Blog

Moment Pearl Harbor ?

Retour sur le moment Pearl Harbor et l’État d’Urgence écologique

Térence

Les recherches s’accumulent sur la capacité de survie des êtres humains face aux températures thermomètre-mouillé. Un problème qui devient de plus en plus concret avec le réchauffement climatique, malgré le déni écologique international actuel. Pendant que nous avons les yeux rivés sur le Moyen-Orient, les USA vient de connaître le mois de mars le plus chaud de leur histoire (sur 132 ans de mesure), qui est aussi le mois individuellement « le plus anormalement chaud » par rapport aux moyennes climatiques.

En ce qui concerne notre capacité de supporter ce réchauffement, en une phrase : les précédentes tables de survie étaient trop optimistes, notamment par rapport à l’âge et au sexe des personnes, soumises à des températures et une humidité importantes, au soleil ou à l’ombre, pendant 6 heures continues.

Évidemment, on parle ici de survie humaine hors de toute technologie de refroidissement (la fameuse clim’), uniquement à partir du mécanisme naturel de refroidissement du corps par transpiration.

Mais on sait qu’une bonne partie de l’humanité (la majorité) vit dans des zones géographiques où le phénomène de dépassement des seuils se rapproche / augmente ET ne dispose pas de technologies de refroidissement. On sait aussi que la plupart d’entre nous concevons la vie humaine normale hors d’un scaphandre et avec la liberté permanente de nous rendre à l’extérieur, même en été, même lors d’une canicule.

Donc ces résultats scientifiques pointent vers l’émergence de zones « inhabitables » supplémentaires (il en existe déjà, pour différentes raisons, comme la pression extrême et l’absence d’air respirable au fond de l’océan) pour homo sapiens (mais aussi pour ses cultures végétales et ses élevages animaux, qui ont aussi des limites « corporelles »).

Ajoutons à cela une probabilité croissante de « super » El Nino en 2026 et 2027 (phénomène qui peut lui-même s’aggraver avec le réchauffement climatique durant la suite du siècle).

On ne peut qu’observer le renforcement des convergences vers une sorte de « singularité écologique » sur Terre.

J’ai discuté l’autre jour avec un collègue qui a fait une thèse en philo (dont la société a certifié qu’il savait réfléchir, même s’il y toujours une marge d’incertitude). Il me disait qu’il pensait qu’on ne bougerait pas avant d’y être forcés. De plus en plus d’amis me disent la même chose. Qui croit encore en l’écologie comme mouvement politique capable d’initier le changement AVANT que « le pire » ne se produise (le pire écologique étant déjà bien entamé en réalité) ?

C’est embêtant d’en venir à cette conclusion (que font aussi souvent les médecins et les psychologues) car vu l’inertie massive du système Terre, on va peut-être se bouger oui, forcés par les événements oui, mais quand il sera trop tard (trop tard chaque fois « pour tel niveau de dégât irréversible »… pouvant aller jusqu’à « l’extinction de l’humanité » -je mets la borne théorique du raisonnement). Le « trop tard pour x ou y » est en effet une affirmation dynamique, glissante vers le pire, à chaque seuil d’irréversibilité franchi (trop tard pour l’Amazonie, trop tard pour le Gulf Stream, trop tard pour les manchots empereurs, trop tard pour x ou y ou z… jusqu’au « trop tard pour homo sapiens » – à nouveau borne théorique du raisonnement, du moins anthropocentré).

Tant que l’espèce humaine est toujours viable, il n’est pas « trop tard » pour elle (en tant qu’espèce, on pourrait parler des milliards d’individus passés par « pertes et profits »). Mais il y a déjà plein d’espèces qui ont disparu, ayant franchi leur propre seuil de « trop tard » (si on adopte une métaphysique moins anthropocentrée).

Et il est déjà « trop tard » pour pas mal d’implantations humaines dans le monde (certaines îles par exemple).

Je songe dès lors encore et toujours à ce raisonnement autour du concept « d’État d’Urgence écologique » et du concept de « Moment Pearl Harbor ».

L’hypothèse selon laquelle, à un moment donné (ou plusieurs successivement), il y aura des fenêtres d’opportunité historiques, vu l’immensité des chocs (des catastrophes écologiques/climatiques provoquant un nombre incalculable de morts par exemple), pour que soient tentés des scénarios « d’État d’Urgence écologique » (version démocratique) ou d’état d’urgence (version non démocratique) via des moments socio-politico-historiques de type « Pearl Harbor ».

Ce qui s’est passé pendant la pandémie de covid-19 peut ainsi être vu comme un « modèle » analogue de ces scénarios (je le dis de façon descriptive, sans juger si les réactions politiques durant la pandémie étaient bonnes ou mauvaises, on ne peut nier qu’elles ont vu l’usage d’instruments d’exception, même par des démocraties).

Ces « moments Pearl Harbor » sont des singularités biophysiques et anthropologiques dans l’histoire du système combiné Antropobiosphère, où « quelque chose pourrait se produire » mais sans garantie que « ça » se produise. Ce quelque chose pourrait être une bifurcation par rapport aux mégatendances actuelles, par exemple une réduction de la voilure économique mondiale pour réduire massivement l’empreinte écologique, et donc ralentir l’Écocide planétaire.

La probabilité de tels « moments Pearl Harbor » ne fait qu’augmenter plus « ça empire » (c’est d’une logique imparable, toutes choses égales par ailleurs).

Il est a contrario tout à fait possible qu’il ne se passe « rien ». C’est à dire que le moment Pearl Harbor se présente en tant que possibilité, mais qu’il ne se réalise pas en tant que tel, ne donnant pas lieu à une « tentative d’État d’Urgence écologique » (qui peut ou pas « réussir », la définition de « réussite » étant synonyme de « minimiser la casse » dans toutes les branches des scénarios ultérieurs pour l’Anthropobiosphère).

S’il ne se passe « rien », on peut imaginer à long terme des résultats « à la Mad Max », où rien n’a été tenté, et l’Écocide planétaire s’est réalisé. Les humains résiduels ayant même perdu la mémoire, c’est-à-dire toute capacité à « se représenter » ce qui leur est arriveé. On voit l’émergence de cette possibilité d’apocalypse ignorée via la destruction de l’infrastructure scientifique climatique et écologique aux USA. Les populations ne peuvent dès lors pas élaborer à ce sujet, et encore moins agir adéquatement, collectivement. C’est un Ecocide silencieux, qui ne parvient jamais à la conscience collective ou qui en disparait progressivement.

