Ce que le climat va faire à l’Europe. Neuf conditions d’habitabilité
par Nathanaël Wallenhorst
Republication – article paru sur le site de l’institut Momentum
Quelles seront nos conditions d’existence dans vingt-cinq ans et quelle sera l’habitabilité humaine à Thessalonique, en Laponie ou à Rennes ? A quoi ressemblerait notre vie quotidienne, en 2049, sur une Terre qui franchirait les principaux points de basculement ? Fort de savoirs actualisés, ce séminaire de Nathanaël Wallenhorst, qui s’est tenu à Paris le 19 mai 2026, anticipe d’une façon concrète ce que pourrait être 2049 pour les écosystèmes, le climat et la société. Aurons-nous toujours des saisons en 2049 ? De quoi sera faite notre alimentation ? Quels seront nos loisirs ? Climat, eau, santé et migrations, Nathanaël Wallenhorst raconte notre quotidien dans ce futur proche si rien ne change.
2049 n’est pas tant une date qu’une image. Celle d’un monde à venir avec des sociétés humaines explosées par les ruptures que nous créons sur la Terre. C’est une image difficile à voir. Elle résulte de la familiarisation avec des milliers d’articles académiques, de tous champs disciplinaires, accumulés depuis plus de dix ans. 2049, c’est un futur dystopique. C’est un réel en train de se faire, appréhendé à partir d’un faisceau d’analyses scientifiques. Pour cela, il est nécessaire de maîtriser une boîte à outils, constituée de savoirs biophysiques, d’éléments techniques, comme des controverses scientifiques en cours.
Les sciences du système Terre sont une forme de fédération disciplinaire qui étudie notre planète comme un système dynamique et complexe, un système interconnecté et sensible aux perturbations globales. Ses racines remontent à certaines des idées du XVIIIe siècle, comme celles du géologue écossais, James Hutton, sur la théorie de la terre, et aux travaux du bio-géochimiste russo ukrainien, Vladimir Vernadski sur la biosphère au début du XXe siècle.
Ensuite, c’est dans la seconde moitié du XXe siècle, que les sciences du système Terre ont émergé formellement, notamment grâce à des initiatives scientifiques, comme l’année géo physique, 1957–1958, évènement préparé au cours de la décennie précédente, qui regroupe 67 états.
Le concept d’Anthropocène, proposition de nouvelle époque géologique, marquée par une transformation des conditions d’habitabilité de notre planète, introduit par les sciences du système Terre, a été une étape importante dans la formalisation de cette émergence disciplinaire, qui est alors venue interagir avec les sciences géologiques. Celles-ci ont également été profondément marquées par la conceptualisation des tipping points ou points de bascule, dans des sous-systèmes, comme la calotte glaciaire du Groenland, ou l’Amazonie, où des perturbations peuvent entraîner des changements irréversibles.
Dans le monde de la recherche, le savoir, s’organise en silo où chacun approfondit une expertise sans l’articuler aux autres données scientifiques. Cette compartimentation du savoir constitue une entrave pour les chercheurs et les citoyens à disposer d’une vision panoramique, pourtant essentielle dans la compréhension de la trajectoire des sociétés humaines.
Au contraire, travailler sur les conditions d’existence suppose une articulation singulière des données scientifiques, sans être cantonné à un champ disciplinaire. Cela implique, par exemple, d’appréhender l’Anthropocène à partir des savoirs géologiques et de leurs fondements stratigraphiques, sans oublier les savoirs systémiques, ni ceux des sciences humaines et sociales.
Les conditions qui permettent l’existence humaine connaissent de profonds bouleversements. Une dynamique non linéaire, reliant les causes et leurs effets, est en train de changer toute notre compréhension de la Terre, une autre manière d’habiter le monde : la mort, soigneusement mise à distance dans nos sociétés occidentales, fait son grand retour. La pénurie d’eau et les famines que nous avons réussi à évincer, se frayent une place de choix dans nos vies. Mais c’est aussi au dépeuplement de la Terre que nous devons faire face, à l’expérience systématique de la contamination de nos propres, corps, au surgissement permanent de l’imprévisible, aux migrations et aux guerres.
