Le passage à des systèmes alimentaires durables pourrait rapporter 10 000 milliards de dollars par an

Selon les chercheurs, la production actuelle détruit plus de valeur qu’elle n’en crée en raison des coûts médicaux et environnementaux.

Jonathan Watts

Deepltraduction Josette – The Guardian

Une transition vers un système alimentaire mondial plus durable pourrait générer jusqu’à 10 000 milliards de dollars de bénéfices par an, améliorer la santé humaine et atténuer la crise climatique, selon l’étude économique la plus complète de ce type.

L’étude révèle que les systèmes alimentaires actuels détruisent plus de valeur qu’ils n’en créent en raison des coûts environnementaux et médicaux cachés, ce qui revient à emprunter sur l’avenir pour engranger des bénéfices aujourd’hui.

Les systèmes alimentaires sont à l’origine d’un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ce qui laisse présager un réchauffement de 2,7 °C d’ici la fin du siècle. Cela crée un cercle vicieux, car la hausse des températures entraîne des conditions météorologiques plus extrêmes et des dégâts plus importants sur les récoltes.

L’insécurité alimentaire pèse également sur les systèmes médicaux. L’étude prévoit qu’en cas de statu quo, 640 millions de personnes souffriront d’insuffisance pondérale d’ici à 2050, tandis que l’obésité augmentera de 70 %.

Selon l’équipe internationale à l’origine de l’étude, réorienter le système alimentaire serait un défi politique, mais apporterait d’énormes avantages économiques et sociaux. Cette étude se veut l’équivalent alimentaire du rapport Stern, l’examen des coûts du changement climatique réalisé en 2006.

Johan Rockström (*), de l’Institut de recherche sur l’impact du climat de Potsdam et l’un des auteurs de l’étude, a déclaré : « Le système alimentaire mondial tient l’avenir de l’humanité sur Terre entre ses mains ».

L’étude propose de réorienter les subventions et les incitations fiscales au détriment des grandes monocultures destructrices qui reposent sur les engrais, les pesticides et le défrichement des forêts. Les incitations financières devraient plutôt être orientées vers les petits exploitants qui pourraient transformer leurs fermes en puits de carbone et laisser plus d’espace à la faune et à la flore.

Un changement de régime alimentaire est un autre élément clé, de même que l’investissement dans des technologies permettant d’améliorer l’efficacité et de réduire les émissions.

Selon le rapport, la diminution de l’insécurité alimentaire permettrait d’éradiquer la sous-nutrition d’ici à 2050, de réduire de 174 millions le nombre de décès prématurés et de permettre à 400 millions de travailleurs agricoles de gagner un revenu suffisant. La transition proposée permettrait de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels et de réduire de moitié les écoulements d’azote provenant de l’agriculture.

Dans l’ensemble, ils estiment que les coûts de la transformation se situe entre 0,2 % et 0,4 % du PIB mondial par an.

Lors de leurs premières recherches, Rockström et ses collègues ont constaté que l’alimentation était le plus grand secteur de l’économie à enfreindre les limites planétaires. Outre son impact sur le climat, l’alimentation est l’un des principaux moteurs du changement d’affectation des sols et du déclin de la biodiversité, et elle est responsable de 70 % de l’épuisement des ressources en eau douce.

Le rapport a été rédigé par la Commission sur l’économie du système alimentaire, formée par l’Institut de Potsdam, la Coalition pour l’alimentation et l’utilisation des terres et l’EAT, une coalition holistique du système alimentaire composée du Centre de résilience de Stockholm, du Wellcome Trust et de la Fondation Strawberry. Les partenaires universitaires comprennent l’Université d’Oxford et la London School of Economics.

Elle a estimé les coûts cachés de l’alimentation, notamment le changement climatique, la santé humaine, la nutrition et les ressources naturelles, à 15 000 milliards de dollars, et a créé un nouveau modèle pour prévoir l’évolution de ces coûts cachés dans le temps, en fonction de la capacité de l’humanité à changer. Leurs calculs sont conformes à un rapport publié l’année dernière par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, qui estimait les coûts agroalimentaires non comptabilisés à plus de 10 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale en 2020.

Steven Lord, de l’Institut du changement environnemental de l’Université d’Oxford, a déclaré dans un communiqué : « Cette analyse chiffre pour la première fois l’opportunité économique régionale et mondiale que représente la transformation des systèmes alimentaires. Même si elle n’est pas facile, cette transformation est abordable à l’échelle mondiale et les coûts qui s’accumuleront à l’avenir si l’on ne fait rien représentent un risque économique considérable ».


De nombreuses autres études ont démontré les avantages pour la santé et le climat d’un passage à une alimentation à base de végétaux. Un rapport publié l’année dernière par l’Observatoire du climat note que l’industrie brésilienne du bœuf – et la déforestation qui en découle – a aujourd’hui une empreinte carbone plus importante que l’ensemble des voitures, usines, climatiseurs, gadgets électriques et autres sources d’émissions au Japon.

La nouvelle étude n’est pas prescriptive en ce qui concerne le végétarisme, mais M. Rockström a déclaré que la demande de bœuf et de la plupart des autres viandes diminuerait si les coûts cachés liés à la santé et à l’environnement étaient inclus dans le prix.

Nicholas Stern, président de l’Institut de recherche Grantham sur le changement climatique et l’environnement de la London School of Economics, s’est félicité de cette étude : « L’économie du système alimentaire actuel est malheureusement un échec irrémédiable. Ses « coûts cachés » nuisent à notre santé et dégradent notre planète, tout en aggravant les inégalités mondiales. Il sera essentiel de modifier nos modes de production et de consommation alimentaires pour lutter contre le changement climatique, protéger la biodiversité et construire un avenir meilleur. Il est temps d’opérer un changement radical. »

Le principal défi de la transition alimentaire proposée est l’augmentation du coût des denrées alimentaires. Selon M. Rockström, il faudra faire preuve de dextérité politique et soutenir les couches défavorisées de la société, faute de quoi des manifestations pourraient avoir lieu, à l’instar de celles des gilets jaunes qui se sont déroulées en France à la suite de l’augmentation du prix de l’essence.