Si la réalité est déjà « alternative », des milliards d’humains pourraient subir la catastrophe écologique sans ressentir la moindre révolte, le moindre affect politique, conditions nécessaires d’un Moment Pearl Harbor entièrement réalisé, au-delà de sa simple fenêtre de possibilité biophysique.

Tout ceci me fait beaucoup penser au concept de psychohistoire » développé par Isaac Asimov dans son cycle de science fiction « Fondation ».

Anticiper les ruptures de continuité possibles du système combiné Anthropobiosphère passe en effet par une connaissance des phénomènes biophysiques les plus généraux (réchauffement climatique, écocide, limites de survivabilité humaines, usage des combustibles fossiles) et des phénomènes anthropologiques : psychologiques, sociologiques, économiques, politiques et historiques, sans oublier les vecteurs technologiques comme l’industrie, la science, la technique et possiblement, l’IA.

Si on résume la trajectoire du système combiné Anthropobiosphère, en se concentrant uniquement sur les mégatendances, avec un regard d’analyste mathématique de fonctions en recherche de singularités dans les courbes, on voit forcément apparaitre ces grandes formes génériques, pour lesquelles chacun aura son vocabulaire :

  • Anthropobiosphère
  • Écocide planétaire
  • Moment Pearl Harbor
  • État d’Urgence écologique (démocratique ou non)

Et donc deux issues macroscopiques : l’Effondrement ou la Métamorphose.



La fin de l’Anthropocène ?

Format court numéro 4

Question

Paul Blume (*)

04 avril 2026

L’Anthropocène, période « caractérisée par le rôle que l’être humain joue dans la transformation des conditions de la vie sur terre » (dans sa définition large), a suscité de nombreux débats entre scientifiques jusqu’en mars 2024.

Après 15 ans de débats portant entre autre sur la datation i, un lieu symbolique nommé « clou »ii, le débat officiel est clos.

Depuis, malgré la décision du Congrès géologique international de rejeter la notion iii, cette Cène reste un concept fréquemment utilisé et commenté.

Le terme accompagne le constat d’une profonde marque des activités humaines qui, depuis le néolithique iv, transforment l’environnement.

Bref, progressivement au début et jusqu’à l’accélération exponentielle de nos sociétés industrielles fossiles, l’Humain a façonné la nature, créé et diffusé des structures chimiques préalablement inexistantes, pollué dans des proportions inimaginables, modifié fondamentalement les conditions de la Vie sur « Sa » Terre.

Question :

Et si nous vivions une inversion des rôles ? Et si les raréfactions des eaux pures, des sols fertiles étaient les marqueurs du début d’une autre ère ?

Ce climat qui dérape ? La biodiversité qui s’effondre ?

Ces molécules délétères qui circulent dans le sang des nouveaux nés ?

Ces polluants plus ou moins éternels et leurs conséquences sur la santé humaine et les équilibres environnementaux ?

Peut-on encore dire que Sapiens « pilote » ou vivons-nous une sorte d’énormissime effet boomerang ?

L’Anthropocène entre-t-elle en phase terminale?

Références :

i https://journals.openedition.org/rechercheseducations/11539

ii https://www.liberation.fr/sciences/histoire/le-lac-crawford-au-canada-symbole-de-lentree-de-la-planete-dans-lepoque-de-lhumain-20230712_UY3JCMYMEBBA7LAJI32CHGPZPI/

iii https://www.courrierinternational.com/article/science-l-anthropocene-nouvelle-ere-terrestre-pas-encore-decident-les-geologues

iv https://medium.com/anthropocene2050/n%C3%A9olithique-et-anthropoc%C3%A8ne-nous-navons-pas-la-fin-de-l-histoire-eb2ba6ccfca0


vers la liste des Formats courts :


Devenons des contemplatifs

Format court numéro 3

billet d’humeur

Térence (*)

02 avril 2026

Les contemplatifs ont été vaincus par l’Histoire.

L’agitation individuelle et l’entropie collective sont devenus le symbole du succès. Vitesse, bruit, suractivité, performance, production, accumulation d’objets, surcharge informationnelle, communication instantanée, hyperconnexion.

Au prix de la destruction de notre expérience de vie et de la vie sur Terre. Cela nous rend malades. Nous inventons des problèmes de toutes pièces.

Où est passée l’intensité d’exister ?

Pouvons-nous apprendre à retirer plutôt qu’ajouter ? À nous retirer, y compris de notre égo étroit, pour contempler l’univers et l’autre en déploiement, instant après instant ? Cela exige la décision consciente de ralentir.

S’entraîner à ne rien faire est un acte de résistance, qui maintient ouverte cette autre voie pour l’Humanité.

Mais dans un monde qui glorifie tous les excès, c’est presqu’impossible ! Il faut commencer modestement pour l’apprenti. Créer de petits espaces d’éternité.

Une balade printanière, loin du trafic automobile, est un premier pas.

Les oiseaux, la rivière et la rosée du matin seront nos maîtres.


vers la liste des Formats courts :


Dead man walking

Antonio Turiel (*)

Traduction IA – Article paru dans The Oil Crash

L’article original est daté du 23 mars 2026

Chers lecteurs,

La guerre en Iran entre dans sa quatrième semaine. Une fois de plus, afin d’éviter une panique et un effondrement généralisé des marchés à l’ouverture de la séance de lundi, on a dû inventer une nouvelle pour apaiser les marchés. Dans ce cas, Donald Trump a décrété une trêve de 5 jours (uniquement du côté américain, Israël suit sa propre voie), selon lui grâce à des conversations fructueuses avec l’Iran ce week-end (conversations déjà démenties par les autorités iraniennes).

Nous sommes dans le temps additionnel. Dans les prochaines semaines arriveront les derniers navires qui ont quitté Ormuz avant sa fermeture, et lorsque cela se produira, la pénurie se manifestera dans toute sa brutalité et son intensité. En réalité, les choses vont déjà horriblement mal. La liste des pays souffrant de problèmes d’approvisionnement en carburant ou ayant même imposé des mesures de rationnement (Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, Inde, Thaïlande…) s’allonge de jour en jour. La Chine a restreint l’exportation d’engrais, et aux États-Unis, on estime qu’il manquera entre 25 et 35 % des engrais habituellement utilisés pour cette campagne. La pénurie d’hélium entraînera une forte baisse de la production de puces dans quelques semaines, sans parler de la situation désastreuse de l’aluminium ou du cuivre, pour ne citer que quelques matières premières. En réalité, tout est affecté. Sans surprise pour les lecteurs habituels de ce blog, l’une des choses qui manque le plus en ce moment est le diesel, et cela affecte absolument tout, la chaîne d’approvisionnement de toutes sortes de matières premières.