Au cœur des conditions qui permettent nos existences apparaît progressivement le chaos. Fondamentalement, c’est la désaffiliation et l’esseulement qui nous guettent : comment être ensemble, nous soutenir, et nous aimer, dans un environnement où tout nous serait devenu hostile ?
Neuf conditions d’existence
Condition d’existence n°1
La non-linéarité
La Terre est un système complexe où se combinent des interactions multiples, des rétroactions, des seuils critiques. Ce sont des réactions non linéaires ou non proportionnelles, c’est-à-dire que dans la dynamique des points de basculement, les dommages postérieurs sont sans commune mesure avec les impacts qui les ont causés. Ilss’accompagnent aussi d’effets en cascade sur nos systèmes sociaux et économiques jusqu’à pouvoir dépasser les capacités d’adaptation des nations. Les systèmes de gouvernement ne sont pas adaptés à cette menace existentielle qui pèsent sur l’humanité. C’est la raison pour laquelle l’approche actuellement privilégiée par nombre de décideurs encourageant un changement linéaire et progressif n’est plus envisageable.
Un tipping point est un moment critique : un processus dont les conséquences sont non proportionnelles avec ce qui les a déclenchées (un système change d’état). Le mécanisme est parfois comparé à un jeu de dominos.
Par exemple, le ballon de baudruche. Son volume augmente de façon proportionnelle à l’air injecté (logique linéaire), jusqu’à ce qu’il explose (logique non linéaire).
Les tipping points sont marqués par de nombreuses incertitudes et caractérisés par des échelles temporelles variables en fonction des éléments de basculement (années à millénaires). Mais incertitude ne signifie pas ignorance. lmaginons une casserole de lait oubliée sur le feu : nous savons qu’elle va déborder, l’incertitude étant de savoir à quel moment.
En 2023, Timothy Lenton coordonne un rapport de près de 500 pages, Global Tipping Points Report, qui propose un état du savoir et des lacunes sur les tipping points du système Terre.
Condition d’existence n°2
La chaleur mortelle
Les vagues de chaleur estivales européennes ont causé 70 000 décès en 2003, 61 000 en 2022, 47 000 en 2023 (moyenne : 50 000 par an). La létalité de la chaleur s’amplifie avec chaque dixième de degré. Lors de l’été 2022, en France, David Azevedo, 50 ans, meurt d’hyperthermie après une journée de travail à 42°C. En avril 2024, au Bangladesh, Ahsan Habib, enseignant de 37 ans, meurt en classe lors d’une canicule à 42,2°C.
La chaleur humide est potentiellement létale. Elle bloque la transpiration, la survie physiologique est impossible dès 31-35°C, parfois dès 28°C.
Les villes amplifient le danger (îlot de chaleur : +5 °C nocturnes possibles). Les écoles, le travail, les transports, l’électricité, les télécoms sont fragilisés.
2049 est alors l’histoire d’un verrouillage. Le changement climatique, les autres perturbations anthropiques comme les changements d’utilisation des terres ainsi que l’apparition d’événements extrêmes comme les incendies, entraînent les sols d’un territoire dans une dynamique d’aridité. 2049 est l’histoire de la mort. Et singulièrement celle des sols qui ont pourtant permis nos existences en nous nourrissant et en nous hydratant. La mort des sols, c’est la mort des écosystèmes. La mort des écosystèmes, c’est notre mort à nous, humains, c’est la raison pour laquelle les processus de désertification sont particulièrement observés avec une véritable inquiétude dans les communautés scientifique.