Christiana Figueres, ancienne secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, a souligné le caractère prospectif du rapport : « Cette recherche prouve qu’une réalité différente est possible et nous montre ce qu’il faudrait faire pour que le système alimentaire devienne un puits de carbone net d’ici à 2040. Cette opportunité devrait attirer l’attention de tout responsable politique désireux d’assurer un avenir plus sain à la planète et à ses habitants ».


Qui mangera quoi demain ? Qui le produira ?

Raphaël Goblet

Eco-Conseiller chez Les Joyeux Résistants ; Administrateur de L’Ardoise, Monnaie Locale ; Animateur & Conférencier ; Organisateur d’événements ; Auteur, compositeur, interprète.

Voici un petit compte-rendu complet de nos deux journées de travail avec L’Atelier Paysan ces 8&9 décembre derniers à Neufchâteau: Qui Mangera Quoi Demain, Qui le Produira ? Je vous ai concocté un petit concentré de ce que nous y avons (ré)appris, les processus en jeu, la méthode employée et les résultats obtenus ! Ce fut jouissif, mais le meilleur reste à venir !

Retour sur deux journées de travaux et de rencontres entre producteurs, consommateurs, acteurs sociaux, les 8 et 9 décembre 2023 à Neufchâteau[1].

Après un premier succès en 2022 avec la venue du systémicien Arthur Keller pour deux jours de réflexion autour de la résilience alimentaire territoriale[2], le collectif organisateur s’est élargi pour proposer deux journées de travail concret sur l’alimentation avec L’Atelier Paysan [3] comme intervenant principal.

Auteur de « Reprendre la Terre aux Machines, manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire » (Seuil)[4], l’Atelier Paysan se définit comme « une coopérative d’intérêt collectif à majorité paysanne, qui œuvre à la généralisation d’une agroécologie paysanne, pour un changement de modèle agricole et alimentaire radical et nécessaire ». Un programme plutôt ambitieux ! D’autant que mobiliser suffisamment de personnes (producteurs, citoyens, collectifs, associations, travailleurs sociaux, …) pendant deux journées n’est pas une sinécure ! Mais les 11 membres du collectif et les 6 citoyen.ne.s du groupe organisateur ont plus d’un tour dans leur sac, et après 8 mois de travail, ce sont plus de 80 personnes issues d’horizons, d’âges, de régions très diversifiées (un quart de producteurs, un quart de représentants d’associations et collectifs, et une moitié de citoyen.ne.s soucieux de l’avenir de leur alimentation) qui ont participé à ce défi avec la promesse qu’il ne s’agisse pas d’une énième rencontre intéressante, certes, mais stérile.

Photo : Le collectif organisateur & les animateurs de l’Atelier Paysan

L’engagement ? Nous ne nous quitterons pas sans avoir compris la nature profonde des enjeux et pris rendez-vous pour mettre en œuvre et réaliser des projets concrets qui répondent à ces défis fondamentaux. Un pari audacieux, certes, mais qui sera couronné de succès !

Retour sur un processus de réflexion et de création collective.

Comprendre avant de se lancer

La première journée était dédiée à l’exploration des enjeux de la production de nourriture et les questions d’alimentation, sous la verve habile d’Hugo Persillet et Arina Susa, de l’Atelier Paysan. Des exposés percutants, touchants, et surtout donnant de sacrés coups de pieds dans la fourmilière de nos idées reçues.

Il s’agissait de commencer par comprendre que les producteurs, éleveurs, agriculteurs, maraîchers, peu importe leur manière de travailler et leur filière, sont piégés de la même façon par un système agro-industriel qui tend à les dépouiller du sens (et du produit) de leur travail.

En aval, ils sont pieds et poings liés par une industrie de collecte, de transformation et de distribution qui les relèguent à de simples « producteurs de minerai » dont ils n’ont pas à se poser la question de la destination : de nourriciers du monde, ils ne sont plus qu’un fournisseur de matières premières parmi d’autres.

En amont, ils sont liés (souvent par les mêmes groupes industriels qu’en aval) pour la quasi-totalité de leurs ressources et intrants : des semences aux engrais en passant par la grande famille des -cides, les producteurs sont devenus des exécutants de tâches prédéfinies par les besoins de l’agro-industrie, perdant par la même occasion toute souveraineté économique, maîtrise de leurs pratiques et de leur éthique : pressés comme des citrons entre  ces deux flux opiniâtres et sans pitié, très peu d’entre eux peuvent encore dire qu’ils vivent de leur travail sans affronter des fins de mois pour le moins très compliquées. Pour les conglomérats en amont et en aval, par contre, pas de souci à se faire : les dividendes pleuvent plus fort chaque année.

Le but de ce système agro-industriel ? Faire baisser un maximum les prix des denrées alimentaires, afin de libérer une part croissante du budget des ménages pour les allouer à d’autres postes. Il est « amusant » de noter que la courbe de l’augmentation des loyers suit de manière exactement inverse la courbe de la baisse du prix de la nourriture, par exemple[5]. Le constat du prix anormalement bas de la nourriture agro-industrielle est d’ailleurs une vraie question : une nourriture respectueuse du sol, du vivant en général, et des êtres humains en particulier ne peut rivaliser au niveau de son coût avec les denrées issues du système « conventionnel » : dès lors il faudra peut-être reparler du vrai prix de la nourriture, qui ne pourra s’assumer qu’en réaugmentant la part financière que les ménages allouent à ce poste, au détriment d’autres choses… et en instaurant idéalement une réelle sécurité sociale alimentaire (nous y reviendrons plus loin).