Il ne semble pas y avoir de solution simple. L’Iran ne cédera pas sans un engagement crédible de non-agression de la part des États-Unis et d’Israël, garanti par de grandes puissances comme la Russie et la Chine, ainsi qu’une réparation de guerre à la hauteur des dommages causés. Il ne peut pas faire moins, car il sait que s’il cède maintenant, il sera attaqué de nouveau dans quelques mois, une fois ses adversaires réarmés. Mais ces conditions sont totalement inacceptables pour les États-Unis et Israël. En réalité, il n’existe aucune issue simple à cette impasse. Tout indique qu’un dommage structurel immense va être infligé à l’économie mondiale.

En me plaçant maintenant dans le contexte de l’Espagne et de l’Europe, soyons honnêtes : à moins qu’il ne se produise quelque chose d’absolument inimaginable (littéralement un miracle), nous allons nous écraser. Aucun autre dénouement n’est envisageable. Nous allons subir une perte très durable, peut-être même permanente, de 25 % ou plus de notre consommation énergétique, et cela se produira dans les prochains mois. Nous verrons une bonne partie de nos industries s’effondrer sans jamais se relever. Nous verrons le chômage exploser. Et dans les phases avancées de cette débâcle, nous verrons des pénuries de carburants et même de nourriture.

Peut-être que les maîtres du monde disposent de leviers que nous ne pouvons pas imaginer, peut-être ont-ils un moyen de stopper net cette guerre et avec elle ce désastre. Je ne le sais pas. Je ne sais pas et ne peux pas savoir ces choses. Ce que je sais, en revanche, c’est que sans un changement radical de cap, nous allons sombrer, et profondément. Et même si ce miracle se produisait, rien que par les dégâts déjà causés, les conséquences seraient déjà assez dures dans les années à venir. Bien sûr, rien en comparaison de l’effondrement actuel.

En ce moment, nous perdons environ 20 millions de barils par jour de pétrole et de produits pétroliers, soit environ 20 % de la consommation mondiale et, ce qui est le plus important pour nous, cela représente 40 % du pétrole disponible pour l’exportation. Il manque également environ 20 % du gaz naturel liquéfié, 30 % des engrais azotés, 30 % de l’hélium, 30 % de l’aluminium, 30 % du soufre (nécessaire pour produire de l’acide sulfurique pour les procédés industriels, y compris l’extraction du cuivre)… Il y a un embouteillage de conteneurs incroyable dans la zone. Le manque de pétrole brut moyen provenant du Golfe persique affecte particulièrement la production de diesel, mais aussi celle de kérosène. D’ailleurs, certaines compagnies aériennes commencent à annuler des vols. Quant au tourisme, Dieu seul sait ce qu’il adviendra.

Ce ne sera pas une crise de plus. Ce sera une catastrophe économique. Combinée à l’éclatement des bulles financières démesurées gonflées ces dernières années, il est difficile de comprendre l’ampleur de ce qui va se produire.

C’est de la pure arithmétique. Il n’y a aucune bonne issue si Ormuz reste fermé. Le fait que le monde ne tombe pas dans un abîme dépend uniquement de la réouverture de cette voie critique.

Certes, la fermeture d’Ormuz signe la fin du capitalisme nécroterminal, un système destructeur et vorace qui ne nous manquera pas. Le problème n’est pas tant la fin du capitalisme que la manière dont elle va se produire. Car au lieu de passer à un système de réseaux résilients capables d’accueillir l’humanité, la majeure partie de la planète chutera littéralement sans filet.

C’est probablement ce qui pouvait arriver de mieux. Avec un changement climatique incontrôlé et de nombreux autres problèmes environnementaux, nous ne pouvions pas espérer une décroissance ordonnée et contrôlée. Il fallait sans doute quelque chose de drastique, un arrêt brutal, s’il devait rester une marge pour construire quelque chose à l’avenir. Malgré tout, la principale inquiétude est de savoir comment éviter que l’effondrement du capitalisme ne devienne une hécatombe avec des millions de morts.

Dans ces circonstances, les mesures qui devraient être adoptées tous azimuts devraient concerner la souveraineté alimentaire, la garantie des besoins vitaux, la définition de secteurs stratégiques, la subordination de tous les biens à l’objectif commun de garantir la survie de tous, et l’adaptation la plus rapide possible à ces temps de tribulation et d’incertitude qui nous attendent.

Mais non. Rien de tout cela ne figure dans la feuille de route.

Hier, j’ai passé une partie de l’après-midi à examiner les grandes lignes du décret de mesures urgentes que le gouvernement espagnol a proposé pour faire face à cette nouvelle crise trumpienne. En vérité, je ne m’attendais à aucune surprise, et la plupart des mesures allaient dans le sens attendu. D’un côté, une réduction de la fiscalité de l’énergie, une mesure peu utile et à effet limité dans le temps, car en faisant baisser le prix, la demande augmente et le prix remonte jusqu’à s’ajuster à l’offre disponible, revenant ainsi au prix initial en quelques semaines, avec la différence que les entreprises conservent une marge plus importante et l’État une plus faible. De l’autre, des mesures pour accélérer la transition énergétique, toujours dans le cadre du modèle des renouvelables électriques industrielles, bien que l’on mentionne désormais les gaz renouvelables — de bulle en bulle. Quelques surprises positives : le rétablissement de la distance de 5 km pour définir les communautés énergétiques, qui avait été remise en cause dans le décret anti-blackout de l’année dernière ; et d’autres moins positives, comme la création de zones d’accélération renouvelable, où l’on veut imposer rapidement de grandes installations éoliennes et photovoltaïques.

Je lisais ces mesures et je pensais : pour quoi faire ? et quelle importance ? Ces jours-ci, alors que j’étais interviewé par divers médias, la question de la transition énergétique revenait souvent, notamment sur la manière dont la plus forte pénétration des renouvelables en Espagne a permis jusqu’à présent de maintenir des prix de l’électricité plus bas qu’en Europe. Des prix plus bas maintenant que la pénurie n’a pas encore commencé : nous verrons ce qui se passera lorsque les partenaires européens commenceront à se battre pour le gaz. Dans la plupart des interviews, on supposait que la fermeture du détroit d’Ormuz favoriserait la transition énergétique, sans comprendre que tout le système dépend d’une méga-machine industrielle qui produit tout ce qui est nécessaire à ce modèle, du ciment au méthacrylate, des cadres en aluminium à la fibre de verre des pales, en utilisant d’énormes quantités de combustibles fossiles. Et c’est précisément cette méga-machine industrielle qui va maintenant s’arrêter, et nous n’aurons même plus la possibilité de fabriquer une simple vis.

