Avertissement : cet article qui évoque les influences potentielles d’Israël sur la politique étasunienne est paru le 26 nov 2025 avant le début des frappes communes des deux états sur l’Iran. Cette opinion n’engage que son auteure.
La saga Epstein révèle l’emprise de fer d’Israël sur le pouvoir américain
Soumaya Ghannoushi (⋅)
Des fuites montrent comment un réseau d’influence étranger gouverne la nation la plus puissante du monde par la séduction, la dépendance et la compromission.
Les révélations sur Epstein ont rouvert une porte que beaucoup à Washington espéraient voir rester scellée. Non pas la porte des ragots – bien que les médias se contentent d’y noyer le public – mais celle qui mène aux rouages du pouvoir américain.
Ces fuites ne révèlent pas seulement la chute du financier déshonoré Jeffrey Epstein. Elles exposent un triangle malsain d’argent, de politique et de sexe, dont le fil central mène à un réseau d’influence étranger qui a appris à gouverner la nation la plus puissante du monde par la séduction, la dépendance et la compromission.
Ce n’est pas une théorie du complot. Ce n’est pas un délire antisémite. C’est ce que montrent les documents, et ce que confirme le comportement de Washington. Et c’est ce que les dossiers Epstein éclairent avec une clarté brutale.
Ils montrent d’abord qu’Epstein n’était pas simplement un escroc brillant passé d’obscur professeur de mathématiques à membre fortuné de l’élite. Il était une façade – le visage mondain d’un appareil de renseignement conçu pour corrompre, compromettre et contrôler.
Son réseau n’était pas le fruit du hasard. Sa plus proche confidente, Ghislaine Maxwell, était la fille de Robert Maxwell, dont il a longtemps été rapporté qu’il travaillait étroitement avec les services de renseignement israéliens. Ses investissements affluaient vers des entreprises dirigées par Ehud Barak, ancien Premier ministre israélien qui lui rendit visite à plusieurs reprises, même après la condamnation d’Epstein pour avoir procuré une mineure à des fins de prostitution. Barak dirigeait Carbyne, une entreprise israélienne de technologie sécuritaire dans laquelle Epstein avait discrètement investi.
Les enquêtes de Drop Site rendent le tableau encore plus clair. Epstein n’était pas seulement socialement proche du renseignement israélien ; il lui était opérationnellement utile. Les reportages du média montrent que sa résidence de Manhattan a accueilli pendant de longues périodes l’officier supérieur du renseignement israélien Yoni Koren.
Ils révèlent également qu’Epstein a contribué à négocier un accord sécuritaire entre Israël et la Mongolie, tenté d’établir un canal officieux avec la Russie durant la guerre en Syrie, et facilité un accord de sécurité entre Israël et la Côte d’Ivoire. Il ne s’agissait pas de simples faveurs mondaines. C’étaient des services au niveau étatique.
Le vice sans conséquences
Les fuites dévoilent aussi quelque chose d’encore plus sombre : l’état d’esprit des élites américaines qui évoluaient dans l’univers d’Epstein. Les agendas et courriels révèlent des hommes qui ne le considéraient ni comme un danger, ni même comme un paria – mais comme un pair, un passeur, un aimant.
Ils le recherchaient, des salles de conseil texanes aux palais émiratis, parce qu’il se trouvait au carrefour de la richesse, du renseignement et des plaisirs de l’élite. Être remarqué par lui, c’était être remarqué par le réseau derrière lui. Lui plaire, c’était être invité dans un monde où les conséquences s’évaporaient.
Epstein est devenu le visage public d’une pieuvre du renseignement discrète et tentaculaire. Les élites ne tombaient pas dans son orbite par accident ; elles la recherchaient. Elles reconnaissaient qu’il pouvait offrir ce que même la présidence ne pouvait garantir : l’immunité, l’accès, l’indulgence et le patronage d’un lobby étranger qui avait perfectionné l’art de capturer les nations en nourrissant les appétits de leurs dirigeants.
Et c’est précisément cette pourriture morale, cette soif d’un vice sans conséquences, qui les rendait faciles à contrôler.
Un homme compromis est un homme gérable. Un homme coupable est un homme obéissant. Un homme terrifié par l’exposition ne peut pas dire non.
L’univers d’Epstein – l’île, les appartements, les vols – est devenu une fabrique de leviers, un catalogue de faiblesses, un marché du chantage. Mais Epstein n’était qu’un instrument, un tentacule parmi d’autres.
Il y avait aussi le bras diurne : l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac). Si Epstein était l’outil d’influence clandestin, psychologique et compromettant, l’Aipac en était la version publique, financière et législative. L’un capturait les élites par leurs appétits ; l’autre capturait le Congrès par l’argent. L’un séduisait ; l’autre achetait. Ensemble, ils formaient l’ombre et la surface d’une même structure.
Rien qu’en 2024, l’Aipac a injecté plus de 53 millions de dollars dans les élections américaines, soutenant 361 candidats des deux partis. Il ne s’agissait pas de simples dons ; c’étaient des acquisitions stratégiques, des soupapes de conformité – des signaux indiquant qui était protégé et qui pouvait être détruit.