Certes, le prix du ticket de caisse de l’alimentation produite par l’agro-industrie n’inclut pas ses « externalités négatives » (et il n’est pas près de le faire), dont les dépenses en matière de santé publique : une nourriture de moins bonne qualité, tant gustative que nutritionnelle ne permet plus aux populations d’être correctement nourries (apparition de maladies liées aux carences alimentaires, par exemple). Passons sur le trop gras, trop sucré, trop salé généralisé (diabète, obésité, …), ajoutons les résidus de pesticides ingérés, les eaux polluées aux nitrates et phosphates, et pensons aux producteurs eux-mêmes qui sont en toute première ligne face aux produits phytos qui leur détruisent la santé. Il est évident qu’aucun d’entre eux ne se lève le matin tout réjoui d’aller épandre de la chimie de synthèse sur ses terres : ils sont tout simplement pris au piège, avec peu d’espoir d’en sortir la tête haute, quand ils ne sont pas éreintés au point de ne même plus se poser de questions, avec la série de dénis (climatiques & idéologiques principalement) qui peuvent aller avec.

Photo : Des exposés en grand groupe impactants et mobilisants par Hugo Persillet

Ajoutons les aides de la PAC, qui ne figurent pas non plus sur la facture au consommateur, mais qu’il paye pourtant de manière indirecte via ses impôts. Il n’inclut pas non plus la casse sociale générée par ce système, ni le mal-être flagrant des producteurs.

Enfin, on peut ajouter la facture énergétique (le plus souvent de l’énergie fossile : pétrole pour la plupart des machines, gaz pour les engrais, …) et environnementale qui ne devrait même plus faire débat : nous le savons, l’agriculture, comme tous les autres pans de nos sociétés, doit se remettre en question si nous désirons éviter d’hypothéquer les conditions mêmes de survie des espèces actuelles, humains inclus.

Ne pas opposer, mais rassembler autour d’une cible commune.

Une chose est très claire, il est contre-productif de fustiger les producteurs, de viser personnellement les femmes et les hommes qui travaillent la terre, pilotent des machines ou gèrent des exploitations. Au contraire, identifier un « ennemi commun », définir une cause commune à toutes et tous peut permettre de rassembler, plutôt que diviser : c’est déjà un défi en soi ! Mais un défi salvateur.

En attendant, reconnaissons-le, toute une série d’initiatives, de manières de faire, de techniques moins gourmandes en intrants, moins polluantes, plus respectueuses du vivant, du sol, de l’eau, des humains et non-humains voient le jour, en réponse à une prise de conscience profonde de nombreux producteurs et consommateurs. En circuit court bien sûr, avec souvent un impératif de transformation et vente directe pour assurer la rentabilité minimale nécessaire à la pérennisation de l’activité.

Cessons d’être inoffensifs…

« Croire, ou faire croire, qu’une multitude d’initiatives, aussi disruptives ou subversives soient-elles, vont pouvoir faire pencher la balance vers une autre agriculture globale relève de la fable. »

Ces alternatives sont motivantes, innovantes, prometteuses, mais bien qu’on nous laisse à penser que ces modes de production deviennent petit à petit la norme, ou se développement massivement, ils restent totalement inoffensifs pour le système agro-industriel, quand ils ne le renforcent pas carrément : la bio, le labellisé du terroir, le « producteur local » font un complément d’offre parfait pour la clientèle aisée du supermarché. Depuis les années 80, par exemple on parle d’une progression du bio de 300%[6], mais dans le même temps, une progression dans des proportions comparables est constatée sur les ventes de pesticides et engrais artificiels[7], qui jouent eux à une tout autre échelle !

Croire, ou faire croire, qu’une multitude d’initiatives, aussi disruptives ou subversives soient-elles, vont pouvoir faire pencher la balance vers une autre agriculture globale relève de la fable : cela n’arrivera pas. Groupes d’achats communs, jardins partagés, réseaux d’achats paysans, épiceries locales sont autant de projets jubilatoires qui vont dans le bon sens, mais ils n’ont aucune chance de renverser un système globalisé, robuste, où trop d’acteurs ont trop d’intérêts. Du moins si on en reste là.

Les 3 piliers de la transformation sociale.

Car nous avons besoin d’une profonde et réelle transformation socio-économique, sur la quasi-totalité des aspects de notre vivre ensemble.

Nous devons travailler collectivement deux autres angles d’attaque que nous avons tendance à oublier, tant l’urgence peut nous presser à développer des solutions pratiques : toutes les transformations sociales qui ont abouti dans l’histoire comportaient trois piliers, complémentaires et indispensables. Le premier étant la construction d’alternatives crédibles, opérables, efficaces, prêtes à prendre le relais. C’est ce que nous avons fait presque exclusivement pendant les dernières décennies : nous ne devons certainement pas laisser tomber cette démarche, et continuer à la développer encore et encore !

Le second pilier consiste à travailler les rapports de force : le déséquilibre est tel que la puissance et la force de frappe est très nettement en faveur du système agro-industriel. Nous regrouper (fédérations, syndicats, collectifs, …), pratiquer un lobbyisme assumé, repolitiser le sujet, ne pas hésiter à aller au front, de toutes les manières possibles, saboter, empêcher, confisquer, « ZAD partout », … tout est bon pour rééquilibrer la balance au maximum.

Nous aurons beau avoir les meilleures idées concernant les manières de produire de quoi manger, scientifiquement et empiriquement démontrées, si nous ne sommes pas capables de rivaliser massivement avec le système agro-industriel, celui-ci ne changera pas pour nos beaux yeux ou pour préserver l’environnement et le vivant (si non, cela aurait déjà eu lieu !).

« Si nous ne sommes pas capables de rivaliser massivement avec le système agro-industriel, celui-ci ne changera pas pour nos beaux yeux ou pour préserver l’environnement et le vivant. »

Vient enfin l’éducation populaire et permanente : il nous faut aménager des espaces sûrs, dédiés, où l’on peut se retrouver, réfléchir, apprendre, développer une pensée critique sur les circonstances et les processus, identifier les acteurs (tant nos alliés que les autres). Sans permettre les conditions de la construction d’un savoir autogénéré par les premiers concernés (à priori : toute personne soucieuse de produire et manger mieux), nous ne pourrons ni développer des alternatives suffisamment solides ni des rapports de force à notre avantage.