Dans la situation actuelle, penser que la réponse est la transition vers le renouvelable revient à se dire que c’est le bon moment pour appeler un maçon afin d’installer des portes coupe-feu alors qu’un incendie a pris dans la maison. Cela aurait pu être utile à un autre moment, mais plus maintenant. Il n’y a plus de temps pour cela. Nous devons maintenant nous préparer réellement à l’impact. Le système est encore debout et continue d’avancer, mais il est mort, et il s’effondrera à tout moment. Nous devrions nous y préparer.

Et si vous, cher lecteur, espérez qu’un miracle se produise et que le flux énergétique et matériel via Ormuz reprenne, sachez que cela garantirait une chute encore plus grave plus tard. En réalité, ce qui ne peut plus attendre, c’est l’organisation de l’avenir au-delà du capitalisme extractiviste.

Salutations,



Les Zettajoules

Que sont les zettajoules – et que nous disent-ils sur le déséquilibre énergétique de la Terre ?

Jonathan Watts

Traduction IA – Article paru dans The Guardian

Lorsque James Prescott Joule a donné son nom à une unité d’énergie, il n’aurait pas pu prévoir les calculs alarmants d’aujourd’hui.

L’unité principale de l’effondrement climatique est le zettajoule. Si vous n’avez jamais entendu ce terme, vous n’êtes pas seul. Même les scientifiques qui travaillent à l’échelle planétaire ont du mal à saisir l’immensité du changement mesuré par cette unité d’énergie titanesque.

Qu’est-ce qu’un zettajoule ?

Un zettajoule correspond à un milliard de billions de joules (10²¹ joules). Écrit sur une calculatrice ou un écran, cet alignement de 21 zéros paraît absurdement long – comme un train de sept wagons, chacun avec trois fenêtres vides.

Les experts doivent souvent recourir à des termes abstraits comme « inimaginable », « presque incompréhensible » ou « vraiment énorme » pour faire comprendre à nos petits esprits humains l’ampleur de ces chiffres.

Pourquoi les zettajoules font-ils (encore) l’actualité ?

Lorsqu’on les utilise pour calculer la chaleur de notre planète, ce « train » accélère et arrive à court de voie.

L’Organisation météorologique mondiale (OMM) a averti cette semaine, dans son dernier rapport annuel sur l’état du climat mondial, que notre planète présente un déséquilibre énergétique énorme et croissant, qui réchauffe les océans, les terres et l’air à des niveaux dangereux.

Selon ce rapport, le déséquilibre énergétique de la Terre a augmenté d’environ 11 zettajoules par an entre 2005 et 2025, ce qui équivaut à environ 18 fois la consommation énergétique totale de l’humanité.

Comme la plupart d’entre nous le savent désormais, la combustion du pétrole, du gaz, du charbon et des forêts libère des gaz à effet de serre (comme le dioxyde de carbone, le méthane et le protoxyde d’azote) dans l’atmosphère. Cela entrave la capacité du système terrestre à évacuer la chaleur vers l’espace.

Plus l’énergie reste piégée sur notre planète, plus nous – et toutes les formes de vie – ressentons la chaleur, l’inconfort, et sommes exposés aux vagues de chaleur, tempêtes, inondations, sècheresses et incendies.

À quelle vitesse ce déséquilibre énergétique augmente-t-il ?

L’année dernière, le déséquilibre énergétique des océans, qui absorbent plus de 90 % du rayonnement solaire, a atteint un record de 23 zettajoules – plus du double de la moyenne des deux décennies précédentes.

Les scientifiques utilisent diverses comparaisons pour illustrer cela. John Kennedy, auteur principal du rapport de l’OMM, a déclaré que le déséquilibre océanique en 2025 représentait environ 39 fois la consommation énergétique annuelle de toute l’humanité.

Le scientifique John Abraham a comparé cette accumulation d’énergie à la puissance explosive de la bombe atomique « Little Boy » larguée sur Hiroshima en 1945.

  • En 2020 : environ 5 bombes d’Hiroshima par seconde
  • En 2022 : environ 7 par seconde
  • L’an dernier : environ 11 explosions par seconde

L’Académie chinoise des sciences a proposé une autre comparaison :
Il y a trois ans, elle estimait que 15 zettajoules suffiraient à faire bouillir l’eau de 2,3 milliards de piscines olympiques.
Avec les chiffres de 2025, cela représenterait environ 3,4 milliards de piscines olympiques vaporisées.

Quelle que soit la manière de le présenter, ce chiffre est terrifiant et évolue dans une direction inquiétante.

Comment le modeste joule a-t-il atteint des niveaux « zetta » ?

Le fait que l’humanité en soit arrivée là aurait surement attristé James Prescott Joule, physicien de l’époque victorienne à l’origine de cette unité.

À son époque, peu après la révolution industrielle, un joule servait à décrire l’énergie nécessaire pour produire un watt pendant une seconde – soit à peu près l’effort pour ramasser une pomme au sol et la poser sur une table.

Depuis, les humains ont développé des moyens de plus en plus sophistiqués pour exploiter toujours plus d’énergie :

  • kilojoules (faire bouillir de l’eau pour un thé)
  • mégajoules (chauffer une baignoire)
  • gigajoules (énergie d’une voiture avec un demi-plein)
  • térajoules (bombe d’Hiroshima)
  • pétajoules (consommation quotidienne de Londres)
  • exajoules (consommation annuelle mondiale)

Mais nous avons beaucoup moins réfléchi à ce qu’il advient de toute cette énergie après utilisation, ni à son impact sur l’énorme quantité d’énergie solaire reçue par la Terre.

L’énergie ne disparait pas : elle peut s’échapper dans l’espace, mais seulement si rien ne l’en empêche.

Pour Joule, cela aurait été une grave négligence. Ses travaux ont contribué à la première loi de la thermodynamique :
l’énergie ne peut être ni créée ni détruite, seulement transformée ou transférée.

Ce principe vieux de 175 ans reste valable aujourd’hui et constitue une explication fondamentale du dérèglement climatique — même si certains responsables du déséquilibre énergétique tentent de le nier.

Leur imprudence, elle aussi, peut se mesurer en zettajoules.