À + 3°C, les deux tiers de la population mondiale connaîtront une augmentation des conditions de sécheresse. Elles seront plus fréquentes, plus intenses, plus longues et toucheront une part toujours plus importante de la population mondiale et européenne. L’enjeu désormais vital qui permet littéralement d’arroser nos sociétés, c’est la capacité des sols à recevoir et à capter l’humidité, étape essentielle pour que les végétaux poussent. C’est ce qu’on appelle le cycle de l’eau verte. L’état des sols de 2049 rend difficile de visualiser ce à quoi pourrait ressembler la vie quotidienne au sein de nos sociétés globalisées. Et la question qui continue de s’installer et la suivante : une vie en société pourrait-elles seulement être possible ? Ou faudra-t-il envisager que les humains se fédèrent dans le cadre de petites sociétés autonomes ? Nous sommes face à un risque majeur de transformation du bassin méditerranéen en désert au cours de ce siècle. Innombrables sont les articles qui font consensus autour de ce triste constat. Très concrètement, avec 1,5°C de plus, nos modes de production agricole autour du bassin méditerranéen persistent, tant bien que mal. Mais cela cesse avec +2°C et les déficits chroniques de précipitations s’installent.
Les climats vers lesquels nous nous dirigeons n’ont jamais connu de sociétés humaines établies.
Condition d’existence n°3
La pénurie
Il devient de plus en plus vital d’apprendre à économiser l’eau. Car si l’eau est partout, c’est son manque qui prédomine. Comme 71 % des territoires de la planète sont recouverts d’eau, nous pourrions nous dire que nous n’en manquerons jamais. Mais ce n’est pas si simple, car seul 0,3 % de l’eau douce, qui représente 2,5 % du volume d’eau total, est accessible. La plupart du reste de l’eau douce est contenue dans les glaciers. Cela signifie que seul 0,007 % de l’eau est disponible pour l’humanité. Alors que cette quantité était disponible pour une population de 1,6 milliards d’habitants en 1900, nous devons désormais la partager entre plus de 8 milliards de personnes. Or, les besoins en eau par habitant ont littéralement explosé en raison de nos modes de vie modernes et de la croissance économique du XXe siècle extrêmement consommatrice d’eau douce. Un hamburger nécessite 2400 litres, un jean, 10 000 litres. Aujourd’hui 70 à 80 % de l’eau potable sont destinés à l’agriculture et à la production de nourriture, 10 à 20 % à l’industrie et à peine 10 % aux usages domestiques. Nous vivons déjà dans un monde où l’accès à l’eau en crise. Environ 4 milliards de personnes vivent dans des conditions de grave pénurie d’eau douce pendant au moins un mois de l’année.
L’Europe du Nord devrait avoir 20 % de précipitations supplémentaires dans les décennies à venir, mais cela n’a rien d’une bonne nouvelle, car ce sera principalement sous la forme d’épisodes de pluie intenses, causant des inondations comme celles que nous avons connues récemment en Allemagne, en Espagne ou en Belgique. Ces alternancesd’inondations et de sécheresses sont problématiques pour l’irrigation de nos cultures, mais aussi pour le transport fluvial. Dans les Alpes, les prévisions indiquent une diminution de l’épaisseur de la neige pour toutes les altitudes, toutes les périodes et ce quels que soient les scénarios des émissions de gaz à effet de serre.
Les réserves vitales pour l’irrigation de nos cultures et pour l’alimentation de nos villes en eau potable sont directement sensibles aux variations de la météo. Une sécheresse peut rapidement nous faire toucher le fond de nos réservoirs. Ces dernières années, un phénomène particulièrement problématique se développe : les sécheresses éclair.
En 2049, la moitié de l’humanité sera privée d’eau douce des glaciers, les réserves d’eau claire vont se raréfier et les terres agricoles seront stérilisées par le sel. Au total, ce sont plus de 10% des terres de la planète qui sont en proie à uneaugmentation de leur salinité. Les inondations côtières vont se multiplier, submergeant les villes côtières à une fréquence accrue.
La pénurie d’eau est la mère des menaces. Une vie sans citerne se profile, car les glaces fondent sans être rechargées par des précipitations neigeuses. Or les glaciers, que les processus géologiques ont mis quelques millions d’années à créer, sont nos réserves. Nos vies sont reliées aux glaces. Sans parler de la bombe à retardement du permafrost, cet ensemble de sols gelés en permanence en Alaska, au Groenland, en Sibérie, sur le plateau tibétain ou dans les hauteurs alpines, qui fondent sous l’effet du réchauffement climatique, ce qui libère des gaz à effet de serre.