Complémentarité plutôt que rivalité !

Bien entendu, impossible pour chaque individu de se consacrer aux 3 piliers : nous avons tous nos propres appétences, préférences, connaissances, compétences, les journées ne sont pas près de faire plus de 24h et le quotidien a une fâcheuse tendance à se rappeler intempestivement à chacun d’entre nous. Non, l’idée n’est pas d’être sur tous les fronts à la fois, mais à minima de ne pas les opposer. On peut être séduit ou non par les activistes (les terribles écoterroristes diraient certains) et leurs actions coup de poing, ils participent néanmoins au changement de rapports de force. On peut penser que prendre le temps de s’asseoir autour d’une table et discuter soit improductif ou en tout cas pas assez rapide, nous ne rallierons pas durablement des forces vives si elles n’ont pas pu prendre le temps de se convaincre intimement de la nécessité de proposer des alternatives ou de s’opposer frontalement aux règles imposées par un système prétendument tout-puissant. On peut croire que l’association qui pratique l’agroécologie à très petite échelle serait tout de même bien plus utile en manif, il n’en reste pas moins qu’elle participe à la co-construction et la (re)découverte d’un savoir et d’un savoir-faire qui risquent d’être plus que bienvenus quand il faudra commencer à prendre le relais de l’agro-industrie pour nourrir une part croissante de la population.

C’est donc bien un triptyque qu’il nous faut déployer, forcément de manière collective. Nous devons créer des ponts entre les piliers, nous encourager et nous soutenir mutuellement plutôt que de se tirer dans les pattes en pensant avoir trouvé « LE » seul moyen d’action efficace. L’histoire nous a montré que quand les étoiles sont alignées et que vient le moment de tester concrètement le rapport de force (ce moment arrive rarement à l’initiative de la minorité qui veut le changement, mais survient souvent quand le système dominant commence à faillir ou quand il va trop loin), il faut être capable de proposer immédiatement des alternatives, qui soient crédibles et déjà éprouvées, portées par un réseau d’individus et de collectivités profondément encapacités à conduire, gérer, transposer et déployer ces alternatives. Sans un projet solide comme contre-proposition, la transformation sociale a toutes les chances d’échouer à l’issue des affrontements (on ne se met pas à réfléchir en pleine bataille), et peut même laisser le champ libre à des projets pires et moins démocratiques encore, mortifères et liberticides : l’histoire regorge d’exemples et les tournants politiques que prennent de nombreuses régions du monde actuellement résonnent comme des avertissements glaçants.

Voilà pour les premiers constats. Effrayants. Désarmants. Mais aussi puissamment remotivants : passé l’effroi, c’est l’envie (la nécessité ?) de se jeter dans l’arène qui prend le pas !

Photo : Réflexions et sentiments restitués en grand groupe

Produire, c’est une chose. Comment on se nourrit en est une autre…

Passé le temps nécessaire à digérer tout cela (ainsi qu’un excellent buffet communautaire à partager, préparé par les participants eux-mêmes), les premiers échanges en groupes débutent autour de trois thèmes liés à l’alimentation (qui est le pendant complémentaire de la production) : la violence alimentaire sous toutes ses formes (tant pour les producteurs que les consommateurs, et spécifiquement les mangeurs déjà précarisés), sur base d’un extrait vidéo d’une interview de Bénédicte Bonzi[8] ; un recensement des initiatives existantes pour contrer la précarité alimentaire (précarité qui, avec la pauvreté en générale, est un sous-produit inhérent au système agro-industriel lui-même : il s’agit d’un « dommage collatéral » au mieux, d’une intention consciente au pire) ; et un travail sur la notion de la SSA : la sécurité sociale alimentaire, qui part du constat qu’une part croissante de la population connaît des difficultés financières pour s’alimenter, et en tout cas n’a pas accès à un choix d’aliments réellement sains.

La Sécurité Sociale Alimentaire (SSA) comme arme de réappropriation massive.

Déjà en test dans plusieurs grandes villes de France, et pointant timidement le bout de son nez en Belgique, la SSA consiste à assurer à toutes et tous un minimum d’accès à une production alimentaire correcte tant du point de vue nutritionnel que de la préservation de notre planète. Pour résumer le principe dans ses grandes lignes : chaque personne sur un territoire donné se voit remettre une somme d’argent (monnaie marquée, chèque, bon, évalué à l’heure actuelle à un montant de 150€ par personne et par mois) à dépenser en achat de denrées alimentaires.

3 grands principes sous-tendent la SSA :

C’est un droit universel : chaque personne, du nouveau-né à la personne âgée, du travailleur au chômeur en passant par le migrant ou le SDF, reçoit inconditionnellement cette aide, chaque mois.

La SSA est basée sur une cotisation, idéalement gérée par une structure indépendante du pouvoir politique, afin d’en garantir la stabilité dans le temps. Le montant de la cotisation dépend évidemment des moyens de chacun, les plus aisés cotisant bien d’avantage afin de compenser les faibles cotisations (ou l’absence de celles-ci) des plus démunis. C’est donc un système redistributif, que nous connaissons déjà bien sous d’autres formes (et donc : ça fonctionne !) comme la sécurité sociale tout court, les mutuelles, les impôts, …

Dernier principe, où l’exercice démocratique est prépondérant : le conventionnement. Il convient de définir collectivement les denrées, point de vente, produits, modes de production, éligibles au système, qui seront donc conventionnés. L’idée n’est pas de prioriser ou favoriser à priori la ou les filières dans lesquelles la population pourra faire usage de son droit à la SSA, mais bien d’en débattre de manière informée (un peu comme l’expérience de la convention citoyenne pour le climat, malheureusement sabordée ensuite par le gouvernement Macron).