La solitude du décroissant

Format court numéro 2

billet d’humeur

Térence (*)

28 mars 2026

Beaucoup d’auteurs et de chercheurs en décroissance sont intéressants. Leur message en une ligne : il faut décroître. Oui. Mais le blocage ne se trouve pas là. Une IA rationnelle (rationelle j’ai dit 😉) concluerait qu’il faut décroître.
Le fait qu’il faille décroître et même la manière exacte de décroître ne sont que des sous-enjeux qui deviennent banals dès lors qu’une civilisation aurait réellement décidé de décroître.

Le nœud se trouve bien avant le principe et la méthode.
Pourquoi nous ne voulons pas savoir ? Pourquoi nous ne voulons pas y réfléchir ? Pourquoi nous ne parvenons même pas à la conclusion qui s’impose ? Pourquoi nous ne voulons pas la mettre en oeuvre ? Et pourquoi, si par chance nous savons et voulons, n’agissons pas collectivement pour mettre en œuvre la décroissance ?

Le courant de la décroissance le dit depuis 50 à 75 ans.
Le Bouddhisme le dit depuis 2600 ans, le christianisme depuis 2000 ans. Et les traditions orientales avant le Bouddhisme : il faut décroître pour être heureux !

Une meilleure question est « pourquoi ne le faisons-nous pas ? Ni individuellement ni collectivement ? » (Nous = les occidentaux mais aussi tous les autres qui nous rattrapent dans l’orgie)
La Chine a perdu le fil de la sobriété orientale… en Afrique ou en Amériquedu Sud, on construit des buildings et des autoroutes aussi (Ubuntu et buen vivir, cause toujours !).

Si la décroissance n’a pas de réponse aux blocages, elle reste une pensée de l’inaccessible. Un médecin qui connaît tous les remèdes mais qui ne sait convaincre aucun patient de les suivre.
« Pourquoi mon patient ne veut-il pas se soigner ? »
« Qu’y puis-je ? »
« Quid s’il a décidé de ne PAS se soigner ? »

J’ai l’impression que « quand on veut savoir la vérité », on finit par l’approcher (la majorité refuse la décroissance parce qu’elle ne veut pas savoir, elle ne veut pas savoir que le parti pour lequel elle vote ne va pas la mettre en œuvre).

Et quand on connaît la vérité, et « qu’on veut faire ce qui est bien », on essaie de le faire.
Là encore, énormément d’obstacles : je sais, je veux… mais je ne fais pas…
Ou… je fais… mais ça ne marche pas (apprentissage).

Moi je sais, je veux la décroissance. Je fais certaines choses (pas grand chose individuellement). Et je veux bien m’obliger collectivement si on prend la decision ensemble (gouvernement).
Il semblerait que je sois très minoritaire…
Je vote maintenant la mise au sol de 90% de l’aviation. Qui me suit ? 😀
Je vote maintenant que je ne mange plus de viande et devient végétarien (je suis sincère). Qui me suit ?
Je supprime tous les subsides fossiles directs et indirects, qui me suit ?

Constat : aucun politicien ne propose seulement ça.
Je vote pour qui ?
Pour le « moins pire »…

Je n’ose même pas proposer de réfléchir à la possibilité que… au parti dont je suis le plus proche idéologiquement.

Il est évident qu’ils me regarderont avec un grand sourire mélangé de consternation, de compassion et de mépris.

Quant à participer à une mascarade de politique écologique ? Quand on sait, on ne veut plus de ça !


vers la liste des Formats courts :


Famine ou abondance ?

Format court numéro 1

Commentaire

David Hercot (*)

26 mars 2026

Pouvoir nourrir sa population, en toutes circonstances, devrait être une priorité pour tout politicien qui se soucie du bien être des citoyens de son pays. Et pourtant, la politique agricole belge et européenne est orientée sur la productivité et le rendement, avec très peu de considération pour la robustesse et l’autonomie.

Dans cet article, George Monbiot rappelle à quel point le système alimentaire mondial est concentré dans quelques mains et dépendant d’un équilibre mondial de plus en plus fragile. Il est de plus dépendant de goulots d’étranglements tel le détroit d’Ormuz ou le canal de Suez qui peuvent à tout moment devenir inutilisables comme nous le rappelle l’actualité.

Et pourtant des alternatives existent. Les chercheurs ont démontré qu’il est possible de réduire notre dépendance aux importations d’engrais, d’aliments, de pesticides. Mais cela nécessite une réforme de la politique agricole, un soutien aux agriculteurs pour transformer les pratiques, rendre leur activité viable économiquement tout en réduisant leur exposition et celle de la population générale aux pesticides. Je soutiens terre-en-vue et agricovert. De nombreuses autres initiatives existent que vous pouvez aussi soutenir. Au niveau individuel, la première étape c’est d’acheter plus de produits locaux, végétaux, entiers et bio.

On ne peut plus laisser la politique agricole aux mains de grandes sociétés aux pieds d’argile.


Références :
Soutenez les :

vers la liste des Formats courts :


Vers une Famine mondiale ?

Nous laissons les grandes entreprises jouer avec nos vies. Agissez maintenant, sinon la nourriture pourrait venir à manquer

George Monbiot

Traduction IA – Article paru dans The Guardian

La fragilité du système alimentaire mondial m’emplit d’effroi – et la guerre avec l’Iran a révélé à quel point il est proche de l’effondrement.

Le destin des écologistes est de passer leur vie à essayer de ne pas avoir raison. Être confirmé dans ses craintes est ce que nous redoutons. Mais il y a une menace qui me hante plus que toute autre : l’effondrement du système alimentaire mondial. Nous ne pouvons pas prédire quel en sera le déclencheur immédiat. Mais la guerre avec l’Iran est exactement le type d’événement qui pourrait en être un.

En m’appuyant sur des années de données scientifiques, j’affirme depuis un certain temps que ce risque existe – et que les gouvernements n’y sont absolument pas préparés. En 2023, j’ai soumis une contribution à une commission parlementaire sur le changement environnemental et la sécurité alimentaire, accompagnée d’une longue liste de références. Appelé comme témoin, j’ai passé une grande partie du temps à expliquer que le problème dépassait largement le cadre de l’enquête.

Si certains députés ont compris, les gouvernements dans leur ensemble ne semblent tout simplement pas saisir ce qui nous attend. Voici le problème : le système alimentaire mondial est structurellement fragile, de la même manière que le système financier mondial l’était avant la crise de 2008.