Condition d’existence n°4
Le dépeuplement
La disparition d’une espèce n’est pas un drame en soi. Mais ce qui se passe aujourd’hui est d’une toute nature : le rythme de leur disparition s’emballe. Il s’agit d’une annihilation biologique sans précédent. 50 % des espèces migratrices sont en déclin, 20 % sont menacées d’extinction. Le rythme d’extinction est 10 à 100 fois supérieur au taux naturel.
En France ce sont 3000 espèces qui sont menacées. Le tiercé destructeur combine les prélèvements direct, l’exploitation des milieux naturels, et le changement climatique. Ainsi, le thon rouge a été pêché intensivement tout au long du XXe siècle et ses populations se sont effondrées. Ensuite, le changement d’affectation des sols et l’exploitation des milieux naturels ont constitué la plus grande cause de destruction du vivant : ils détruisent ou fragmentent les habitats naturels des espèces tant terrestres qu’océaniques ou d’eau douce, à la fois animales et végétales. Et si le réchauffement climatique se poursuit, il supplantera alors le changement d’affectation des sols comme principal facteur de destruction de la vie.
Par exemple , le hêtre commun, un des feuillus les plus répandus en Europe est considéré comme une « espèce morte-vivante », déjà condamnée par la rapidité du réchauffement.
Ce même processus de dépeuplement affectera la vie marine, touchée par l’acidification. L’acidification, par l’intermédiaire de plusieurs mécanismes interconnectés, fragilise le plancton, élément crucial dans la chaîne alimentaire ou océanique. Mais le plancton est aussi une pompe à carbone qui capte environ 50 gigatonnes de carbone chaque année. Ce sont les océans qui absorbent la majorité de la chaleur émise par le soleil. Ils sont comme une bouillotte ou un chauffage qui maintient la Terre à une température tempérée favorable à la vie. L’océan, qui capte 90 % de la chaleur excédentaire liée au réchauffement climatique, se réchauffe désormais beaucoup trop.
Condition d’existence n°5
La contamination
De nouvelles entités (plastiques, PFAS, pesticides, métaux lourds…), absentes du système Terre avant l’ère industrielle, s’infiltrent dans l’eau, l’air, les sols et nos corps . Nous sommes en présence d’une contamination systémique. Par exemple, les « Plasticenta » sont des microplastiques des deux côtés du placenta. Il s’agit d’une exposition prénatale généralisée.
Or la production de plastiques pourrait tripler d’ici 2060. Les particules fines sont à l’origine de 238 000 décès prématurés en Europe tous les ans. Le changement climatique concourt aux maladies cardiovasculaires, respiratoires, cancers, à la malnutrition, aux maladies vectorielles (dengue, paludisme, chikungunya, bilharziose), aux pathologies mentales, aux suicides, à de nouvelles zoonoses. Le réchauffement accélère l’augmentation du périmètre des maladies et leursmutations. Limiter le réchauffement à +1,5 °C (vs +2 °C) éviterait ~153 000 000 décès prématurés. Sans oublier que le dégel du permafrost peut déclencher la libération potentielle d’agents pathogènes anciens et le relargage de polluants.
Condition d’existence n°6
L’imprévisible
L’Europe entre dans un régime d’événements extrêmes plus fréquents et plus intenses (crues éclairs, méga-incendies, tempêtes) ; chaque choc entame la résilience des territoires.
Entre 1995 et 2015, 606 000 personnes sont décédées et 4,1 milliards de personnes ont été blessées ou se sont trouvées sans abri ou dans le besoin d’une aide d’urgence (au niveau mondial).
L’Europe est touchée par une alternance de sécheresses et d’inondations : l’atmosphère plus chaude charge le cycle évaporation-précipitation. Le réchauffement climatique accélère le cycle d’évaporation-précipitation, ce qui génère une alternance de sécheresses et d’inondations. Il assèche les sols, qui perdent leur fertilité et leur capacité de production agricoles, en même temps qu’il accentue les inondations qui détruisent les cultures.