Il subsiste peu de doutes que les filières de productions locales et vertueuses pourraient bien être les premières bénéficiaires, mais à l’heure actuelle il n’y a généralement pas suffisamment de production que pour approvisionner pour 150€ par tête de pipe sur un territoire donné. Mais l’objectif de cette démarche est de générer une demande forte qui puisse tirer la production nettement vers le haut, mais de manière durable (contrairement à la période post-covid que nous avons connue). Les producteurs locaux, étant assurés d’un débouché rentable sur la durée, seront probablement plus enclins à développer des filières et adopter des pratiques correspondant aux critères du conventionnement de leur territoire.

Il s’agit d’un chantier d’envergure, qui nécessitera temps et énergie, mais qui pourrait réellement rééquilibrer le rapport de force et contribuer à l’éducation populaire et permanente !

Forts de toute cette matière, nos quelques 80 participants ont pu passer aux choses sérieuses le lendemain, après une soirée festive bien méritée…

Passer au concret. Pour du vrai.

L’engagement de l’Atelier Paysan et du collectif organisateur était donc clair : nous ne nous quitterions pas sans avoir démarré des projets concrets, et pris rendez-vous ferme, date, heure, lieu et ordre du jour à l’appui, pour faire avancer, dans la vraie vie, les projets en question.

« L’engagement était clair : nous ne nous quitterions pas sans avoir démarré des projets concrets. »

La méthode utilisée est relativement simple : il s’agit d’employer l’intelligence collective, en dirigeant le moins possible les échanges (mais en les cadrant de manière assez stricte), afin de parvenir à faire émerger des idées concrètes, réalisables avec les moyens disponibles. Cela peut paraître candide, mais c’est diablement efficace.

Photo : Réflexions thématiques en sous-groupes

Le grand groupe est divisé en 3, selon différents sujets relativement larges. Chacun est libre de se diriger dans le groupe qu’il désire et d’en changer quand il le souhaite. Les discussions se déroulent selon un canevas soigneusement minuté de 3×30 minutes : d’abord on énumère pêle-mêle les problèmes à résoudre, les freins à lever, les verrous à faire sauter. Ensuite on lance des idées d’initiatives concrètes dans un monde idéal (où l’on ne manque ni de temps, ni d’argent, ni de main d’œuvre). Attention, il ne s’agit pas de supprimer la faim dans le monde, la guerre, l’argent, ou tout autre intention louable mais chimérique : il doit s’agir de concret, avec une méthode si possible, des étapes et un but réaliste à atteindre ! Les idées fusent, certaines très terre-à-terre, d’autres plus farfelues, mais c’est le jeu : on rêve un peu, et ça fait du bien. La dernière phase réintroduit la réalité dans les utopies. Qu’est-ce qui, dans ces projets lancés, pourrait aboutir dans le monde réel, dans lequel nous avons peu de temps, pas assez d’argent et bien souvent moins de bras qu’il n’en faudrait, moyennant des étapes intermédiaires, une révision à la baisse de l’ambition, des créations de partenariats ?

A l’issue de ce processus, ce ne sont pas moins de 14 idées de projets qui sont affichées sur le mur de la grande salle. 14 potentialités réalisables qui agissent sur l’un des 3 piliers de la transformation sociale : les rapports de force, l’éducation populaire et permanente et le développement d’alternatives. C’est déjà une très belle satisfaction ! Mais nous ne sommes pas encore au bout du processus, il reste le principal à accomplir : définir, ici et maintenant, la manière dont on va s’y prendre, et se lancer.

Ce sera l’objet du travail de l’après-midi : chacun est invité à choisir un des 14 projets (pas forcément celui qu’il a proposé, mais celui qui l’enthousiasme le plus), et à se regrouper autour de cette proposition. Après un petit quart d’heure, 11 des 14 projets sont attribués (dans des groupes de 2 à 8 personnes). Cela signifie que 3 projets ne verront peut-être jamais le jour… et ce n’est rien : ce n’était pas le bon jour, pas les bonnes personnes pour les développer. Il n’en reste pas moins que pendant l’heure et demie qui va suivre, c’est la créativité de terrain qui va prendre le dessus : les groupes définissent leurs objectifs, la ou les manières de les atteindre, et mettent en place une série de jalons, dont le plus important : quand est-ce qu’on se revoit, où, et à quelle heure, avec quel ordre du jour !

Photo : Travail concret sur les propositions d’actions réalistes: quoi, comment, et quand !

C’est ainsi que sont nés ces 10 projets, au stade de phase de lancement :

1.      Demander/provoquer un débat constructif et respectueux sur les différents modèles d’agriculture à la foire agricole de Libramont.

2.      Création d’un podcast recueillant la manière donc les acteurs agricoles voient l’impact de la technologie sur leur vie et leur travail.

3.      Présentation d’outils de maraîchage « do it yourself » ou low techs à la petite foire de Semel avec la Fabriek Paysanne et d’autres acteurs.

4.      A l’occasion des élections qui se profilent en 2024, obliger l’ensemble des partis à se positionner et donner leur vision de l’agriculture de demain.

5.      Création d’une fondation sur l’autonomie paysanne, analyser la vision de l’autonomie que les paysans ont, définir les besoins et chercher des pistes pour y répondre collectivement.

6.      Création d’ateliers partagés pour que les paysans puissent construire leurs machines de maraîchage sans devoir investir dans des outils onéreux.

7.      Recensement et cartographie des outils, plans et lieux qui existent déjà pour que les paysans puissent construire leurs outils de travail du sol.

8.      Recensement et soutien des projets de distribution de produits locaux, identifier les zones blanches en province de Luxembourg, tenter de les combler.

9.      Projet de mutualisation des ressources des producteurs afin d’alléger leur responsabilité sociétale amenant vulnérabilité et sentiment de malaise.

10.    Groupe de réflexion concernant la sécurité sociale alimentaire, la documenter, recenser les initiatives, concocter un argumentaire et soumettre le principe aux candidats des élections 2024.

11.    Projet de cassure des barrières sociales : comment amener les publics moins favorisés à s’intéresser par eux-mêmes à l’alimentation issue de l’agriculture paysanne ?