Il est facile d’identifier des vulnérabilités potentielles, comme une pénurie d’engrais causée par la fermeture du détroit d’Ormuz, ou des échecs de récoltes dus au dérèglement climatique. Mais ce ne sont pas le problème en soi. Ce sont des perturbations susceptibles de le déclencher. Le véritable problème est celui d’un système entier qui bascule dans le vide. Les mêmes facteurs qui auraient fait s’effondrer le système financier, sans un sauvetage de plusieurs milliers de milliards de dollars, menacent désormais le système alimentaire.

Des données récentes suggèrent que chaque partie de ce système est désormais fortement concentrée entre les mains de quelques entreprises, qui se sont consolidées à la fois verticalement et horizontalement. Une étude récente a montré que le système alimentaire américain s’est « concentré presque deux fois plus que l’ensemble de l’économie ». Certaines de ces entreprises, en se diversifiant dans les produits financiers, ressemblent désormais davantage à des banques qu’à des négociants en matières premières, mais sans être soumises au même niveau de régulation. Elles affirment que la financiarisation les aide à se protéger contre les risques, mais comme le souligne une étude, « il est presque impossible de distinguer la couverture du risque de la spéculation ». Nous ignorons à quel point elles sont exposées au risque, mais cela n’a rien de rassurant. En partie sous leur influence, le monde s’est orienté vers un « régime alimentaire standard mondial », fourni par une agriculture standardisée mondiale.

Ces vulnérabilités sont aggravées par l’utilisation de chaînes d’approvisionnement en flux tendu et par la concentration du commerce mondial autour de plusieurs points de passage stratégiques. Certains avertissent depuis longtemps que le détroit d’Ormuz, ainsi que le canal de Suez, les détroits turcs, le canal de Panama et le détroit de Malacca, sont des points critiques dont l’obstruction menacerait l’acheminement de la nourriture, des engrais, du carburant et d’autres ressources agricoles essentielles. Il y a un an, j’ai évoqué les « attaques militaires contre des détroits et des canaux » comme un risque majeur, aggravé par les agissements de Donald Trump. L’idée que des rebelles houthis au Yémen, soutenus par le gouvernement iranien, puissent reprendre simultanément leurs attaques contre les navires en mer Rouge m’empêche de dormir.

Tout cela entraîne une réduction des éléments essentiels de la résilience du système : la diversité, la redondance (la capacité de réserve), la modularité (le degré de compartimentation), les solutions de secours, l’asynchronie (qui empêche les chocs de se cumuler brutalement) et les mécanismes de sécurité (principalement sous forme de régulation efficace). La perte d’un seul de ces éléments devrait déjà être un signal d’alarme. Mais aujourd’hui, tous les voyants sont au rouge.

Lorsqu’un système a perdu sa résilience, il est difficile de prévoir comment et quand il pourrait s’effondrer. La faillite d’une entreprise ? La fermeture simultanée de plusieurs points de passage ? Une panne informatique majeure ? Un événement climatique extrême combiné à une crise géopolitique ? L’étape suivante pourrait être une faillite contagieuse et un effondrement en cascade des secteurs. Et ensuite… c’est au-delà de l’imaginable. Le lien entre vendeur et acheteur – aussi fondamental que la production alimentaire elle-même – pourrait soudainement se rompre. Les rayons se videraient sous l’effet des achats paniques. Les récoltes pourriraient dans les champs, les silos ou les ports. Relancer un système dont l’architecture financière s’est effondrée pourrait s’avérer impossible dans les délais nécessaires pour éviter une famine de masse. Pour nos sociétés complexes, cela pourrait représenter un événement terminal.

Nous savons ce qu’il faut faire : démanteler les grandes entreprises ; soumettre le système à une régulation adéquate ; diversifier nos régimes alimentaires et leurs modes de production ; réduire notre dépendance à quelques grands pays exportateurs ; constituer des réserves alimentaires stratégiques accessibles à tous. Mais il y a un problème – et ce n’est pas seulement Trump. Presque tous les gouvernements sont soumis au pouvoir des entreprises et de la finance. Les mesures nécessaires pour éviter la catastrophe sont précisément celles qu’ils sont le moins disposés à adopter. Les chances d’un accord mondial sur ce problème global sont proches de zéro.

Le mieux que nous puissions espérer est que des responsables politiques plus courageux, dans nos propres pays, cherchent à nous protéger des pires conséquences. Une étape cruciale consiste à encourager un passage à une alimentation à base de plantes. Beaucoup peinent à en voir l’intérêt, mais c’est simple : ce type d’alimentation nécessite beaucoup moins de ressources, notamment seulement un quart des terres nécessaires à un régime occidental standard, ainsi que beaucoup moins d’engrais et d’intrants. De la même manière que nous renforçons notre sécurité énergétique en passant des combustibles fossiles aux énergies renouvelables, nous renforçons notre sécurité alimentaire en passant des produits animaux aux végétaux. Ce n’est pas qu’un avis personnel : c’est un message clé d’une évaluation de sécurité nationale que le gouvernement a tenté de garder secrète – probablement pour ne pas contrarier certains intérêts puissants. Des chercheurs chinois sont arrivés à la même conclusion pour leur pays : la résilience alimentaire est désormais dangereusement compromise par l’augmentation de la consommation de produits animaux.

Mais la politique au Royaume-Uni est tout simplement absurde. En réponse aux avertissements sur notre vulnérabilité alimentaire, la secrétaire à l’environnement, ancienne lobbyiste financière, Emma Reynolds, a déclaré vouloir augmenter la production nationale de volaille. Étant donné que ce secteur dépend largement d’aliments importés (comme le soja du Brésil et le maïs des États-Unis), son plan nous rendrait encore plus vulnérables. Pourtant, elle ne propose presque rien d’autre : pas de réserves stratégiques, pas de chaînes d’approvisionnement alternatives, aucune mesure défensive utile.

Ici comme dans la majeure partie du monde, la politique semble consister à laisser « le marché » (c’est-à-dire quelques grandes multinationales) décider de la suite. On peut le dire autrement : nos gouvernements laissent un groupe de spéculateurs impitoyables jouer aux dés avec nos vies.



Les formats courts de l’Observatoire

format court numéro 0

Présentation
ObsAnt.eu

24 mars 2026


L’Observatoire vous propose régulièrement des « Formats courts ».

Commentaires, billet d’humeurs, micro-analyses, etc … alimentent cette rubrique avec pour objectif d’interpeller, de faire réfléchir dans une période de plus en plus chaotique.