14 juillet 2021, vallée de l’Ahr (Allemagne) : Meike et Dörte Näkel, viticultrices, emportées par une crue fulgurante, survivent huit heures accrochées à un prunier.
23 juillet 2018, Mati (Grèce) : en 90 minutes, un feu dévore 1 400 hectares et 1650 habitations, piégeant les habitants. 140 morts.
Des phénomènes étranges peuvent survenir, comme le 8 septembre 2020, sous un ciel presque sans nuages, l’eau a envahi la place Saint-Marc à Venise. Sans qu’aucune goutte d’eau tombe du ciel, une très grande marée, poussée par des vents favorables, a suffi, en raison de l’augmentation du niveau de la mer Adriatique, pour que l’eau submerge le seuil des sols urbains. C’est ce qu’on appelle une inondation par beau temps. Sous un soleil radieux, tout d’un coup, la mer, monte plus haut qu’à l’habitude, inonde tout d’eau salée. Cela arrive régulièrement à Hambourg, en Allemagne, particulièrement dans le quartier de Fischmarkt où les commerçants ont pris l’habitude de placer des les marchandises sur des palettes pour que leurs étals ne soient pas détruits par les inondations d’eau salée.
2049 sera le temps de la destruction des infrastructures et sera marquée par l’imprévisibilité au cœur de l’existence, la fin des capacités de planification et la fragilisation civilisationnelle.
Condition d’existence n°7
La faim
Durant des milliers d’années, les populations humaines se sont concentrées dans un sous-ensemble très étroit des régions terrestres, toutes caractérisées par des conditions climatiques similaires caractérisées par des températures annuelles moyennes autour de 13°. C’est ce qu’on appelle une niche de température humaine liée à des contraintes fondamentales. Toutes les espèces animales et végétales ont une niche environnementale leur permettant de se développer. Et c’est aussi le cas pour nous, même si nous disposons d’un outillage technique considérable.
D’ici les années 2070, jusqu’à trois milliards de personnes seront poussées en dehors de cette niche. Un tiers de la population mondiale sera confrontée à des températures moyennes supérieures à 29°C en l’absence de migrations, ce qui est incompatible avec une vie en société (aujourd’hui 0,8% surface terrestre a ce type de température : le Sahara).
La production agricole dépend de l’équilibre fragile entre climat et biosphère. Aujourd’hui, 52% des terres agricoles mondiales sont fragilisées par les forçages anthropiques. Les rendements agricoles sont en baisse structurelle. Depuis 1961, la productivité agricole mondiale a baissé de 21%.
L’agriculture est tributaire des circulations atmosphériques et océaniques. L’affaiblissement de l’AMOC (circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, dont le Gulf Stream est une partie) pourrait provoquer un effondrement de la production alimentaire mondiale. Les conditions plus froides et sèches feraient s’effondrer la production agricole de l’Hémisphère Nord.
La hausse moyenne des températures de surface qui augmente le risque de conditions climatiques extrêmes, augmente le risque de baisse des récoltes mondiales, qui pourrait produire ce qu’on appelle des ruptures de grenier, une insuffisance simultanée aux différents endroits du globe des réserves agricoles, provoquant un choc des prix alimentaires. Le risque d’effondrement agricole pour la population mondiale est tel que nombre de chercheurs ont travaillé à proposer des définitions de ces risques. Le risque global catastrophique (Global Catastrophic Risk, GCR) désigne la probabilité d’une perte de 25 % de la population mondiale à la suite d’une perturbation sévère du système alimentaire, dans un laps de temps donné, et la perte de la capacité de l’humanité à maintenir sa forme actuelle.
Condition d’existence n°8
La migration et la guerre
L’élévation du niveau de la mer aura des impacts significatifs en Europe où 30 millions de personnes vivent dans des zones côtières à risque. La fonte accélérée du Groenland et de l’Antarctique pourrait conduire à des hausses de 2 à 5 mètres, modifiant la carte européenne et mondiale d’ici à 2150. Ce sont de nombreuses villes européennes que nous perdrons à savoir, Amsterdam, Rotterdam et La Haye aux Pays-Bas ; Bruges, Ostende et Anvers, en Belgique ; Londres et Bristol, au Royaume-Uni ; mais aussi, Bordeaux, Nantes, La Rochelle, Marseille, et Nice, en France ; Barcelone, en Espagne ; Lisbonne, au Portugal ; Venise, Naples et Gênes, en Italie ; Hambourg, en Allemagne ; Copenhague au Danemark.