Ne soyons pas naïfs, certains de ces projets seront menés à leur terme, mais d’autres n’aboutiront peut-être pas, ou pas comme imaginés. Cependant tout est réuni pour donner les meilleures chances à chacun d’entre eux.

Affaires à suivre…

Raphaël Goblet, pour le collectif organisateur.

Photo : Partages, échanges et gratitude tous ensemble avant de nous quitter, provisoirement, avant de nouvelles aventures !


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Johanna Reynckens, Nature Attitude, 063 42 47 27 – 0477 729 149 – johanna.reynckens@natureattitude.be

Raphaël Goblet, Les Joyeux Résistants, 0497 27 64 70 – raphael.goblet@gmail.com

Nathalie Monfort, citoyenne, 0473 32 91 01 – contact@nathaliemonfort.be


[1] https://quimangeraquoi.jimdosite.com

[2] https://www.youtube.com/watch?v=iGbP3t7X6wg

[3] https://www.latelierpaysan.org/

[4] https://www.seuil.com/ouvrage/reprendre-la-terre-aux-machines-l-atelier-paysan/9782021478174

[5] https://www.observationsociete.fr/modes-de-vie/evolutionconsommation/

[6] https://www.agencebio.org/wp-content/uploads/2018/10/carnet_monde_2017.pdf

[7] https://www.novethic.fr/actualite/environnement/agriculture/isr-rse/atlas-des-pesticides-entre-addiction-et-monopole-tout-comprendre-en-infographie-151531.html et https://www.researchgate.net/figure/Evolution-de-la-production-et-de-la-demande-mondiale-et-francaise-en-engrais-azotes_fig1_332800086

[8] https://www.youtube.com/watch?v=_vHa_a8Mjak


La troisième voie du vivant

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Comme naviguer à contre-courant dans un monde fluctuant

Le culte de la performance conduit notre société à mettre en avant les valeurs de la réussite et de l’optimisation permanente dans tous les domaines. La lenteur, la redondance, l’aléatoire sont alors perçus négativement…

Auteur du livre La troisième voie du vivant (Éd. Odile Jacob), le biologiste Olivier Hamant tente de les réhabiliter en s’appuyant sur sa connaissance des processus du vivant. Que nous apprennent les sciences de la vie ? S’il existe bien des mécanismes biologiques remarquablement efficaces, des progrès récents mettent surtout en avant le rôle fondamental des erreurs, des lenteurs, des incohérences dans la construction et la robustesse du monde naturel. Le vivant serait-il alors sous-optimal ? En quoi une sous-optimalité d’inspiration biologique peut-elle constituer un contre-modèle au credo de la performance et du contrôle dans l’Anthropocène ? Face aux constats pessimistes et aux alarmes environnementales, il nous propose des pistes d’action pour éviter la catastrophe et esquisse des solutions pour un avenir viable et réconcilié avec la nature.

Olivier Hamant est chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) au sein de l’École normale supérieure de Lyon.

Biologiste interdisciplinaire, il a publié une centaine d’articles scientifiques, notamment sur les mécanismes cellulaires guidant la forme des plantes. Il dirige également l’Institut Michel-Serres et assure des formations sur la nouvelle relation de l’humanité à la nature.

Les systèmes alimentaires responsables d’un « tiers » des émissions d’origine humaine

Ayesha Tandon (*)

12 mars 2021 – traduit (deepl version gratuite) de Food systems responsible for ‘one third’ of human-caused emissions

Selon de nouvelles recherches, « les systèmes alimentaires » étaient responsables de 34% de toutes les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine en 2015.

L’étude, publiée dans Nature Food, présente EDGAR-FOOD – la première base de données à décomposer les émissions de chaque étape de la chaîne alimentaire pour chaque année de 1990 à 2015. La base de données détaille également les émissions par secteur, par gaz à effet de serre et par pays. 

Selon l’étude, 71 % des émissions alimentaires en 2015 provenaient de l’agriculture et des « activités associées à l’utilisation des terres et au changement d’affectation des terres » (UTCAT), le reste provenant de la vente au détail, du transport, de la consommation, de la production de carburant, de la gestion des déchets, des processus industriels et des emballages.

L’étude révèle que le CO2 représente environ la moitié des émissions liées à l’alimentation, tandis que le méthane (CH4) en constitue 35 % – principalement issus de la production de bétail, de l’agriculture et du traitement des déchets.

Selon l’étude, les émissions du secteur de la vente au détail sont en hausse et ont été multipliées par 3 ou 4 en Europe et aux États-Unis entre 1990 et 2015.

Les auteurs constatent également que les « kilomètres alimentaires » contribuent moins aux émissions alimentaires que les emballages. Les auteurs ajoutent que 96 % des émissions liées au transport des aliments proviennent du transport local ou régional par route et par rail, plutôt que du transport international.

« Une excellente base de données »

Si nourrir la population mondiale de près de 8 milliards d’habitants est une tâche fondamentale, cet aspect a un coût élevé pour le climat. La production alimentaire utilise la moitié des terres habitables de la Terre et un rapport de 2019 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a estimé qu’entre 21 et 37 % des émissions mondiales proviennent des systèmes alimentaires. 

(L’année dernière, Carbon Brief a produit une série d’articles d’une semaine, discutant des impacts climatiques de la viande et des produits laitiers, soulignant comment l’évolution des régimes alimentaires devrait affecter le climat, et demandant comment nous pouvons changer nos habitudes alimentaires pour minimiser notre empreinte carbone).

La nouvelle étude présente EDGAR-FOOD – la première base de données couvrant chaque étape de la chaîne alimentaire pour tous les pays, fournissant des données pour chaque année entre 1990 et 2015. La base de données estime les émissions de CO2, de CH4, d’oxyde nitreux (N2O) et de gaz fluorés pour chaque étape du système alimentaire, ainsi que par pays.