Ces formats courts sont signés individuellement, collectivement ou anonymes.

Les autrices et auteurs anonymes sont connus de l’équipe qui gère l’Observatoire.

Chaque texte n’engage que ses autrices et auteurs.

Bonnes lectures.

PS : Les publications d’ObsAnt respectent une charte qui sera publiée sous peu. Les formats courts n’y font pas exception. Les formats billet d’humeur, y compris satiriques, seront signalés de manière transparente.


Vers la Liste des « formats courts »


3ième guerre mondiale ?

Doit‑on se préparer à une Troisième Guerre mondiale ?

Antony Dabila

Reprise – texte publié le 22 mars par The Conversation

Alors que l’opération « Epic Fury » frappe l’Iran depuis le 28 février 2026, la multiplication des conflits armés marque la fin d’une certaine idée de la dissuasion. De l’Ukraine à Gaza, du Caucase au Moyen-Orient, quelque chose s’est déréglé dans l’architecture de sécurité qui empêchait depuis 1945 le retour des guerres de conquête. Non pas une Troisième Guerre mondiale identique aux deux premières, mais quelque chose de potentiellement plus insidieux : une mise en série de conflits que plus personne ne semble en mesure de contenir.

Depuis 1945 et le premier usage des explosifs nucléaires, une conviction a structuré la pensée stratégique occidentale : l’existence de ces « armes absolues » rend impensable toute guerre de conquête entre grandes puissances, rendant inviolable le territoire des États dotés de l’arme nucléaire. Ces derniers ne pouvaient donc plus s’affronter qu’indirectement, dans des guerres limitées, dont l’intensité n’atteindrait jamais la violence hyperbolique des deux premiers conflits mondiaux.

Pourtant, cette certitude s’est fissurée. En envahissant l’Ukraine, un pays dont elle avait pourtant garanti l’indépendance et la sécurité dans le cadre du mémorandum de Budapest en 1994, la Russie a utilisé son arsenal atomique comme bouclier (sans risquer d’implication directe des États-Unis) pour mener une guerre de conquête conventionnelle. Cette invasion russe a provoqué une profonde perturbation des mécanismes de dissuasion, dont les conséquences n’ont peut-être pas été pleinement diagnostiquées.

Un seuil qui s’est déplacé

L’étendue de ce qu’il est possible de faire sous « la voûte nucléaire », sans en provoquer l’effondrement, s’est considérablement accrue. La guerre d’Ukraine a démontré qu’un affrontement conventionnel de haute intensité, poursuivant des objectifs d’annexion territoriale explicites, pouvait se dérouler sans que la menace nucléaire soit activée ni par l’agresseur pour protéger ses gains ni par les États soutenant la défense ukrainienne pour y mettre fin.

La notion de « seuil » nucléaire, telle que théorisée en 1960, supposait une ligne précise au-delà de laquelle la guerre atomique devenait certaine. Depuis la guerre d’Ukraine, cette notion ne peut plus être comprise de façon stricte. Dans la réalité, en effet, les comportements obéissent à des mécanismes plus complexes : il existe une zone d’incertitude, un espace intermédiaire où un nombre indéfini d’actes hostiles restent possibles sans pour autant mener automatiquement à l’escalade ultime.

En d’autres termes, on constate une élévation du seuil à partir duquel le comportement de certains acteurs devient intolérable. Et c’est précisément cette élévation qui ouvre une fenêtre d’opportunité aux puissances « révisionnistes », c’est-à-dire souhaitant modifier les règles du système à leur avantage.

Par exemple, en utilisant la force pour annexer de nouvelles provinces, et faire fi d’un principe cardinal des Nations unies : l’intangibilité des frontières. Selon ce principe clé, les frontières ne peuvent être modifiées par la force et toute modification de leur tracé ne peut être fait que selon des limites administratives intérieures déjà existantes. Ce principe a notamment été appliqué lors des décolonisations et de la fin de l’URSS. Il n’avait connu que de rares exceptions en soixante-dix ans (le Tibet acquis par la Chine en 1950, le Cachemire, la frontière entre les deux Corées, les guerres israélo-arabes, Chypre-Nord).

Le retour des guerres de conquête

Nous voyons ici se dessiner le risque le plus sérieux : non pas une Troisième Guerre mondiale déclarée sciemment par une puissance ou un groupe de puissances, entraînant une guerre atomique totale, mais une multiplication de conflits conventionnels simultanés épuisant les capacités et la volonté de réaction américaines que l’on pourrait appeler guerre mondiale « sous le seuil » (c’est-à-dire ne provoquant pas, dans un premier temps, d’utilisation d’armes nucléaires).

Depuis cinq ans, les ruptures les plus significatives sont le fait des puissances nucléaires elles-mêmes. La Russie a tenté de soumettre l’Ukraine par une offensive-éclair et d’annexer formellement cinq provinces, avant de s’installer dans une guerre d’usure aux conséquences durables pour l’ordre européen. Israël, puissance nucléaire non déclarée, a répondu à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 par des opérations militaires d’une ampleur inédite à Gaza, au Liban, en Syrie, contre les houthistes du Yémen et, enfin, contre l’Iran, selon sa doctrine de « réponse disprortionnée ». Enfin, les États-Unis, loin d’être spectateurs de la dérégulation du système, en sont devenus l’un des agents : l’opération en Iran a été lancée sans mandat onusien ni consultation du Congrès et Washington menace ouvertement des membres de l’Otan, sapant ainsi les institutions qu’il avait lui-même contribué à bâtir. Le garant de l’ordre précédent, las de contribuer au financement de l’alliance, a ainsi lancé une réforme brutale qui en perturbe l’architecture et menace de la faire vaciller.

D’autres conflits, sans faire intervenir d’arsenal nucléaire, ont été lancés non sans corrélation avec ces affrontements. En septembre 2020, l’Azerbaïdjan lance sa première offensive victorieuse sur l’Arménie, menant progressivement à la disparition de la République d’Artsakh et à l’exil de plus de 100 000 Arméniens, sans que la communauté internationale parvienne à empêcher cet exode. À ce conflit s’ajoutent les guerres entre le Cambodge et la Thaïlande, entre l’Inde et le Pakistan ou entre le Pakistan et l’Afghanistan. Autant de situations qui montrent que le retour des guerres locales restreintes n’était pas un accident, mais une tendance lourde, venant s’ajouter aux luttes insurrectionnelles des décennies précédentes.