A Fairbourne (Pays de Galles), la décision municipale d’abandonner la digue oblige 850 habitants à être déplacés d’ici 2054 et déclenche l’effondrement des prix de l’immobilier, suscitant l’amertume des habitants.
A Nordstrandischmoor (Allemagne), l’ île est inondée jusqu’à 50 fois par an ; 25 habitants sont réfugiés sur quatre monticules artificiels ; des millions investis pour rehausser — emblème européen des « îles qui disparaissent »
Les effets en cascade de ces mobilités seront l’effondrement immobilier, des services publics perturbés (écoles, hôpitaux), des coûts économiques massifs, des tensions sociales, des migrations intérieures et transfrontalières, des conflits pour les ressources.
Condition d’existence n°9
Le chaos
Un mot permet de saisir ce que le climat peut faire à l’Europe de 2049 : le chaos. Le chaos est ce qui s’oppose aux perspectives de civilisation, ce qui ferme l’avenir. La trajectoire actuelle de nos sociétés nous conduit vers l’abîme et bon nombre des indicateurs de pilotage dont nous disposons biaisent notre analyse du réel, ils demeurent exclusivement économiques et tardent à intégrer les savoirs du système Terre. Force est de constater que notre boussole dysfonctionne. Nous sommes confrontés à une boucle de rétroaction socio-climatique : une spirale où la déstabilisation du système Terre fragilise les sociétés humaines, et où la fragilisation des sociétés humaines empêche l’action climatique, renforçant le déséquilibre planétaire.
Les modèles économiques dominants (William Nordhaus, Simon Dietz) sont inadaptés : ils négligent les effets non linéaires, les basculements et les cascades d’effondrements, ils sous-estiment le coût réel du climat.
La croissance des inégalités sociales est explosive. L’empreinte carbone moyenne des 1 % les plus riches et 175 fois plus élevée que l’empreinte carbone des 10 % les plus pauvres. Or ce sont les pauvres qui sont exposés à la surmortalité lors des canicules. Combien de temps vont-ils accepter d’être à ce point les grands perdants ? Nous pouvons imaginer que l’aggravation des différentes injustices climatiques va provoquer des soubresauts politiques dont certains pourront enclencher à terme des guerres civiles. Et ce d’autant que les risques systémiques ne pourront plus être pris en considération par les assureurs qui se demandent comment faire pour assurer les populations contre les risques croissants qu’elles courent. Le dérèglement climatique prend de cours les assureurs avec des coûts qui ont excédé leurs prévisions de 18 % sur la période 2020-2023. Il y a aujourd’hui une tendance chez les compagnies d’assurance à se retirer des zones à risques élevés, comme celles exposées aux incendies de forêt et aux inondations.
Le durcissement des conditions climatiques fragilise les démocraties. Nous savons que les catastrophes climatiques sont généralement suivies de recul des libertés, de réponses autoritaires, de montée des tensions sociales et de risques de conflits.
Un « risque de déraillement » sociétal n’est pas à exclure, dans un contexte d’anomie et de désaffiliation.
Conclusion
2049 n’est pas à comprendre de façon déterministe. Nous les humains sommes caractérisés par notre liberté. Et notamment par la liberté de l’action politique, cette possibilité d’agir de concert pour aller dans une direction, relever un défi, tenir une promesse. Cela suppose d’engager des combats, de les politiser, de refondre notre Constitution et nos outils législatifs, de démanteler les pans mortifère de notre activité économique.
2049 est là pour que nous tenions la promesse que nous avons faite à nos enfants en les projetant dans l’existence. La promesse que la vie ensemble, sur la Terre, vaut d’être vécue.
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