant·es est habile à naturaliser le débat idéologique et à déshumaniser les oppressé·es qui leur résistent.

Le libéralisme autoritaire est prompt à désigner les ennemis d’État pour étouffer la contestation sociale qui menacerait l’ordre public. Comment échapper à cette transposition dans la sphère civile des concepts identitaires et militaires (ami ou ennemi) tout en maintenant l’espace pour la conflictualité politique et sociale (partenaires et en même temps adversaires)?

3.2. La critique de la non-violence est le symptôme de la violence symbolique. Elle met en relief la colonisation de nos imaginaires personnels et politiques. Comment se désenvoûter de la sorcellerie capitaliste qui mutile nos capacités d’autodéfense?

Il me semble indispensable d’interroger notre rapport au monde et questionner la constitution fondamentale de notre expérience. Bref, il s’agit de faire le détour par le plan de l’ontologie comme pensée de l’être et de rendre justice aux pratiques qui manifestent sa présence.

Au dualisme moderne nature versus culture qui scelle la domination de l’homme sur ses réalités extérieure et intérieure, il importe de substituer la continuité du Vivant, expression de son unité dans sa diversité. C’est le sens du symbole qui réunit harmonieusement les contraires, à l’inverse du dualisme qui divise et aliène les opposé·es. Est Vivant ce qui tisse la vitalité de l’esprit et ce qui anime la corporéité. L’animisme est un animalisme.

Se hisser au niveau de l’ontologie relationnelle où la considération se porte sur la continuité du Vivant, dans ses interdépendances, ses vulnérabilités et ses complémentarités – plutôt que sur le dualisme qui divise, aliène et domine – fournit un fondement factuel à la notion de non-violence. Cette justification holistique surmonte le clivage stérile du biologisme et du machinisme, terreau du projet transhumaniste qui idolâtre le progrès technologique et sa promesse d’immortalité, affranchies de toutes les contraintes physiques de notre écoumène.

La prise de recul méthodologique éclaire les intuitions déjà au cœur des pratiques collectives. Les « Luddites » n’ont pas attendu les théories de l’écologie politique, de l’anthropologie culturelle ou de la géographie marxienne pour s’en prendre offensivement aux prédateurs de la vie quotidienne. Le « Luddisme » décrit comment les résistances des ouvrier·es contre l’exploitation de leur corps et l’aliénation de leur âme par la machine se sont traduites par la neutralisation et la mise en pièces de leur bourreau mécanique. Ces « briseurs de machine » sont l’expression du Vivant qui se défend. Ils enrichissent les armes de la contestation sociale.

Le recours au « vandalisme » et au « sabotage » contre les infrastructures qui portent atteinte au Vivant est prôné aujourd’hui par des activistes écosocialistes afin de déstabiliser les intérêts de classe prédominants. Selon la stratégie adoptée, cette « violence collective non armée » (Andreas Malm) s’exercerait de manière stylisée (« Black Bloc« ), clandestine (incendies d’antennes-relais GSM) ou revendiquée (« Valve Turners« , destruction de maïs transgénique).

Certes, l’État qualifierait de « casseur » ou de « terroriste » les auteurs·rices de ces atteintes délibérées à la propriété, matérielle ou intellectuelle. Au-delà des préférences stratégiques, comment justifier d’ajouter la dégradation et la destruction de biens et services inertes à l’arsenal de la lutte non-violente?

3.3. Exposer la violence du droit au droit de la non-violence. Mon intention est d’esquisser une justification systématique de la nonviolence comme principe politique d’organisation sociale. Quelle serait la raison d’être de la nonviolence, au-delà de l’absence de violence, c’est-à-dire du commandement moral de ne pas blesser ou tuer son prochain?

La nonviolence dans son concept, plutôt simplement que l’absence de violence (le fait de ne pas blesser autrui), est aussi le dépassement de tous les dualismes et aliénations. Si la non-violence est limitativement le refus de blesser autrui par l’abstention de lui faire du mal (la non-violence), la non-violence est aussi positivement un rapport de considération pour tout autre être vivant, à l’intérieur et à l’extérieur de soi-même (la non-dualité). La non-violence, c’est le visage politique du Vivant.

La désobéissance civile est une forme d’action directe qui met en relief la dissonance entre la légalité et la légitimité de l’ordre constitutionnel existant pour faire advenir, en la préfigurant ici et maintenant, une autre constitution du monde. La désobéissance civile exprime la constitution profonde (implicite et imaginaire) de notre monde pour transformer la constitution officielle (formelle et légale) de notre société.

La désobéissance civile permet de sortir du piège de la définition par le pouvoir de la violence légitime. La décolonisation des imaginaires libère un espace pratique pour la confrontation sociale sans passage à l’acte violent. La désobéissance civile manifeste le droit de la non-violence malgré la violence du droit.

XR met à la portée de chacun·e de nous l’arsenal des luttes non-violentes afin que s’organise notre société en accord avec le monde des vivant·es. Telle que les « Luddites » l’ont pratiquée, la non-violence peut justifier l’agir qui protège le Vivant contre les agressions dont il fait l’objet par l’humain aliéné.

Si l’action directe non-violente est l’autodéfense du Vivant et alors que s’effondrent les États capitalistes, les Constitutions terrestres, adoptées par des biorégions selon les principes anarchistes et les processus féministes, sont la garantie juridique de la paix et de la justice cosmopolitiques.

pour voir les références XR dans la Veille : http://www.oaxr.eu/