Le Dr John Lynch, de l’Université d’Oxford, qui étudie l’impact de l’alimentation sur le climat et n’a pas participé à l’étude, explique à Carbon Brief qu’il « a souvent été difficile d’obtenir une couverture détaillée de l’ensemble du système alimentaire » et que ce nouveau document est une « excellente ressource ».

Le Dr Sonja Vermeulen, directrice des programmes du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), qui n’a pas non plus participé à l’étude, ajoute qu’il s’agit d’une « excellente base de données et d’un ensemble d’outils analytiques pour indiquer la voie à suivre pour l’alimentation ».

Mme Vermeulen rappelle qu’elle a publié « peut-être la première estimation des émissions totales des systèmes alimentaires » il y a une dizaine d’années, estimant que ces derniers étaient responsables d’un tiers des émissions. Il s’agit de la même estimation que celle de la nouvelle base de données, note-t-elle, mais elle ajoute que son chiffre était « basé sur des données et des calculs beaucoup plus grossiers » que la nouvelle évaluation et « il est formidable de voir que le chiffre est fondé sur des preuves et des détails beaucoup plus solides ».

Émissions alimentaires mondiales

L’étude révèle que la production alimentaire mondiale a augmenté de 40 % entre 1990 et 2015, et que les émissions annuelles du système alimentaire sont passées de 16 milliards de tonnes de CO2e (GtCO2e) à 18GtCO2e. 

Toutefois, elle ajoute que, sur une base individuelle, les émissions liées à l’alimentation par habitant ont diminué, passant d’une moyenne de 3 tonnes de CO2e en 1990 à 2,4tCO2e en 2015.

De plus, selon le document, la contribution des systèmes alimentaires au total des émissions d’origine humaine a en fait chuté de 44 % à 34 % pendant cette période. Cela est dû à l’augmentation globale des émissions provenant d’autres secteurs, précise le document. Selon M. Lynch, cette constatation souligne la nécessité de décarboniser : 

« En tant que fraction des émissions totales de gaz à effet de serre, les émissions alimentaires sont en fait en baisse, car nous augmentons les émissions encore plus rapidement dans d’autres secteurs – en grande partie en brûlant des combustibles fossiles pour obtenir plus d’énergie. Donc, même s’il est formidable que l’on s’intéresse de plus en plus aux impacts environnementaux du système alimentaire, cela souligne que la décarbonisation doit rester notre priorité climatique. »

En 2015, 27 % des émissions liées à l’alimentation provenaient des « pays industrialisés », indique le document, les 73 % restants provenant des « pays en développement » – au sein desquels les chercheurs incluent la Chine. Les six économies qui émettent le plus d’émissions liées au système alimentaire sont composées d’un mélange de pays « industrialisés » et « développés », selon le rapport :

Tableau indiquant les six économies dont les systèmes alimentaires produisent le plus d’émissions. Source : Crippa et al (2021).

L’étude note que la part des émissions d’un pays qui provient de son système alimentaire varie de 14 % à 92 %. Dans les pays industrialisés, environ 24 % des émissions totales des pays proviennent de leur système alimentaire – un chiffre qui est resté relativement stable entre 1990 et 2015, selon l’étude.

Toutefois, les chercheurs constatent que la part des émissions provenant de l’alimentation dans les pays en développement a diminué, passant d’environ 68 % en 1990 à 38 % en 2015. Cela est dû aux « très fortes augmentations des émissions non alimentaires », précisent les auteurs, ainsi qu’à une « réduction significative des émissions terrestres » – principalement grâce à une réduction de la déforestation.

L’étude ajoute que l’Asie est le principal contributeur aux émissions alimentaires mondiales lorsqu’elles sont mesurées par continent – produisant 35 % des émissions du système alimentaire mondial en 1990 et 49 % en 2015.

La carte ci-dessous montre les émissions du système alimentaire en proportion des émissions totales de chaque pays, pour 1990 (à gauche) et 2015 (à droite). Par exemple, le vert foncé indique les pays où les émissions liées à l’alimentation représentent plus de la moitié de leurs émissions totales.

légende carte : La part des émissions de gaz à effet de serre provenant des systèmes alimentaires en tant que fraction des émissions totales pour chaque pays en 1990 (à gauche) et en 2015 (à droite). Source : Crippa et al (2021).

Vermeulen était commissaire au sein de la commission EAT-Lancet sur les régimes alimentaires sains issus de systèmes alimentaires durables. Elle déclare à Carbon Brief qu’il est possible de bien manger et de prendre soin de la planète, mais que cela demandera des efforts :

« Il est théoriquement possible, même avec la croissance démographique, que chaque personne dans le monde ait une alimentation saine et culturellement appropriée sans transgresser les limites planétaires pour le carbone, la biodiversité, l’azote, le phosphore et l’eau. Mais cela demandera beaucoup d’efforts, tant sur le plan technique que politique.« 

La nouvelle étude souligne que nous avons besoin d’un « mélange de solutions techniques et politiques », ajoute-t-elle :

« Leur analyse renforce le fait qu’il n’y a pas de solution miracle unique – si nous nous concentrons uniquement sur une alimentation plus végétale, ou uniquement sur l’amélioration des pratiques agricoles, ou uniquement sur les secteurs de l’énergie et des transports, nous n’arriverons pas là où nous devons être – nous avons besoin des trois.« 

Les étapes de la production

Les auteurs répartissent également les émissions selon les différentes étapes du système alimentaire. Pour 2015, ils constatent que les premières étapes de la production alimentaire – celles qui amènent les denrées alimentaires à la « porte de la ferme », y compris la pêche, l’aquaculture, l’agriculture et les émissions liées aux intrants tels que les engrais – ont contribué à 39 % des émissions totales du système alimentaire.

L’UTCAT est le deuxième contributeur le plus important, avec un tiers des émissions totales du système alimentaire. Selon l’étude, cela est dû principalement aux pertes de carbone dues à la déforestation et à la dégradation des sols, notamment des tourbières.

