L’IA crée des virus qui tuent les bactéries

« Une extrême prudence » est recommandée par le pionnier du génome

Alex Harrington

Deepltraduction Josette – article original paru dans Newsweek

Une équipe californienne a utilisé l’intelligence artificielle pour concevoir des génomes viraux avant qu’ils ne soient construits et testés en laboratoire. Ensuite, des bactéries ont été infectées avec succès par plusieurs de ces virus créés par l’IA, prouvant ainsi que les modèles génératifs peuvent créer des gènes fonctionnels.

« La première conception générative de génomes complets. »

C’est ainsi que les chercheurs de l’université de Stanford () et de l’Arc Institute (*) de Palo Alto ont qualifié les résultats de ces expériences. Jef Boeke (*), biologiste à NYU Langone Health, a salué cette expérience comme une avancée considérable vers la création de formes de vie conçues par l’IA, selon le MIT Technology Review (*).

« Ils ont observé des virus dotés de nouveaux gènes, de gènes tronqués, et même d’ordres et d’arrangements génétiques différents », a déclaré M. Boeke.

Ce qu’ils ont construit

L’équipe a créé 302 génomes complets, définis par leur IA, Evo – un LLM similaire à celui de ChatGPT – et les a introduits dans des systèmes de test E. coli. Seize de ces conceptions ont donné naissance à des bactériophages efficaces, capables de se répliquer et de tuer les bactéries.

Brian Hie (*), qui dirige le laboratoire Arc Institute, s’est remémoré le moment où les plaques ont révélé des zones dégagées où les bactéries étaient mortes. « C’était assez frappant de voir cette sphère générée par l’IA », a déclaré M. Hie.

Comment les modèles ont été générés

L’équipe a ciblé le bactériophage phiX174, un phage à ADN minimal comprenant environ 5 000 bases réparties sur 11 gènes. Environ 2 millions de bactériophages ont été utilisés pour entraîner le modèle d’IA, lui permettant de comprendre les schémas de leur composition et l’ordre de leurs gènes. Il a ensuite proposé de nouveaux génomes complets.

Pourquoi c’est important

J. Craig Venter (*) a contribué à la création des cellules dotées de ces génomes synthétiques. Il considérait cette approche comme « une version plus rapide des expériences par essais et erreurs. »

« Nous avons utilisé la version manuelle de l’IA : nous avons passé au crible la littérature scientifique et rassemblé les connaissances existantes », explique-t-il.

La rapidité est ici l’atout majeur. Les prédictions de l’IA sur la structure des protéines pourraient certainement accélérer les processus de développement de médicaments et de biotechnologies. Les résultats pourraient ensuite être utilisés pour lutter contre les infections bactériennes, par exemple dans l’agriculture ou même dans la thérapie génique.

Samuel King, un étudiant qui a dirigé le projet, a déclaré : « Cette technologie a sans aucun doute un énorme potentiel. »

L’équipe a exclu les virus infectant l’homme de la formation de l’IA, mais les tests dans ce domaine pourraient tout de même être dangereux, prévient Venter.

« Je recommande la plus grande prudence dans le domaine de la recherche sur l’amélioration virale, en particulier lorsqu’elle est aléatoire et que l’on ne sait pas ce que l’on obtient. Si quelqu’un faisait cela avec la variole ou l’anthrax, je serais très inquiet. »

J. Craig Venter

Cette idée soulève d’autres questions. Passer d’un phage « simple » à quelque chose de plus complexe comme une bactérie est tout simplement impossible pour l’IA à l’heure actuelle.

« La complexité passerait de stupéfiante à… bien supérieure au nombre de particules subatomiques dans l’univers », explique Boeke.

Malgré les défis que pose ce test, le résultat est extrêmement impressionnant et pourrait influencer l’avenir du génie génétique.


Santé & IA


L’insoutenable abondance

Philippe Bihouix

reprise d’un post Linkedin

[ Actualité éditoriale ! ]

Notre rapport à la « tech » a pris tous les codes d’une religion messianique, mêlant respect, fascination, légère crainte de l’avenir – ainsi des conséquences de l’intelligence artificielle – et promesse d’un monde meilleur, où l’abondance matérielle régnera.

On trouve ainsi les lieux saints (Silicon Valley), les grands-messes où les adeptes se retrouvent avec excitation (Consumer Electronics Show de Las Vegas), les figures béatifiées ou canonisées (R.I.P. Steve Jobs), les gourous bien vivants dont chaque parole, délivrée sur réseaux sociaux, en interview ou en keynote devant un parterre d’« élus », est décortiquée, com­mentée, interprétée comme un oracle.

N’oublions pas les promesses de salut – les milliardaires de la tech investissent dans des entreprises travaillant à « tuer » la mort – et même de rédemption : non seulement la croissance (industrielle) future sera verte, décarbonée, bio-inspirée, circulaire et/ou dématérialisée, mais on « réparera » aussi climat et planète – grâce à l’IA, la géo-ingénierie, les bactéries dépolluantes, etc.

Avons-nous les moyens matériels des innovations à venir, les ressources pour nourrir cette future croissance « verte » ? Rien n’est moins sûr.

Devons-nous continuer à croire – ou faire semblant de croire – les bonimenteurs de la tech, les techno-illusionnistes ? Certes, nous avons été élevés dans un monde irrigué des prédictions les plus folles et de prophéties autoréalisatrices. Dans la science-fiction, tout a déjà été exploré, des implants neuronaux avec vies virtuelles en multivers à la conquête galactique, en passant par les robots-esclaves en révolte. Les détenteurs du pouvoir économique et symbolique poursuivent leurs rêves puérils, nos chercheurs et nos ingénieurs courent la prétantaine technologique, inven­tant des choses qui ne servent a priori à rien, mais aux­quelles on trouvera bien un usage (tarifé) prochain.

Quel autre choix s’offre à nous ? Celui d’une trajectoire à reprendre en main. Cela ne sera pas simple, bien sûr. Elle n’est ni écrite, ni garantie ; mais elle pourrait offrir bien des avantages, bien des fiertés, bien des plaisirs plus concrets, plus accessibles, plus réalistes, plus véridiques, plus humains que le bonheur futuriste de la conquête de Mars de Musk, du métavers de Zuckerberg ou de la conscience artificielle d’Altman : le renforcement du lien social contre le délite­ment individualiste, la résilience locale au lieu de la dépen­dance à des chaînes de valeur mondiales exposées au chaos géopolitique, l’augmentation de l’autonomie plutôt que le combat pour les ressources et, qui sait, le temps retrouvé hors de l’emprise numérique.

« Dans le silence des premières années de l’Empire, au milieu de cette étrange stupeur faite d’épouvante et de las­situde, il entendait monter un sourd réveil. » (Emile Zola, Son Excellence Eugène Rougon)

Merci aux Editions Gallimard, à Alban Cerisier et Vincent Perriot, mon complice sur la BD Ressources (CASTERMAN).



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