Relire Hans Jonas

Cédric Chevalier

Une opinion de Cédric Chevalier qui nous invite à lire ou relire Hans Jonas et le « principe de responsabilité« 

Paru précédemment sur Linkedin

Hans Jonas
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Pour moi, Hans Jonas est le philosophe qui a le mieux compris le plus grand problème de notre époque, qui sera définitivement, pour toujours, le problème existentiel de l’espèce humaine, depuis la Shoah et l’attaque nucléaire américaine sur Hiroshima, en 1945.

La boîte de Pandore a été ouverte et ne pourra plus être refermée.
  • L’humanité a les moyens technologiques de se suicider. Génocide industriel bureaucratique. Armes de destruction massive. Écocide planétaire. Aujourd’hui l’IA et les nouvelles technologies qui menacent le continuum de la vie. accompagnées par une métaphysique qui nie l’humain, le vivant, la Limite.

-L’humanité n’a pas (encore) réussi à instituer la Limite, à créer des institutions robustes qui lui permettent de réguler voire interdire les moyens technologiques et les usages qui créent une menace inacceptable à l’existence humaine et vivante. Nous transgressons les limites d’un espace d’existence sûr pour les humains et les autres vivants.

  • L’humanité n’a pas encore inscrit dans sa métaphysique ces éléments critiques : 1) sa technologie menace sa propre existence, 2) la Limite doit être instituée 3) nous devons vouloir consciemment persister en tant qu’humanité, et non considérer que cela va se soi.

Nous devons vouloir exister en tant qu’espèce à très long terme, et être convaincus de la nécessité de nous autolimiter à cette fin, également pour garantir une existence authentique.

Je ne vois rien de plus existentiel comme question philosophique, politique, pratique. Toutes les autres questions philosophiques n’existent que parce que l’humanité existe : notre existence matérielle collective (y compris la vie sur Terre) précède, préconditionne la possibilité de notre existence authentique tout court (existentialisme, spiritualité, sens ultime).

Nous devons adopter une nouvelle maxime d’inspiration kantienne : « Agis de telle manière que ton action soit compatible avec la persistance d’une existence authentiquement humaine (vivante) sur Terre. »

Tout l’acquis philosophique doit se revoir via un ensemble de contraintes et de finalités écologiques, sans quoi il n’est plus garanti matériellement et existentiellement.

Cette nouvelle métaphysique de la Limite exige paradoxalement une transgression des nombreuses limites imaginaires de notre ancienne métaphysique.

C’est l’élan essentiel des Lumières, tel que défini par Kant et puis réinterprété par Foucault : actualiser notre conception des Limites, pour une transgression consciente à des fins de libération.

Cela implique de revoir : constitutions, contrat social, lois, normes sociales, politiques concrètes…



Le problème de l’auto-neutralisation de la conscience engagée

Térence (*)

Une conscience élevée rend difficile l’espoir, la motivation, l’engagement dans des projets, la prise d’initiative.

On perçoit, grâce à la conscience, la perfection ou du moins le bien, on sait qu’il est possible selon les lois du Réel.

Mais la raison lucide indique clairement que le cours pratique des événements est toujours très en deçà de ce bien possible (euphémisme). Pire, les événements ne semblent pas aléatoires et moyens mais plutôt tournés vers le pire. L’Histoire, c’est surtout l’histoire du mal et de la barbarie.

Donc la raison lucide perçoit encore plus cruellement l’écart entre l’idéal et la fange des événements.

L’actualité du monde, particulièrement morose et désespérante aujourd’hui, sidère les gens de bien, semble leur indiquer que, quelques soient leurs microscopiques efforts individuels et collectifs, des forces bien plus puissantes -la guerre, la bombe nucléaire, le réchauffement climatique, l’extrême-droite, les GAFAM, …- se chargeront de les anéantir et de laisser l’Humanité en ruine. A quoi bon planter un arbre fruitier si une bombe atomique le réduit en cendre ou si le réchauffement climatique le fait mourir de soif ?

Comment garder alors la motivation d’agir dans le monde ?

Gandhi sacrifie sa vie à l’indépendance de l’Inde et à la sagesse de ses habitants, pour finir assassiné dans une guerre civile entre musulmans et hindouistes qui provoque la partition Inde-Pakistan, aujourd’hui sanctionnée par deux arsenaux nucléaires qui se menacent de destruction mutuelle assurée.

Aujourd’hui, un Premier indien, Modi, d’extrême droite populiste, préside aux destinées du pays de la méditation, alors que Gandhi était de gauche.

Le bilan historique de l’engagement des individus et des collectifs est amer.

J’en conclus que la sagesse supérieure implique un grain de folie pour rendre possible l’engagement dans le monde.

En dépit de la raison pessimiste (avec raison !), une volonté optimiste doit animer l’âme du sage.

Mais plus largement, ce grain de sagesse-folie existentiel doit animer les âmes des femmes et hommes politiques, des militants, des activistes, des fonctionnaires, des entrepreneurs, de tous ceux qui prennent des initiatives et se lancent dans des projets, malgré les démentis historiques du Réel.

La condition humaine impose aux êtres humains de ne pas succomber à leur raison pessimiste, pour prendre le risque de faire le bien, malgré tout.