Les auteurs notent que la plupart des émissions de l’UTCAT proviennent des pays en développement – en 2015, par exemple, l’agriculture et l’UTCAT représentaient 73 % des émissions alimentaires des pays en développement. Cependant, ils notent qu’entre 1990 et 2015, la part des émissions alimentaires provenant de la production agricole et de l’UTCAT a diminué de 13 % et de 26 % dans les pays en développement, respectivement.

Le transport, l’emballage, la vente au détail, la transformation, la consommation et l’élimination en fin de vie ont constitué les 29 % d’émissions restantes en 2015, indiquent les auteurs. Selon l’étude, cette valeur a augmenté depuis 1990 tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement.

La part mondiale des émissions alimentaires qui proviennent du secteur de l’énergie a augmenté de 31% sur la période 1990-2015, constate l’étude. Elle ajoute qu’en 2015, les secteurs « liés à l’énergie » – y compris l’industrie et les déchets – représentaient plus de la moitié des émissions alimentaires dans les pays industrialisés.

Les auteurs constatent également que les « kilomètres alimentaires » contribuent légèrement moins aux émissions alimentaires que les emballages. Les emballages ont contribué à environ 5,4 % des émissions alimentaires – principalement en raison de l’industrie des pâtes et papiers – tandis que le transport n’était responsable que de 4,8 %.

Comment les émissions alimentaires évoluent-elles ?

Les auteurs analysent également la contribution des différents gaz à effet de serre dans le système alimentaire. Par exemple, ils ont constaté que le CO2 représente environ la moitié des émissions du système alimentaire.

Le diagramme de Sankey ci-dessous montre la contribution des différentes activités et des différents types de gaz à effet de serre aux émissions globales du système alimentaire.

(diagramme) Émissions de gaz à effet de serre du système alimentaire en 2015

Les émissions totales de gaz à effet de serre en provenance du système alimentaire étaient de 18GtCO2e par an en 2015.

Diagramme de Sankey illustrant la répartition des émissions du système alimentaire mondial en 2015. Les données sont présentées – de gauche à droite – par gaz, secteur, étape, catégorie, puis à nouveau par gaz. Passez la souris sur les différentes sections pour voir les données en pourcentages. Données de Crippa et al (2021). Graphique réalisé par Carbon Brief à l’aide de Highcharts.

Les auteurs notent que le CH4 représente 35 % des émissions totales du système alimentaire. Cela est principalement dû à la production de bétail, à l’agriculture et au traitement des déchets. Toutefois, les auteurs notent également que le riz – l’une des principales cultures alimentaires – est une « source principale » d’émissions de méthane.

L’étude constate que, bien que les émissions de gaz fluorés (gaz-F) ne représentent que 2 % des émissions, leur utilisation a doublé entre 1990 et 2015. Les gaz fluorés sont principalement utilisés dans la réfrigération, expliquent les auteurs, et comme les pays en développement augmentent leur réfrigération industrielle et domestique, « l’importance de la réfrigération dans les émissions totales de gaz à effet de serre est susceptible d’augmenter ».

Les auteurs notent que la Chine est à l’origine de bon nombre des tendances du système alimentaire dans les pays en développement. Alors que les émissions liées à l’alimentation ont augmenté en moyenne de 14 % entre 1990 et 2015, celles de la Chine ont augmenté de 41 %. Néanmoins, la part des émissions liées à l’alimentation dans les émissions totales de la Chine est passée de 51 % en 1990 à 19 % en 2015, en raison de l’augmentation des émissions due à l’industrialisation du pays.

En outre, les émissions de la Chine liées à la gestion des déchets jouent un rôle important dans l’augmentation de 50 % enregistrée dans les pays en développement, indique l’étude. Dans le même temps, les émissions liées à la gestion des déchets – y compris la gestion des déchets solides et des eaux usées – ont diminué en moyenne dans les pays industrialisés.

L’étude note que les émissions liées à l’utilisation de l’énergie – électricité, chaleur et carburants – dans l’agriculture ont augmenté de 15 % entre 1990 et 2015 en raison de la mécanisation de la production, avec une augmentation de 50 % en Afrique, en Amérique latine et en Asie.

À l’inverse, l’introduction de « progrès agronomiques et de restrictions environnementales » dans les pays industrialisés a entraîné une diminution de 28 % des émissions de l’agriculture entre 1990 et 2015, ajoute l’étude.

Parallèlement, entre 1990 et 2015, la contribution de la vente au détail, de l’emballage, du transport et de la transformation aux émissions totales du système alimentaire a augmenté de 33 % à 300 % sur la période 1990-2015.

Le Dr Marco Springmann, chercheur au Nuffield Department of Population Health, qui n’a pas participé à l’étude, déclare qu’actuellement, « de nombreux inventaires d’émissions ne représentent pas de manière adéquate les émissions du système alimentaire » et affirme que cette base de données constitue « une amélioration bienvenue de la comptabilisation des émissions ». Il déclare à Carbon Brief :

« Bien que de nombreux résultats aient été rapportés dans d’autres études spécialisées, l’intégration d’une optique de système alimentaire dans une base de données d’émissions normalisée et mise à jour annuellement représente une avancée majeure d’une ressource publique qui profitera à la communauté scientifique, aux ONG, aux décideurs politiques et aux autres parties intéressées.« 

La recherche montre également que « les émissions du système alimentaire se retrouvent dans tous les secteurs d’émissions et incluent tous les principaux gaz à effet de serre », ajoute-t-il. Cependant, il note que « la différenciation des émissions par groupe d’aliments » n’est pas incluse dans la base de données, et déclare à Carbon Brief que ce serait une bonne prochaine étape pour la recherche :

« Une désagrégation plus poussée des catégories d’émissions d’EDGAR-FOOD dans les groupes alimentaires sous-jacents aurait élargi l’utilité de la base de données pour informer des politiques d’atténuation concrètes et bien ciblées pour le système alimentaire. Espérons que l’ajout de ce détail crucial figure sur la liste des choses à faire pour la prochaine mise à jour.«