Une pression croissante
Pourtant, quelque chose évolue dans le paysage politique américain. L’aura d’inéluctabilité du lobby se fissure. Son pouvoir, toujours immense, commence à se tendre à l’excès.
Les voyages annuels de l’Aipac au Congrès s’effondrent. En 2023, 24 élus démocrates fraîchement élus y ont participé. Cette année, seuls 11 sur 33 s’y sont rendus, sept s’étant désistés à la dernière minute après la réservation des vols. Même le représentant Hakeem Jeffries, autrefois fidèle participant, n’y est pas allé.
D’autres élus prennent leurs distances : le représentant du Massachusetts Seth Moulton a restitué des dons liés à l’Aipac, tandis que Morgan McGarvey, Valerie Foushee et Deborah Ross ont annoncé qu’ils ne recevraient plus de fonds du groupe.
Les électeurs, en particulier les jeunes et les blocs proches des démocrates, rejettent les candidats soutenus par des groupes de lobbying pro-israéliens. Des sondages de l’Arab American Institute montrent que ces soutiens coûtent désormais plus de voix qu’ils n’en apportent.
La pression s’intensifie de toutes parts. Les journalistes interpellent désormais les responsables politiques en direct, perçant l’ancienne aura d’intouchabilité. On le voit chez le sénateur Cory Booker se tortillant lorsqu’on lui demande si le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu est un criminel de guerre ; chez le gouverneur de Californie Gavin Newsom répétant « intéressant » lorsque le sujet de l’Aipac est abordé ; et chez le gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro pressé de dire si le lobby déforme la politique américaine.
Même des républicains comme Tucker Carlson, Marjorie Taylor Greene et Thomas Massie attaquent désormais ouvertement le lobby – signe que l’aura d’intouchabilité dont jouissait l’Aipac s’évapore.
Comme l’a résumé un commentateur juif progressiste : « Ils ne craignent pas l’Aipac. Ils craignent d’être associés à l’Aipac. Les règles politiques du dernier demi-siècle sont en train de changer sous nos yeux. »
L’Aipac a répondu par une vidéo défensive affirmant être « financé par des Américains ». Ce n’est pas une démonstration de confiance. C’est un signal de panique.
Un lobby qui inspirait autrefois la crainte est devenu un fardeau. Un symbole de force est devenu une marque de faiblesse. Les vents tournent.
Une démocratie performative
Mais voici le paradoxe : la légitimité intérieure du lobby pro-israélien pourrait s’effondrer, tandis que son emprise sur la politique étrangère demeure intacte. L’influence ne disparaît pas simplement parce qu’elle devient impopulaire. Le pouvoir persiste dans les institutions longtemps après que le public l’a rejeté.
L’opinion publique peut évoluer rapidement ; les mécanismes, non. Ainsi, même si des élus démocrates prennent leurs distances – que des candidats refusent des dons et que des électeurs se rebellent – la politique étrangère américaine reste alignée sur les priorités israéliennes.
À l’extérieur, les conséquences demeurent catastrophiques. Les décisions de Washington en Irak, au Liban, à Gaza et en Iran ont servi non pas les intérêts américains, mais le calcul stratégique d’Israël – souvent à un coût vertigineux pour les États-Unis.
Aucun empire dans l’histoire n’a subordonné sa grande stratégie aux inquiétudes d’un État bien plus petit – sauf un empire dont les élites sont compromises, corrompues et contrôlées.
À l’intérieur, la démocratie s’est dégradée. Les élections sont des enchères. Les représentants sont des actifs. L’opinion publique est façonnée par des écosystèmes médiatiques financés par les mêmes réseaux qui financent les carrières politiques.
La « démocratie » est devenue une mise en scène jouée par une classe politique dont la vie privée la rend perpétuellement vulnérable.
Voilà le véritable sens des fuites Epstein : elles exposent non pas un seul prédateur, mais un système fondé sur la décadence morale, l’influence étrangère, l’ingénierie du renseignement et la complicité des élites. Epstein n’était pas une anomalie. Il était le modèle.
Trump en reste l’illustration la plus évidente – un homme drapé dans le patriotisme tout en étant lié à l’influence étrangère et à la ruine morale. Son mouvement « America First » n’était que du théâtre. La réalité a toujours été « Israël d’abord ».
Les États-Unis se trouvent donc face à une question qui ne peut plus être enterrée : qui gouverne le pays – ses élus, ou le réseau étranger qui détient leurs secrets, finance leurs campagnes et exploite leur corruption ?
Comment une nation peut-elle revendiquer la souveraineté lorsque ses dirigeants sont si facilement compromis ? Comment une république peut-elle revendiquer la légitimité lorsque ses élites sont si bon marché ?
Comment une superpuissance peut-elle diriger le monde lorsqu’elle ne parvient même pas à se gouverner elle-même ? Quand les États-Unis affirmeront-ils – non pas en slogans, mais en actes – que leur gouvernement appartient à leur peuple, et non à Tel-Aviv ?
- Soumaya Ghannoushi est une écrivaine britanno-tunisienne et spécialiste de la politique du Moyen-Orient. Ses travaux journalistiques ont été publiés dans The Guardian, The Independent, Corriere della Sera, aljazeera.net et Al Quds.
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