Certes, ces guerres n’ont pas toutes amené des changements de frontière importants, mais ni les États-Unis ni ses compétiteurs stratégiques ne sont en mesure de les réguler tous à la fois. Les États-Unis pouvaient autrefois rééquilibrer l’ensemble des régions et des tensions par une intervention extérieure (traditionnellement appelée offshore balancing), mais la multiplication des situations d’urgence et des conflits ne leur permettent plus, à budget égal, d’agir suffisamment. La multiplication des conflits montre que cela est devenu beaucoup plus difficile. Cela laisse donc une marge de manœuvre bien plus importante aux acteurs locaux pour modifier le rapport qu’ils entretiennent avec leurs voisins.

La Russie, en particulier, a démontré aux autres puissances révisionnistes que les sanctions économiques pouvaient être absorbées, que l’effort de guerre occidental avait des limites industrielles et politiques réelles, et que la protection nucléaire offrait une marge d’action conventionnelle bien plus large qu’on ne le pensait. Tout ceci constitue une « incitation », au sens précis que donne à ce terme la théorie des jeux (une hausse de la récompense pour une action, ou bien une réduction du risque), à utiliser la force pour remodeler son territoire et les équilibres entre puissances. Jusqu’à remettre en cause la nature même du système international ?

Quand les conflits menacent de fusionner

Raymond Aron, dans les Guerres en chaîne, paru en 1951, avait relevé que les stratèges américains de l’immédiat après-guerre n’avaient envisagé que deux scénarios : la paix armée sans affrontement direct ou la guerre totale à déclenchement nucléaire. Selon lui, ils en omettaient une troisième, les « guerres chaudes limitées », comme la guerre de Corée, lancée en 1950, qui avait pris par surprise l’Amérique.

Cependant, malgré les pertes terribles qu’elles occasionnèrent parfois, aucune de ces « guerres chaudes » ne dégénéra en conflit impliquant deux coalitions intervenant directement. Les interventions extérieures, comme celle de l’Union soviétique et de la Chine en faveur du Vietnam du Nord, se devaient d’être discrètes, ou bien de se cantonner à une aide défensive, destinée à protéger l’intégrité des frontières de l’allié.

La dissuasion nucléaire avait donc jusque-là permis de confiner les guerres locales au territoire des États concernés. Mais les conflits multiples, distribués, intenses, sans front unique, auxquels nous assistons sans pouvoir les arrêter, ont à présent pris une telle ampleur qu’une possibilité s’est ouverte : celle de la création d’une chaîne de conflits intégrée (ou plus précisément d’une concaténation), où l’ensemble des « guerres chaudes locales » produisent un seul et même conflit incontrôlable, sur le modèle des guerres mondiales du XXe siècle.

Pour prendre une métaphore tirée du domaine de l’électricité, pendant la guerre froide (1947-1991, ndlr) et la période de monopole de puissance américain, les conflits fonctionnaient en dérivation sur le circuit international. Chacun pouvait éclater ou s’éteindre indépendamment des autres, sans perturber le système dans son ensemble. Un court-circuit sur un point n’affectait pas le reste.

Notre époque est peut-être en train de les réinstaller en série : les conflits sont désormais connectés les uns autres autres, de sorte que chaque nouveau foyer de tension amplifie les précédents et accroît la charge pesant sur l’ensemble du circuit.

Quel ordre pour éviter l’emballement ?

Qu’adviendrait-il alors si un nombre important de conflits s’installait en série ? Aucune puissance ne serait en mesure de réguler les conflits locaux par une projection de puissance suffisante.

Conçue théoriquement pour conduire deux guerres majeures simultanément, l’armée américaine ne peut, dans les faits, en mener qu’une seule à pleine intensité. Les États-Unis paient ici une des conséquences de leur prééminence mondiale : ils doivent être forts sur tous les théâtres à la fois, quand chacun de leurs adversaires n’a qu’à dominer sa propre région.

Cette asymétrie structurelle est au cœur du risque de mise en série des conflits : une seule crise supplémentaire, à Taïwan, dans le Golfe ou dans le sous-continent indien, suffirait à placer Washington en situation de surcharge stratégique, c’est-à-dire dans l’incapacité de contenir simultanément tous les foyers de tensions.

L’Europe, encore indécise sur la direction à prendre, entre fidélité au lien transatlantique et autonomie stratégique, n’est pas assez unie pour remplacer les États-Unis. La Chine, quant à elle, malgré sa montée en puissance incontestable, est à la fois privée des moyens (flotte de haute mer, bases à l’étranger en nombre suffisant) et de la volonté d’intervenir dans les conflits (sa discrétion dans le conflit en Iran montre qu’elle préfère voir les problèmes liés à son approvisionnement en hydrocarbures réglés par d’autres, à moindres frais pour elle).

Or, un monde sans puissance régulatrice serait un monde où la dérégulation de la dissuasion pourrait finir de produire ses effets : la création d’un chapelet de conflits qui signerait peut-être le retour aux formes de violence hyperbolique des deux premiers conflits mondiaux. Une fois enclenchée, cette violence incontrôlée pourrait mettre en danger la sécurité des États nucléaires eux-mêmes. On se rapprocherait ainsi des conditions d’une utilisation des armes de destruction massive, non pas en début de conflit comme on le pense souvent, mais après l’installation dans un état de violence durable.

La fin de la « nation indispensable » est inscrite dans le rééquilibrage entre les PIB des grandes puissances. Le système international est incontestablement en train de basculer vers un autre modèle. Mais celui-ci peut prendre deux formes très différentes : soit il sera plus distribué et polycentré, ce que le politiste Jean Baechler nommait le monde « oligopolaire », soit il s’agira d’un nouveau système bipolaire organisé autour de Washington et de Pékin. Reste à savoir si, dans la période intermédiaire, le monde sera à l’abri d’un dérèglement de la dissuasion et de la maîtrise des conflits, qui lui ferait connaître à nouveau un épisode de violence incontrôlé semblable à celui de 1914-1945.

Une politique de sécurité passive, fondée sur la seule existence d’arsenaux nucléaires et d’alliances défensives, ne suffit plus à protéger les démocraties. Il leur faut donc contribuer, par leur réaffirmation, à bâtir de nouveaux mécanismes de régulation capables de maintenir les conflits en dérivation, c’est-à-dire de les empêcher de fusionner. Cela suppose non seulement de restaurer des normes partagées sur l’usage de la force, mais aussi de construire un nouveau régime de sécurité, fondé sur des équilibres de puissance régionaux capables de fonctionner sans dépendre d’un seul garant de plus en plus erratique.


Troisième guerre mondiale – références